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Textes d'Alain -> Premiers écrits -> Les marchands de sommeil (1904) -> Avertissement (1919)

Alain- Les marchands de sommeil. Discours de distribution des prix, Lycée Condorcet, juillet 1904.

Avertissement au lecteur pour la réédition de 1919 (C. Bloch)

" Penser, c'est peser ; dormir, c'est ne plus peser les témoignages. C'est prendre comme vrai, sans examen, tout murmure des sens, et tout le murmure du monde. Dormir, c'est accepter ; c'est vouloir bien que les choses soient absurdes, vouloir bien qu'elles naissent et meurent à tout moment ; c'est ne pas trouver étrange que les distances soient supprimées, que le lourd ne pèse plus, que le léger soit lourd, que le monde entier change soudain, comme, dans un décor de théâtre, soudain les forêts, les châteaux forts, les clochers, la montagne, tout s'incline comme au souffle du vent, avant de s'engloutir sous la scène".

Les marchands de sommeil


Avertissement au lecteur.

Ce discours est purement hérétique ; c'est une raison de le relire. Nous sortions à peine de la crise préliminaire qui fit sentir aux Puissances Militaires la première secousse de la révolte universelle. Dans cet appel au Jugement, il y avait de la jeunesse. Depuis, par une savante reprise des moyens traditionnels, nous fûmes jetés à genoux et fîmes par terre la croix de langue ; et ce goût de terre nous restera dans la bouche. L'esclavage instruit.

Quand la pensée triomphe par la force, c'est un grand désordre dont il faut que l'on soit puni. Dès que l'objet antagoniste ne tient plus, la rhétorique se montre. Mais depuis l'an 1914, an de malheur, la pensée a dû surmonter quelque chose. Par ce mouvement la Raison Puérile se trouve dépassée. Adieu Jeunesse.

Jeunesse est infaillible, mais abstraite. L'esquisse est juste ; mais il faut la pousser avec précaution, en conservant et reprenant le premier geste. Délivré maintenant de cette facilité indispensable, qui commence par finir, je dirais mieux qu'aucune idée au monde ne juge pour nous et que toute preuve est portée par le Vouloir. Car la Justice n'est point, ni la Paix, si elles ne sont voulues ; mais, d'idée en idée, on arrive à comprendre que cela est vrai de toutes, et même de la droite des géomètres, qui retombe elle aussi, et informe aussi, sur le géomètre somnambule. Et que toutes ces pensées sans courage aillent droit à la guerre, c'est un paradoxe que l'on peut vaincre, en considérant que les Forces, en nous et autour, reprennent aussitôt tout le terrain qu'on leur laisse ; aussi sûrement que l'eau reprend son niveau. Si la faute contre l'Esprit n'était pas la plus grande des fautes, on pourrait dire que la paresse a été trop cruellement punie. Mais je fus assez éclairé là-dessus par cette remarque d'une vieille femme qui disait, dans le bruit même de la guerre : "Dieu a été trop offensé". Elle l'entendait mal, mais je le compris très bien. Ainsi, ayant risqué de n'être que sophistes par trop de liberté, nous serons assez contents d'être philosophes par la punition, comme il convient à notre chétive nature. Voilà donc le sermon. Et voici la chanson.

Juillet 1919