accueil

Textes d'Alain

-> Retrouver les précédentes sélections  : Propos dun Normand 1913, Propos d'un Normand 1914

Sur Jean Hyppolite (1943)

Commencement d'août 1943.

J'ai lu ces jours-ci une partie de la Philosophie du droit de Hegel, traduite par Hyppolite. Le traducteur a bien fait de commencer par ce travail qui est ample et qui intéresse beaucoup. J'ai trouvé chez Véra tout ce qu'il fallait pour passer ce détroit, notamment des notes où il reproduisait de larges développements pris à La Phénoménologie. Le même traducteur va reproduire cet ouvrage, si célèbre et si mal connu.La Phénoménologie est un éclair de génie qui fait voir toute l'humanité dans son cheminement d'aveugle.

Le 24 août 1943.

Me voilà maintenant parti dans la Phénoménologie de Hegel, traduite par Hyppolite. Je guettais cet instant. Car, essayant de construire Hegel, j'avais dû reconstituer cet ouvrage (d'après les notes de Véra) et je l'avais deviné essentiel. C'est une oeuvre de philosophie directe ; l'auteur fait un monologue où il décrit sa propre conscience. La difficulté est alors à son plus haut point. Heureusement j'ai souvent éprouvé que l'extrême difficulté de Hegel fait paraître par elle-même une lumière très précieuse qu'on ne trouve nulle part ailleurs.

C'est Herr aussi qui m'approuva quand je me lançai dans un cours sur Hegel. Au vrai ce ne fut qu'une table des matières, et cela est arrivé à d'autres. Je conclus qu'il y a bien du hasard dans les lectures ("Ne dites jamais hasard, dit l'abbé Picard, dites toujours la Providence") et justement la Providence, comme vous l'avez remarqué, a rassemblé devant moi des livres comme saint Augustin et mon propre livre : Les Aventures du Coeur qui me préparaient à vouloir relire Hegel (sans compter aussi l'événement, qui fut qu'Hyppolite traduisit la Phénoménologie de Hegel, et que Savin me l'apporta en même temps qu'un projet très encyclopédique de Dramaturgie parisienne, ce qui n'est pas sans rapport avec la puissante esthétique de Hegel).

23 juin 1944

J'ai vu hier Hyppolite, qui est un type de professeur, mais fort et éloquent. Naturellement nous voilà tous deux partis sur Hegel et abusant de l'attribut pensée. Nous étions d'accord que la suite des arts selon Hegel est aussi remarquable que la suite des sciences selon Auguste Comte. Selon Hegel les arts, à partir de l'entassement architectural où tout est ensemble, se succèdent d'après cette loi que l'objet est dépouillé de matière, ce qui, disait Hyppolite, est remarquable dans la peinture profonde par la suppression d'une dimension, par le retour à l'apparence toute simple et étalée, pleinement belle alors et admirée. Exemples : le portrait et la nature morte. Et, dit Hyppolite, Hegel dit même de cette dernière, qui [illisible] jusqu'à la beauté, l'humble couleur d'un objet familier (un livre), il dit que c'est la pureté ; ce qui frappe par la beauté et la profondeur. Ensuite vient la musique qui travaille dans le temps seul et nie l'espace, ce qui la rapproche de l'esprit. Après la musique vient la poésie, qui répand la beauté sur toutes les choses, nous ramenant au sens intérieur de Lucrèce qui prend le monde pour bon et beau. Le sauvage monde est sublime dit Kant. Il l'est d'après un retour de l'esprit sur lui-même, qui efface enfin la matière comme telle ; elle n'est que le miroir (brisé) où l'esprit se voit. Tel est le sentiment de la nature, tout à fait moderne et enfant des plus obscures philosophies (Fichte, Schelling, Hegel). Le sens du monde a été découvert par la poésie, d'après cet avertissement des sonorités et du rythme, qui divinise tout. Finalement c'est une religion qui termine les arts. Et, comme nous disions avec toute l'émotion possible, Hegel a osé annoncer la fin de l'art. L'art n'est qu'un passé dépassé. L'art nous jette à présent dans l'aventure de l'esprit qui se sauve du monde, et qui sauve en même temps le monde ; car le monde est dieu. Cette religion contemplative est le plus haut de l'histoire de l'Esprit. Nous arrivons à trouver le monde suffisant, et donc à pardonner à toute chose, ce qui est, comme Spinoza dit, aimer Dieu. L'art en effet est dépassé, car ce n'est plus le portrait qui a le privilège d'être Dieu ; mais tout est dieu par la piété. "