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  • Thierry Leterre — Controverses et dialogues philosophiques entre radicaux et socialistes
    Extrait de l’intervention à la journée d’études à l’IEP de Paris « Radicaux et socialistes au 20e siècle », le 30 septembre 2005.
Voici les extraits concernant Alain d’une réflexion sur les controverses doctrinales entre socialistes et radicaux.
- Voir Bricaweb, le site de Thierry Leterre
- Voir le blog de Thierry Leterre, L’Université à la première personne.

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Le texte intégral de cette communication peut être lu dans Socialistes et radicaux, querelles de famille, aux éditions de l’Ours, mars 2008.

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Le destin des idées philosophiques en politique est une étrange chose car il se prête tant aux dénis les plus méprisants qu’aux reconnaissances les plus fracassantes. Le rôle de la philosophie dans l’histoire politique peut s’envisager en effet de trois manières différentes en effet. Il y a d’abord la récusation pure et simple qui veut balayer dialogues et controverses philosophiques d’un geste de la main, comme un habillage un peu lâche et irréaliste de la politique réel. Au philosophe les prestigieuses illusions de la pensée, au politique, le souci exact de réalités souvent triviales. Vieille formulation d’un problème qui remonte à Platon. A l’exact opposé se situe l’idée d’une saturation de la politique par l’esprit : c’est le cas avec les grandes philosophies de l’histoire, celle de Hegel par exemple. Un autre registre, plus récent, d’inspiration plus méthodologique considère que l’approche philosophique constitue un mode de compréhension de la politique, ou de certains de ses aspects. C’est le principe de renouvellement de l’histoire conceptuelle du politique avec Pierre Rosanvallon ou encore Lucien Jaume.

Pourtant, l’histoire de la gauche, et notamment de la gauche française, permet de dégager un autre type de position : l’idée philosophique comme ressource politique. Pour la gauche en effet, la réflexion ressortit jusqu’à un certain point d’une évaluation des ressources politiques, c’est-à-dire d’une évaluation des moyens d’action disponibles — et c’est ce que dit Ferdinand Buisson lorsqu’il dit que la doctrine radicale est une doctrine d’action. Inévitablement, les clivages de famille, et notamment la séparation des radicaux et des socialistes, a dû se traduire par des divorces intellectuels nets : les ressources politiques mobilisées étaient divergentes. ++++ (…)

Cette importance de la pensée à gauche n’est pas, du moins dans la période qui sépare la fondation du parti radical en 1901 et celle de la SFIO en 1905 et le Cartel des gauches, simplement un phénomène idéologique. Elle est aussi un facteur de sociologie politique non négligeable. Certes, la réflexion philosophique joue un rôle important à gauche, au point qu’on voit ce jeune médecin nommé Clémenceau qui traduit l’Auguste Comte de Mill, ou que l’animation de l’espace public revêt une importance explicite au point que les statuts de 1901 du parti radical désignent comme membre du parti les journalistes des organes de presse défendant les idées radicales : c’est là qu’un philosophe sous le pseudonyme d’Alain va se faire un nom. Elle se marque encore par le fait qu’observateurs et acteurs ne peuvent manquer d’être frappés par la montée en puissance d’un personnel politique de gauche issu de l’université. « Nous autres d’université » peut ainsi écrire Herriot en préfaçant les Pages choisies de Ferdinand Buisson en 1933 , un an après la mort de ce dernier. Cette importance des élites intellectuelles à gauche avait d’ailleurs pu faire dire à Albert Thibaudet que le Cartel des gauches, c’était l’école normale supérieure qui succédait à la faculté de droit de Paris. Herriot, Bouglé pour les radicaux, Jaurès, Blum, pour les socialistes, étaient en effet normaliens, et le grand ancêtre Buisson était agrégé de philosophie.

Le point peut paraître plus surprenant pour les radicaux que pour les socialistes : pourtant ils font partie d’une sphère intellectuelle de haut niveau, marquée par l’importance de l’intelligentsia philosophique. On se représente trop souvent le radicalisme comme une gauche de gouvernement, pragmatique, attaché à un programme progressivement devenu obsolète (et clairement dépassé au lendemain de la première guerre mondiale) et obstinément attaché à une vieille conception de la République dans une France qui change — cette vieille conception qui faisait rire Alain lorsque, agent électoral de Louis Ricard, il entendait son candidat en entonner les mérites à toute voix. Au mieux une idéologie progressivement emportée par les faits, au pire, de vagues principes républicains bon teint qui prêtent à sourire et que le vent d’une histoire tragique a soufflé comme une chandelle qui n’éclaira qu’un bout de la longue nuit que fut le 20e siècle. La réalité est tout autre. Le radicalisme a longtemps (et je dirai encore aujourd’hui) su attirer par la qualité de sa réflexion et sa contribution à la réflexion « philosophique » sur la politique au sens large n’est pas négligeable.

C’est d’ailleurs pour cette raison que le rôle prépondérant du radicalisme dans le Cartel peut être intimement lié aux yeux de Thibaudet à un moment d’intellectualisation de la politique.

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L’essoufflement doctrinal des radicaux

Malgré tout, le Cartel marque une disjonction entre univers intellectuel et gauche radicale, au moment où semble se marquer le triomphe même de ce radicalisme intellectuel. Une anecdote l’indique. Gallimard, en 1924, flaire un bon coup de publicité en faisant distribuer au conseil des ministres du Cartel les Eléments d’une doctrine radicale qu’Alain vient de publier. Le geste est mal reçu et l’un des participants s’exclame « s’il y avait une doctrine radicale, nous le saurions. » Le point est sensible, car le Cartel n’incarne pas encore le radicalisme essoufflé d’un Daladier ou d’un Herriot de la dernière période. Après la chambre bleue horizon, dans un contexte où la France doit liquider l’embarrassante équipée de la Ruhr, emblème à gauche d’une politique d’agression bornée, et qui symbolise le mépris irréfléchi de principes qu’on appellerait aujourd’hui « multilatéraux » des relations internationales, et au moment même où il semble incarner cette « République des professeurs » dont parle Thibaudet, le radicalisme s’absente de sa doctrine. Le fait n’est pas seulement du côté de la pratique politique, si l’on y réfléchit. Après tout, Alain interrompt sa petite brochure Les libres Propos, où il publie depuis trois ans ses articles hostiles à la politique « bleue horizon », en prétextant que maintenant que la gauche est au pouvoir, la réflexion critique est moins urgente. Je puis certes faire la part des circonstances, dans cette décision : l’épuisement de ces admirables éditeurs qu’ont été Jeanne et Michel Alexandre, la volonté d’Alain de renouer avec la philosophie en quittant pour un temps son rôle d’intellectuel turbulent. Mais le mouvement est peut-être plus profond. Avant la guerre, Alain avait déjà déclaré, dans un très beau texte du reste, qui réfléchit sur la différence qui va hanter si fortement Raymond Aron, entre l’intellectuel et le politique, que s’il était engagé dans l’action politique, il déclarerait ses principes et s’y tiendrait, mais que son rôle dans un journal était justement de pratiquer la réflexion critique. Autrement dit, l’action politique abolit dans une certaine mesure la réflexion critique : il est difficile de concilier radicalité et gouvernement ; la remarque, qui pourrait passer pour du bon gros sens, prend une toute autre dimension quand on considère que l’impasse est en quelque sorte inscrite dans le mode de conception que le radicalisme a de son action politique. Alain ne constate pas que le pouvoir bloque la pensée ; il en fait la théorie. Mais cette théorie, en quelque sorte s’auto-dissout, risquant de légitimer la critique postérieure d’un alinisme seulement négatif. Il y a là sans doute un contresens (plus spectaculairement commis par Jacques Julliard qui parle d’une vieille tradition de « rouspétance »), car on confond avec une attitude politique, ce qui est une difficulté théorique dont il n’est pas forcément exagéré de dire que le radicalisme ne se remet pas.

Ce n’est donc pas seulement l’assagissement de la participation régulière au pouvoir qui calme le radicalisme pendant les années 20 en lui administrant une bonne dose de réalisme et de pragmatisme. Cet aspect sans doute éloigne du radicalisme de jeunes intellectuels radicalisés comme Georges Canguilhem en 1933, quand il reproche à Alain, dont il est à l’époque très proche, de confondre les principes du radicalisme, très à gauche dans la compréhension que ce groupe pacifiste peut en avoir, avec le radicalisme ventripotent d’un Herriot. Mais il y a autre chose que cette modération d’un parti de pouvoir. C’est à l’intérieur de sa conception doctrinale, assez fortement charpentée, du moins plus qu’on a pu le dire, que la rupture peut se monter. Et la confrontation avec le socialisme va lui révéler cette faille.

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La science

Il y a en effet dans le socialisme, et non seulement lorsqu’il est d’inspiration marxiste, mais bien évidemment de manière spectaculaire et revendiquée chez les marxistes, la prétention à penser la doctrine politique dans les termes d’une science. (…)

Cette référence à la science est sans doute partagée par la gauche radicale : Herriot ne dit-il pas en 1924 que le régime est « rationaliste » ? Et Bouglé ne vante-t-il pas dans sa préface aux Pages choisies de Buisson le fait que « de toute conquête de la science, il ne peut que se réjouir » ? Ce fond commun de la gauche est pourtant interprété d’une toute autre manière chez les radicaux. Comme l’écrit Buisson, « le radicalisme est donc bien résolu à suivre les leçons de vie et les dictée de l’expérience. L’esprit radical a ce trait de ressemblance avec l’esprit scientifique qu’il vit de relatif et non d’absolu. » Autrement dit, le radicalisme plaide pour l’adaptation aux conditions du réel, et Alain — qui avait été exaspéré par l’attitude politicienne de Buisson qui un jour lui avait dit « Au nom de quoi parlez-vous ? » — développe une conception très proche de l’action politique, qu’il compare (la métaphore du gouvernement en tenue du gouvernail l’aidant) à la navigation. C’est le principe de ce qu’Aron appelle, en se référant directement à Alain la « politique d’entendement », qui voit le port, mais sait aussi les vents contraires, et doit louvoyer avec les réalités. Certes, pour ces deux penseurs convaincus, la direction est bien tracée et Buisson dit qu’il faut aller jusqu’au bout de la logique, qui est celle de la justice. En ce sens, en dépit de certaines similitudes (comme la proximité de Buisson et de Ferry par exemple) les radicaux peuvent maintenir la distinction avec ce que furent les opportunistes : il ne s’agit pas pour eux d’attendre l’occasion, mais bien de jouer des occasions, même contraires. Les socialistes, eux, veulent créer l’occasion, et tout d’abord, par la révolution.

D’où deux figures de pensée politique divergentes, moins anecdotiques qu’il n’y paraît. Pour le radical, la perspective est claire, mais les moyens de parvenir à l’état que ce tableau qu’il se représente lucidement — pour Alain ou pour Buisson, pour Bouglé ou pour Bourgeois, voir pour Herriot — sont toujours changeants. Le socialiste, lui, veut organiser les moyens, et tout particulièrement l’abolition de la propriété privée, et sait « scientifiquement » qu’une société juste en découlera. Cela vaut quelques phrases dédaigneuses de Bouglé sur ces socialistes « qui, se contentant de répéter des formules propres à ameuter les masses prolétariennes, semblent croire que du jour où celles-ci auraient conquis le pouvoir, soit par le verdict des urnes électorales, soit de haute lutte, tout serait gagné, les fours seraient chauds et le pain cuit pour le socialisme. »

Alain est pour une fois plus amène. A ses yeux, cette utopie généreuse éloigne le socialisme d’un jugement réellement rationnel : c’est par le cœur, dit-il (ajoutant qu’il tient l’idée d’une confidence que lui fit Pressensé) qu’on tient au socialisme. A d’autres moments, il s’insurge contre le caractère rigidement doctrinal et sectaire des socialistes. Dans tous les cas, on doit séparer d’un côté une philosophie de la science critique des moyens, de l’autre une pensée de la science affirmative des fins. Tels sont les deux grands registres qui finissent par opposer — et qui opposent toujours — l’esprit radical et l’engagement socialiste.

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Conclusion

Qu’est-ce qui peut alors expliquer la pérennité des clivages entre les deux gauches, aujourd’hui encore ? Un rapport au temps de la politique, qui vient directement de la conscience que la gauche est tributaire d’une science politique liée à sa philosophie de la politique. Buisson le caractérise lorsqu’il parle d’une « lutte franche contre toutes les forces du passé qui prétendent remettre la nation sous tutelle » (102) formant cet « idéal d’aujourd’hui » mais aussi cette « réalité de demain » (103). Le radicalisme prépare l’avenir en se défiant des forces obscures de la tradition ou de la superstition, ou de l’ignorance, qui pèsent sur le jugement individuel et qui viennent du passé. C’est toute la nécessité de l’éducation de l’individu où Alain peut reconnaître l’esprit radical, dans un individualisme non seulement respecté (cela les socialistes y arrivent avec Jaurès) mais dans un individualisme qui est en fait la mesure de toute chose politique. Certes, Alain représente la tendance la plus anarchisante, la plus radicalisée pour tout dire,du radicalisme. Mais l’attachement à une gauche de la liberté demeure une caractéristique assez répandue du radicalisme, tandis que le temps du socialisme demeure celui de la libération : ce n’est pas la lutte contre le passé qui prépare l’avenir, c’est la lutte pour l’avenir qui nous aide à nous débarrasser du passé. Ces deux conceptions se rejoignent, politiquement dans certaines mesures à adopter, et concrètement dans l’alliance électorale sans trop de drame, et intellectuellement dans l’idée que la politique est un conflit autant qu’un consensus, qui demeure l’héritage révolutionnaire de la gauche. Mais elles divergent essentiellement quand on quitte l’immédiat pour s’intéresser aux ressorts de l’action. Et dans leurs dérives, on pourra de nos jours critiquer le passéisme d’un radicalisme moribond, ou l’appétit sans fin de réforme des socialistes.