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  • Thierry Leterre — Alain et le libéralisme
    Bulletin de l’association des amis d’Alain n° 79 juin 1995
Un des premiers textes de Thierry Leterre sur la thématique libérale à propos d’Alain.

Avertissement

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C’est une curieuse absence, si l’on y réfléchit, que celle de l’approche libérale dans les études qui ont été consacrées à Alain [1]. Jamais, ou presque, l’épithète « libéral » ne s’est imposée comme un qualificatif pertinent pour l’alinisme. Jamais on n’a envisagé que le libéralisme puisse définir l’abondant discours politique d’Alain. Ce qui rend singulière cette situation, c’est que, quelle que soit la définition du libéralisme que l’on retienne, le rapprochement avec l’alinisme s’établit aisément. Par libéralisme, on entend en général une doctrine politique et économique issue du XVIIIème siècle, qui fait de la liberté et de l’égalité des individus le fondement de la société. Il y a, dans le libéralisme, la vision fondamentale d’une société d’individus essentiellement libres des contraintes du commandement, libres du pouvoir. Certes l’Etat est nécessaire dans ses tâches dites régaliennes (la défense, la sécurité, la garantie monétaire). Mais il ne doit pas être présent plus que nécessaire.

Cette liberté du libéralisme s’exprime tout particulièrement dans le domaine économique où le propriétaire produit, vend ou achète dans une relation essentiellement libre puisqu’il lui appartient de le faire selon son intérêt personnel et non selon un commandement extérieur. En ce sens le libéralisme est une « doctrine économique suivant laquelle l’Etat ne doit exercer ni fonctions industrielles, ni fonctions commerciales, et ne doit pas intervenir dans les relations commerciales qui existent entre les individus, les classes et les nations ». Cette dernière définition (c’est l’une de celles du dictionnaire du Vocabulaire technique et critique de la philosophie de Lalande) nous rapproche d’une certaine manière d’Alain, puisqu’elle émane d’Elie Halévy, son ami très proche. Mais elle nous conduit à Alain de façon bien plus sûre en suggérant immédiatement ce qui, dans une telle tradition est de nature à le séduire : le citoyen contre les pouvoirs, l’éloge de la liberté politique et économique, la volonté d’égalité, appartiennent en propre à sa pensée.

Il est vrai que le volet économique de la pensée d’Alain est un pan désaffecté des études aliniennes, peut-être parce qu’il est perçu, dans ce champ, comme un amateur. Pourtant la publication, en 1934, des Propos d’économique témoigne que lui-même attachait une certaine importance à la question. Rarement un philosophe français se sera déclaré aussi vigoureusement et opiniâtrement pour la libre entreprise individuelle dans le domaine économique (le fait est moins rare aux Etats-Unis, où c’est même un lieu commun) qui est l’une des pièces maîtresses de la rhétorique libérale. Il y a donc lieu de revenir sur les difficultés qui ont empêché un rapprochement qui s’impose entre Alain et le libéralisme, avant de montrer les formes qu’il peut prendre dans la doctrine même. Mais il faut aussi bien souligner la part de l’alinisme qui l’éloigne du libéralisme. Car s’il y a chez lui, pour parodier le titre d’un recueil de Propos, des « éléments d’une doctrine libérale », celle-ci n’est pas, à l’analyse, sans limite.

Les difficultés d’une identification

L’identification entre alinisme et libéralisme ne s’est pas faite, sauf en de très rares occasions. Il y a à cela plusieurs raisons. La première, intrinsèque, tient à Alain lui-même dans la mesure où il ne s’est jamais réclamé d’une école libérale alors qu’il a revendiqué d’une manière ou d’une autre les épithètes « radical » « républicain » « démocrate » « antifasciste » etc. qui couvrent le domaine, « l’univers du discours », dans lequel intervient le thème libéral. Il n’est donc pas tout à fait exact de dire qu’Alain n’a jamais été reconnu comme libéral. Il faut souligner d’abord que lui-même ne s’est jamais reconnu comme tel et que des mots comme « libéral » ou « libéralisme » n’appartiennent pas à son vocabulaire ni ne définissent aucune ligne d’intérêt visible chez lui. Evoquer le libéralisme d’Alain, c’est donc travailler « du dehors », par rapport à l’expression de sa pensée, et sans constituer à proprement parler un obstacle s’il s’agit d’interpréter l’oeuvre pour en faire ressortir les lignes dominantes, cela implique une première précaution méthodologique.

Il y a cependant d’autres motifs, extrinsèques ceux-là, pour lesquels Alain n’a pas fait corps avec la tradition libérale, qui tiennent d’une part à la signification idéologique du libéralisme, et d’autre part à la situation intellectuelle qui a été faite en France à ce dernier. La raison idéologique provient du fait que traditionnellement le libéralisme est classé à droite sur la scène politique, alors qu’Alain est explicitement, volontairement, et lucidement, un penseur de gauche. D’où une double réticence : pour les libéraux conservateurs, il faut bien dire que le libéralisme d’Alain aurait été plutôt « encombrant ». D’un autre côté, les interprètes d’Alain étaient fondés à considérer le thème libéral comme une approche tendancieuse, propre à encourager des contresens non dépourvus d’arrière-pensées. Cette dernière considération interdirait légitimement une recherche sur le libéralisme d’Alain, si la tradition libérale n’était pas elle-même assez riche pour compter des figures comme celle de Constant ou Mill (John Stuart) au XIXème siècle qui pourraient faire figure d’emblème d’une variante « de gauche » de ses grandes tendances.

Sur ces questions de sensibilité politique, vient s’en greffer une autre, plus profonde et qui déborde la sociologie des appariements politiques pour relever d’une sociologie de la réception intellectuelle. Si le libéralisme n’a pas constitué une grille de lecture pertinente de l’alinisme, c’est que sur une longue période le libéralisme n’a pas constitué une approche intellectuelle totalement légitime dans le domaine de la philosophie et de la théorie politiques. La sociologie intellectuelle du terme « libéral » en France ferait aisément apparaître sa relative discrétion et même sa tendance à se représenter comme une force politique et intellectuelle dominée plus que dominante. C’est pourquoi lorsque V. Giscard d’Estaing publie, en 1976, Démocratie française, Aron le salue comme un « événement » car pour la première fois, dit-il, un Président de la République en France revendique le libéralisme, ce camp des « éternels vaincus » (dit Aron) des « exilés de l’intérieur ». De même, Pierre Manent peut parler de la « continuité précaire » du libéralisme sur le continent européen, dans son anthologie sur Les Libéraux en 1986. Si l’on fait la part de l’exagération tactique, il est vrai que jusqu’au milieu des années 1980 le libéralisme n’a pas constitué en France une problématique théorique unifiante, qui fournirait des cadres d’interprétation généraux pour aborder les pensées du siècle.

Les enjeux étaient ailleurs et cette situation a eu, à l’évidence, une répercussion sur les études aliniennes, car il était visible que l’apparition de thèmes libéraux chez Alain étaient plutôt un obstacle à la diffusion de sa pensée qu’un secours : dans un milieu de philosophie politique où le marxisme était « l’horizon indépassable » selon la célèbre expression de Sartre, il n’était pas très porteur de faire ressortir les rapports d’Alain et du libéralisme. On se rend compte de cette situation particulière à la lecture de la thèse de M-T. Sur concernant Alain et la théorie démocratique. Soutenue en 1976, elle s’ouvre sur une justification fortement structurée, mais un peu penaude, de l’attachement d’Alain à la démocratie libérale. Cette justification, surprenante pour le lecteur d’aujourd’hui, souligne, rétrospectivement, combien le thème de la démocratie libérale n’apparaissait pas comme un lieu théorique « naturel » à l’époque. Autre indication, et plus significative encore : l’ancienne entrée « Alain » de l’Encyclopædia universalis, rédigée par Burdeau, et l’une des rares études à évoquer le libéralisme d’Alain, lui reprochait, dans le domaine politique, un individualisme exagéré et, en ce qui concerne l’économie, tenait à minimiser l’intérêt d’Alain pour la concurrence (au point de tenir pour négligeable son discours économique). Là encore, il s’agissait de tenir à distance tout ce qui aurait pu rapprocher l’alinisme d’un réel libéralisme. Au-delà des malentendus épistémologiques et historiques, c’est le signe que la question n’est pas dépourvue de pertinence.

On ne peut en effet qu’être sensible au fait qu’Alain partage explicitement les grandes valeurs du libéralisme, et plus précisément encore, les aspects démocratiques du libéralisme. Liberté (au sens des droits politiques et de la libre entreprise), égalité, refus de l’arbitraire, exigence d’équité, sur tous ces points Alain ne se sépare pas de la tradition libérale telle qu’elle s’est progressivement composée à partir du XVIIIème siècle. Une simple comparaison avec le « portrait du libéral » que trace Pierre Manent dans l’introduction de son anthologie sur les Libéraux, permet de se rendre compte de la proximité et de la familiarité de la tradition libérale chez Alain.

[les libéraux ont confiance] en l’individu qui cherche son intérêt... Ils n’ont nulle confiance en l’homme qui commande car il a des passions et des opinions.

La méfiance à l’égard des passions du commandement est probablement l’élément le plus constamment répété par Alain, à travers nombre de formules, et des dizaines d’analyse du pouvoir. Mais on trouve également chez lui, moins remarqué peut-être, mais non moins marqué, un éloge de l’intérêt individuel comme facteur de paix, et de concorde.

Alain rappelle souvent cette formule, apprise, dit-il d’un sien ami avocat, que les « intérêts transigent, mais non les passions ». C’est pourquoi, Alain propose « l’intérêt bien entendu » comme règle explicite et idéale à la démocratie. Si le libéralisme voit comme idéal la société où les individus libres se gouvernent et échangent selon leur intérêt bien compris, Alain, en ce sens est un libéral parfaitement conscient, et il s’appuie alors sur une référence plus d’une fois reprise à l’utilitarisme. Il en connaît d’ailleurs différents aspects au moins à travers l’ouvrage de référence (aujourd’hui encore) d’Halévy La Formation du radicalisme philosophique. Ainsi note-t-il dans les Définitions, que si, conformément à cette « doctrine anglaise » de l’utilitarisme, « les hommes n’avaient en vue que l’utile, tout s’arrangerait ». Il y a donc, incontestablement, un élément de proximité entre Alain et le libéralisme, qui passe par l’éloge de l’intérêt personnel. Il s’agit maintenant d’expliquer un tel éloge, mais aussi, de justifier le conditionnel dans lequel il s’exprime. ++++

Les éléments d’une théorie libérale

Les éléments d’une théorie libérale qu’on trouve chez Alain sont résumés, de manière concentrée, par un chapitre des Idées et les âges intitulé « Marchands ».

On voudrait dire quelquefois, comme Calliclès en Platon, que les hommes ont convenu de se traiter en égaux, par un sage calcul des espérances et des risques. Chacun renonçait à conquérir et à nuire selon sa puissance, sous la condition d’être protégé contre l’abus de force. C’est par un tel arrangement que ce qui fut permis à l’un fut permis à tous, et que ce qui fut défendu à l’un fut défendu à tous. Ce n’était qu’un contrat d’assurance contre l’inégalité. Or c’est bien ainsi qu’il faut concevoir le droit ; mais ce n’est pas ainsi qu’il est né. Bien plutôt le droit est né dans ces marchés publics pleins d’une rumeur tempéré, et par la double ruse du vendeur et de l’acheteur. Choses de nature, aussi anciennes que l’homme, et merveilleusement représentées par ce Mercure faux et vrai, par ce Mercure porteur de nouvelles ; car il n’y a que fausses nouvelles, si l’on ne veut point attendre ; mais si l’on a patience, tout est su. Ainsi dans les marchés publics, tout est bientôt clair par ce double mensonge de ces marchands qui ne se disent point pressés de vendre, et de ces ménagères qui ne se disent point pressées d ’acheter. Tous se réservant, et nul ne voulant point dire son dernier mot, le dernier mot est bientôt dit, et c’est le juste prix. (...) C’est le consentement qui fait le marché, et le consentement enferme savoir et liberté (...) Aussi, dans les marchés publics, la liberté est d’abord exigée, l’égalité cherchée et bientôt trouvée, par la rumeur marchande (...) Un marché est le plus bel exemple de l’élaboration des opinions vraies dans une réunion d’hommes (...) L’achat et la vente sont nos maîtres de raison.

Le texte, à la puissance d’évocation renforcée par l’accumulation des démonstratifs (« ces marchands... ces ménagères... »), est un véritable plaidoyer libéral, qui opère à partir de deux mots clés : « contrat » « marché », qui sont par ailleurs les deux maîtres mots de la tradition libérale. Dans un premier temps, Alain reprend, sous une forme libre, l’une des grandes définitions libérales du droit, celle qui est impliquée par l’idée, à demi implicite dans le texte, de contrat social. C’est en effet à la tradition contractualiste (c’est-à-dire Hobbes, Locke, Rousseau, auxquels nous trouvons souvent chez Alain des allusions, et parfois, pour Rousseau, de véritables analyses) que se réfère la pensée d’un « contrat d’assurance » contre les risques.

Cette notion d’un contrat social ne se trouve pas seulement dans Les Idées et les âges. Alain est plus d’une fois revenu sur l’idée, allant jusqu’à préciser que ce contrat social chez Rousseau était en fait un contrat « antisocial ». Cette dernière expression est révélatrice. Elle signifie que l’idée de contrat social met en avant non pas la société, mais les droits de l’individu contre les prétentions du groupe social. Or, cette promotion de l’individu est typiquement une interprétation libérale du contrat. Certes Rousseau n’est pas en général considéré comme un penseur libéral (on aime à voir en lui un précurseur du socialisme). Mais quoique ce soit le nom de Rousseau qui soit cité par Alain lorsqu’il s’agit de contrat social, si l’on y regarde de près, il est beaucoup plus proche de Hobbes que de Rousseau sur ce point. Il y a tout d’abord chez Alain une critique, implicite le plus souvent, mais explicite dans le Traité de Morale de 1911, de l’état de nature de Rousseau qui sépare les individus. En revanche, comme Hobbes, vers lequel fait signe la figure du Léviathan qu’il mentionne à plusieurs reprises, Alain fonde (quoique indirectement) le lien social sur la peur. S’il faut relever ce qui pourrait apparaître comme un détail concernant les sources de l’alinisme, c’est que l’on reconnaît parfois Hobbes, contrairement à Rousseau, dans la lignée qui mène au libéralisme. C’est dire, en somme, que cette idée du contrat fondateur du droit dans la société que nous voyons apparaître dans le chapitre « marchands » des Idées et les âges, est, de manière générale, soigneusement gardée par Alain dans un type de référence proche du libéralisme.

C’est peut-être ce qui explique le paradoxe étonnant qu’il y a pour Alain à faire remonter l’idée, et du droit et du contrat social à... Calliclès ! Calliclès est en effet ce personnage de Platon, ailleurs pris par Alain comme exemple des thèses de Nietszche, qui insulte et menace Socrate, prône le droit naturel du plus fort et de l’arbitraire du droit dans le Gorgias :

Mais, selon moi, les lois sont faites pour les faibles et par le grand nombre. C’est pour eux qu’ils les font et distribuent les éloges et les blâmes ; et pour effrayer les plus forts, ceux qui sont capable d’avoir l’avantage sur eux, ils disent qu’il est honteux et injuste d’ambitionner plus que sa part.

Etonnant fondateur du contrat social et du droit ! Calliclès en modèle du « sage calcul des risques », cela semble difficilement croyable... La clef est en partie donnée dans le chapitre suivant dans Les idées et les âges, lorsqu’Alain note que dans le Gorgias de Platon, Socrate fait « paraître de la force son contraire même » ce qui implique une dialectique de la force et de la justice. Surtout, ce renversement est possible si Alain est un penseur, comme Hobbes, de la violence sociale, pour lequel le contrat n’est pas (comme chez Rousseau) une réintroduction d’un état de paix naturelle, mais la création d’une paix artificielle.

Cette artificialité du contrat se retrouve à sa manière dans le second temps de l’argumentation libérale d’Alain dans le chapitre « marchands ». En effet, Alain note que l’idée de contrat (social) explique conceptuellement la notion de droit, mais que c’est le marché qui la crée. Autrement dit, il faut distinguer la logique du droit de l’histoire du droit. La logique du droit, c’est l’association en vertu du contrat (social). L’histoire du droit, c’est l’histoire des échanges. Ici Alain retrouve une autre inspiration libérale, celle du libéralisme économique, qui fait de l’économie de marché un éducateur humain, politique et social. Alain explique ainsi, reprenant l’idée de Montesquieu du « doux commerce » que le marché, l’échange économique, est créateur de paix sociale car la force est bannie des échanges (on rirait d’un marché où le prix serait fixé par la force note-t-il un peu plus loin dans le chapitre).

Le marché est également créateur de raison (« maître de raison ») car il apprend aux individus à raisonner sur leur intérêt le mieux compris. Il est également modèle de justice, le « juste prix » étant l’image même de la décision juste, l’accord libre sur une norme commune, et Alain rappelle plus loin que ce n’est pas par hasard que la justice a pour symbole la balance du marchand. Le marché est au surplus porteur de l’égalité entre les hommes en ce sens que ce sont toujours des égaux qui échangent. Cette thèse est renforcée dans un Propos lorsqu’Alain explique qu’un marché, c’est un enfant muni d’une pièce se trouvant alors l’égal de tout autre homme, plus mûr, plus intelligent ou plus fort muni d’une pièce de même valeur. Cet éloge du marché, qui n’est, bien sûr pas seulement présent dans le chapitre « marchands » des Idées et les âges, mais bien souvent repris, ancre l’alinisme dans un libéralisme affirmé en ce sens que l’échange commercial vient promouvoir la valeur irréductible de l’individu et de sa liberté.

Il y a donc bien un libéralisme d’Alain, et il prend même une forme totale dans la mesure où, associant le libéralisme du contrat à celui du marché, comme une idée à une pratique, il réunit ce qu’on distingue parfois lorsque l’on considère le libéralisme : un libéralisme politique du pluralisme et de la démocratie, et un libéralisme économique de la concurrence et du capitalisme. La distinction nourrie par des expériences comme celle, sinistre, du Chili de Pinochet engendre parfois l’idée d’une opposition entre les deux libéralismes. Version de gauche : au libéralisme politique de la libération de l’individu de la tutelle des pouvoirs, il faudrait opposer le libéralisme économique de l’exploitation de l’homme par l’homme. Version de droite : à la virile concurrence du marché dans le libéralisme économique, émancipateur des forts et des habiles, il faudrait opposer le pluralisme du libéralisme politique, qui les écrase sous la voix de la majorité.

Alain ne s’encombre d’aucune de ces deux rhétoriques de l’opposition interne au libéralisme. Entre ces deux formes de la liberté et de l’égalité, il n’y a pas à ses yeux de contradiction fondamentale. Certes, il reconnaît que l’échange économique fonde des inégalités sociales. Mais il pense (et le dit explicitement) — et là encore le trait l’assimile au libéralisme — que l’inégalité économique n’est rien en elle-même si elle n’est pas aggravée par l’inégalité politique, l’inégalité du savoir, et la domination idéologique. Ainsi le personnage du pauvre cordonnier le fameux « Jeannot » des Propos dit que pourvu qu’il ait de quoi se nourrir, il lui importe peu qu’il y ait de plus riches que lui, à partir du moment où ils ne prétendent pas lui imposer quelque conduite que ce soit.

C’est un éloge, extrêmement fort, des libertés dites « formelles » c’est-à-dire politiques, au détriment d’un certain égalitarisme social et ce point est important pour situer la pensée politique d’Alain. A ses yeux, une égalité politique radicale, nourrie par l’instruction du peuple, qui permet de fournir aux plus démunis les instruments de la critique, fournit un jugement politique exact qui domine le ressentiment social des pauvres (qui se rendent compte de la vanité de l’abondance matérielle des biens) tout en rendant inopérante la morgue des riches (qui ne sont plus respectés comme tels).

Ce libéralisme n’entraîne cependant pas d’indifférence à l’égard de ce qu’on appelle désormais la justice sociale, du moins la justice assurée par un Etat-Providence qui effectue la redistribution des richesses. Alain soutient les grandes lois sur la retraite (notamment) mises en place par la gauche au début du siècle (cf. les Propos d’un normand de 1906). Dans cette mesure, il valorise la solidarité sociale et il pense que c’est à l’Etat d’assurer les individus, ce qui est directement lié à sa mission protectrice. Mais en bon libéral, il accepte aussi le jeu des assurances (il est notamment favorable à l’introduction sur le marché français des grandes compagnies américaines d’assurances) et préférerait l’assurance mutuelle sur la base de la coopérative.

Le système idéal pour lui, ce n’est pas la gestion étatique de l’Etat-Providence, mais la cotisation dans une société mutuelle (c’est-à-dire à but non lucratif) sur laquelle les assurés gardent le contrôle. Dans ce système, plus d’une fois présenté, l’Etat est plutôt un collecteur de fonds, par le biais de l’impôt, qu’un redistributeur proprement dit. On pourrait parler d’une interprétation libérale de la justice sociale qui apparaît comme le résultat de la libre association des personnes. C’est ce qui explique la manière très particulière dont Alain envisage le syndicalisme, par exemple dans les Propos d’un normand de 1909 où il revient à plusieurs reprises sur les mots d’ordre de Pataud, dirigeant de la CGT de l’époque. Si Alain soutient ouvertement le syndicalisme, dans lequel il voit une forme d’organisation particulièrement importante, il le regarde essentiellement comme un acteur dans le jeu du marché. L’action syndicale se résume au conflit de partenaires sociaux, l’un le capitaliste achetant de la force de travail, l’autre, la vendant. C’est en tant que groupement de « vendeurs » que le syndicat est légitime aux yeux d’Alain, et que, selon lui, il a une chance d’imposer ses vues et de voir satisfaites ses revendications. Alain est donc très loin du syndicalisme révolutionnaire, qui empreint la tradition française, et pour lequel l’action syndicale est le fourrier de la volonté politique. La grève générale qui aurait pour but de faire s’effondrer le régime en un « grand soir » est une illusion pour Alain. Le but qu’il assigne à un syndicat est l’amélioration de la condition des travailleurs, autrement dit : une meilleure régulation du marché à leur profit.

Dans tous ces aspects, le marché s’impose comme une formalisation des rapports sociaux dynamique et souhaitable, ce qui définit le cadre d’un libéralisme. On pourrait multiplier les exemples où Alain magnifie les vertus du commerce et de l’entreprise privée, et loue ce qu’on appelle la « société civile ». C’est peut-être ce qui explique l’étrange conseil donné à Maurois de plutôt s’occuper de la fabrique paternelle que d’envisager une carrière littéraire. Il répond chez Alain à une vraie fascination pour l’entrepreneur, l’industriel et le marchand, au point d’en excuser les faillites (du moins les faillites de bonne foi) comme un risque inhérent au commerce à une époque où le phénomène, plus encore qu’aujourd’hui, était réprouvé moralement, et bien entendu, réprimé judiciairement. On ajouterait volontiers le refus du protectionnisme — le trait n’était pas très courant à l’époque non plus — le soutien à la liberté de migration (en faisant valoir que l’arrivée de nouvelle forces productives ne pouvait être un mal pour la richesse d’un pays, surtout si les nouveaux arrivants produisent plus qu’ils ne consomment).

Très caractéristique d’une inspiration libérale est également le refus de l’intervention de l’Etat dans le domaine de l’économie, motivée par l’idée que ce n’est pas le rôle de ce dernier que de gagner de l’argent. Mais Alain s’élève également contre les subventions à l’industrie, qui émoussent le sens des réalités du marché en allouant des fonds de manière injustifiée à des entreprises qui en profitent pour s’abriter de la réalité de la concurrence. Certes, il admet la nationalisation des chemins de fer : mais là encore l’argumentation est symptomatique d’un libéral car « l’industrie privée présente, à mon point de vue de consommateur, un seul avantage ; je suis assuré que par l’effet de la concurrence, l’industriel songera à me satisfaire, tout en réduisant son prix le plus possible. Mais si l’industrie privée a un monopole, alors je n’ai plus de garanties du tout. Je suis à peu près certain de payer très cher en étant mal servi ». La nationalisation légitime se fonde donc sur une situation antécédente de monopole, et de ce point de vue l’argumentation est assez proche des thèses d’un John-Stuart Mill qui note que le principe de la libre entreprise et de l’intérêt personnel est limité dans le cas de biens publics, pour lesquels justement il ne s’applique pas (puisque par définition ces biens ne sont ni privés ni personnels).

Le libéralisme d’Alain ne se limite d’ailleurs pas au domaine économique. Politiquement, même si la figure du « républicain » a masqué celle du libéral, on trouve plus d’un point commun entre libéralisme et alinisme. L’aspect le plus marqué est sans doute sa théorie de la représentation, vraiment antirépublicaine en son fond. En effet, la tradition de la Révolution fait de la représentation nationale une sorte de figuration idéale du peuple et de ses débats. Pour Alain, en revanche, la représentation est celle d’intérêts particuliers (ce qui explique son attachement au scrutin uninominal à deux tours, qui « implante » les élus près de leurs concitoyens), et le suffrage a essentiellement pour rôle un contrôle et une sélection de l’élite au pouvoir. L’élu n’est donc pas l’élu d’une nation, comme le veut la République, mais la résultante d’intérêts (matériels et moraux) locaux. Là encore, il se trouve proche d’un point de vue plutôt libéral, celui d’un Schumpeter à peu près à la même époque, ou d’un Aron un peu plus tard, même s’il revient à la perspective républicaine en espérant que les élus soient des hommes du peuple (sans d’ailleurs se faire beaucoup d’illusions). Sur tous ces aspects, politiques et économiques, Alain est d’abord un libéral. ++++

Les limites de la perspective libérale

Si l’on s’en tenait aux éléments de la théorie libérale que fournissent le « contrat antisocial » et « la sévère loi des échanges », on s’étonnerait à bon droit que la réception libérale d’Alain soit si pauvre. Pourtant, cette pauvreté est, dans une certaine mesure justifiée car il y a, effectivement, une limite à la vision libérale d’Alain.

La première de ces limites tient aux références mobilisées par Alain. On constate un décalage patent entre une tradition du libéralisme politique présente en filigrane dans les références (Locke, Montesquieu, Voltaire...) et une tradition du libéralisme économique parfaitement absente : Smith, Ricardo, Say, Mill... ne figurent pas dans l’univers de culture d’Alain, et la tradition utilitariste est toujours citée de manière globale (« les utilitaristes »). Contrairement à son habitude auto-proclamée, il ne témoigne pas d’une connaissance de première main de ces auteurs, qu’il a peut-être lus, mais qu’il ne commente jamais précisément. Ce dernier point peut s’expliquer par une certaine ignorance de l’économie, qu’il partage avec la plupart de ses contemporains (Aron le déplore, et explique par là la difficulté des français à maîtriser la crise des années 30). Alain le reconnaît d’ailleurs, en comparant plaisamment l’économie moderne et la physique quantique : les deux ont en commun selon lui de ne pas avoir de sens pour les non-spécialistes, et de ne pouvoir fournir une base sûre à la culture des citoyens.

C’est pourquoi, en dépit de l’attachement proclamé à de grands principes tel le libre échange, l’intérêt d’Alain pour l’échange marchant porte sur ses aspects qu’on appelle aujourd’hui « micro-économiques ». La négociation, la vente, le chiffre d’affaire, la marge (qu’il appelle bénéfice), la « surface de vente » (expression qu’on trouve en toutes lettres), la production sont des termes qui lui sont familiers et qui structurent son discours économique. En revanche, le produit national, la théorie des cycles, la théorie du crédit, lui sont étrangers. Du point de vue économique, c’est donc le libéralisme des acteurs, et non celui des théoriciens, qui domine sa philosophie, une philosophie de l’entrepreneur, non de l’économiste.

On pourrait d’ailleurs élargir le constat. Même lorsque la tradition libérale est présente à l’esprit et à la plume d’Alain, ce n’est jamais à la manière de grandes pensées qui nourriraient sa propre réflexion politique. Les références massives d’Alain sont sur ce point Platon, Rousseau, Hegel, Comte, Marx. Autrement dit une tradition foncièrement antilibérale. Et c’est là une sorte de contradiction qu’il est très important de souligner : Alain reconstruit sa propre théorie libérale à partir d’auteurs qui ne le sont pas et qui sont même hostiles au libéralisme. Le cas le plus flagrant est celui de Marx. Ce qu’Alain en retient, c’est un Marx penseur (critique) du capitalisme. Mais l’aspect de dénonciation propre au marxisme disparaît, ce qui est une manière de nier dans Marx l’essentiel. De même il est symptomatique qu’il reconstruise une théorie libérale du contrat social à partir d’un Rousseau qu’il retourne dans une certaine mesure en insistant fortement sur la particularité des intérêts qui motivent un vote, alors que Rousseau, lui, met fortement l’accent sur l’intégration de ces mêmes intérêts dans la volonté générale. Certes, dans ce cas, l’inversion est moins nette que dans celui de Marx. On peut dire qu’Alain se situe à l’extrême d’un spectre d’interprétations du rousseauisme qui va de l’image d’un penseur individualiste (c’est le Rousseau du XIXème siècle et celui d’Alain) à celle d’un philosophe « communautariste » (comme le prétendent avec quelque exagération les commentateurs américains contemporains) en référence à la prédominance de la « volonté générale ». Mais la perception d’Alain à cette extrémité du spectre montre qu’il sollicite dans le rousseauisme ce qui est le plus compatible avec une vision libérale.

Ces étranges retournements ont une double signification : il faut comprendre qu’Alain a sa place dans une perspective libérale, mais qu’il ne s’inscrit pas dans une tradition libérale. C’est un penseur indéniablement libéral, ce n’est pas un penseur du libéralisme. Et en ce sens, les libéraux ne se sont pas trompés en ne comptant pas Alain parmi les leurs. Toutefois, le problème n’est pas, ici, celui d’une histoire des idées, ou d’une histoire des références. Si Alain n’est pas un penseur du libéralisme, c’est en fonction d’une contrainte propre de sa pensée politique, et non pas simplement parce qu’il n’aurait jamais rencontré des libéraux, auxquels il aurait pu au contraire s’intéresser plus particulièrement par le truchement de son ami Halévy. Il y a un certain refus du libéralisme qui est marqué là, et qui constitue en fait la plus grave limitation à la perspective libérale qu’on trouve par ailleurs chez Alain. Ce refus est essentiellement celui de considérer que les traditions libérales, aussi bien celles du contrat que du marché, expriment une réalité totalisante.

Le reproche adressée aux théories du contrat social, c’est qu’on n’a jamais vu d’hommes isolés vivant une vie purement égoïste ou individuelle. Il emprunte les témoignages de l’ethnographie naissante (qu’il appelle « sociologie ») pour dire et répéter que tous les peuples primitifs connaissent non seulement l’état social, mais encore un ordre social beaucoup plus contraignant, beaucoup plus fort, qui laisse moins de place, voire aucune place à l’individu. Contrairement à ce que voudraient les théories du contrat social, la société n’est pas fondée sur l’union des individus. C’est ce que dit très clairement le chapitre « marchands » dans Les Idées et les âges. Il est vrai que sur ce point, l’argumentation d’Alain peut paraître surprenante, et même auto contradictoire : n’est-ce pas Alain qui dénonce si souvent l’histoire, les sciences sociales, en disant qu’elles nous donnent une perspective biaisée ? N’est-ce pas lui qui affirme que l’étude empirique de la société ne peut constituer une véritable explication ? Comment ose-t-il, explicitement ou non, opposer à Rousseau les sociologues, ce qui est un grave manquement aux principes énoncés par Alain lui-même pour l’explication des auteurs ?

La réponse à cette question est à la fois intéressante et complexe. Il faut reprendre ce que dit Alain dans Les Idées et les âges. Le contrat social n’explique pas une genèse réelle du droit mais une conceptualisation du droit. Ce qui représente la genèse concrète du droit, c’est le marché, l’échange économique. Mais, et le chapitre qui suit celui des « marchands » est fort clair, cette genèse du droit n’est pas consubstantielle à la société et elle n’a rien de spontané. Pour Alain, la société est bien plutôt fondée sur la violence et la peur car elle se maintient à cause d’un besoin primaire : celui du sommeil (comme il le rappelle au début des Idées et les âges mais selon une thèse qui apparaît dès les Cahiers de Lorient). Celui qui dort a besoin d’être protégé, et le lien social offre cette protection ainsi que le principe d’une division du travail (un enfant peut veiller et réveiller en cas de besoin Hercule, dit Alain). Qu’est-ce à dire ? Que la société n’a pas pour fondement l’individu mais le groupe qui se défend.

A cela Alain ajoute que les rapports entre les hommes sont spontanément des rapports passionnés, c’est-à-dire violents, irritables (il n’y a pas de passion douce chez Alain). L’individu raisonnable du marché et du contrat est une (belle) invention, nullement une réalité immédiate, et elle suppose un effort de création et de raison. En faisant de l’individu un fondement réel de la société, les libéraux confondraient donc une création historique (le marché) et intellectuelle (le contrat) avec une donnée anthropologique. C’est pourquoi Alain dit que les utilitaristes décrivent un ordre moral, et nullement une existence sociale (les hommes ne vivent pas pour leurs intérêts, « il n’en est pas ainsi » dit-il dans les Définitions à l’entrée « utilitarisme »). C’est en ce sens aussi qu’il n’est pas totalement, ni même fondamentalement un libéral : il existe à ses yeux un ordre infra-individuel de la société, qui est l’ordre, inférieur, mais décisif, de la nature et du besoin. C’est même dans cette mesure qu’Alain fait l’éloge du marché libéral : il éduque les hommes à la dure condition de la production, de l’intérêt, à une certaine naturalité de la société, naturalité des biens manufacturés (il faut savoir produire matériellement et apprendre la dure condition de la nécessité) naturalité de l’ordre social (pour vendre, il faut connaître les hommes). Mais la nature a encore d’autres exigences : et c’est pourquoi Alain préfère une société rurale.

Au surplus, l’intérêt privé peut être déréglé : Alain condamne la publicité, la finance (dans une certaine mesure, car il admire les financiers pour leur savoir faire, mais il déteste l’idée de rente) l’enrichissement excessif, bref tout ce qui n’est pas directement lié à la production et l’échange de biens matériels (qu’il appelle « réels » et certes l’idée d’une « économie de services » le ferait frémir). D’où son regard sur l’argent, qu’il ne légitime jamais tout à fait, car l’argent est un signe qui fait oublier le bien réel et le travail qui est derrière. Quant à l’excès d’argent, c’est un contre-éducateur du marché enseignant la facilité, l’irréalité des choses qu’il suffit d’acheter sans voir le travail humain qui se cache derrière. Etre riche, c’est ne pas lier la dépense à un travail effectif, bref oublier le monde, que le marché a pourtant vocation à rappeler. C’est ce qui explique la critique souvent d’une ironie violente, contre la bourgeoisie d’affaire. Alain dont il faut dire et répéter qu’il n’est pas républicain, mais libéral, par sa théorie de la représentation, est un républicain, et non un libéral par sa théorie de la richesse. Il ne dirait pas tout à fait (ou plutôt il le dit, mais en un autre sens), comme Mandeville que les vices privés font les vertus publiques. Si le marché est un prodigieux éducateur, c’est qu’il est en lui-même vertueux. L’avarice, l’âpreté au gain sont ainsi défendus par Alain comme les signes d’une certaine sagesse, d’un savoir de la peine et du coût réel des choses. Même avec une juste conscience de leurs défauts et de ce que les marxistes appellent l’exploitation de l’homme par l’homme, mais qu’il se représente comme un « effet pervers » (pour ainsi dire) du marché, Alain n’en fait pas moins l’éloge du capital, du capitalisme et du capitaliste, car ils signent la réussite d’un homme et sa victoire sur les choses (par exemple le patron lainier qui se reconvertit dans le drap après avoir troqué sa laine sans valeur en France contre du drap en Roumanie qui manque de devises).

En revanche il éprouve une aversion pour la montée en puissance des dirigeants d’entreprise et des états-majors salariés (dont il note avec une véritable prescience l’importance croissante, à une époque où le phénomène n’était pas encore très visible), car ce sont alors, il le dit explicitement, des fonctionnaires du capitalisme. Il y a donc une limite à la vision libérale de la société, ou plutôt un tri opéré dans ses concepts fondamentaux : le marché n’a pas de valeur en lui-même, et il doit être limité par une morale des acteurs sociaux, qui est d’essence politique. Une juste éducation, et le pouvoir démocratique, doivent être à même de limiter la société d’abondance, comme par une sorte de loi somptuaire morale.

Un second critère de limitation de la vision libérale se tient dans l’exigence que la vie matérielle du peuple soit assurée. A cet égard, il y a bien déconnexion (fort républicaine) entre économie libérale et démocratie républicaine. Economiquement, le marché n’est pas une fin, mais un régulateur. Il n’est d’ailleurs opérant que dans la mesure où l’abondance des biens ne vient pas gommer le savoir-faire qui les ont produits, faute de quoi le marché perd toute valeur éducative et tout intérêt philosophique. Il y a donc une limite éthique à la légitimité du marché : la conscience respectueuse de la peine des hommes dans le travail. Dans le domaine politique non plus, le libéralisme d’Alain n’est pas sans nuance, en ce qui concerne tout particulièrement les fondements de la société. Pour Alain, le contrat social n’a pas vocation à représenter le fonctionnement réel de la société, mais constitue plutôt une « théorie de la justice ». Par conséquent le libéralisme politique ne doit pas faire oublier la vérité première de la société, la faiblesse et le besoin, et plus encore la relation passionnelle à autrui.

On peut dire qu’Alain reprend à son compte une pensée libérale, sans être un libéral et sans s’intéresser au libéralisme. En faisant du contrat social un contrat antisocial il conteste la vision libérale de la société comme fondée sur l’intérêt et le calcul raisonnable. Le contrat desserre les liens sociaux, il ne les crée pas -et pour Alain ce desserrement est un bien, parce qu’il permet à l’individu de conquérir son autonomie. La même contestation joue à l’égard du marché. Alain ne pense pas à une société où les problèmes sociaux sont commandés par l’échange économique et l’intérêt personnel, mais réduit le marché à une composante du social, une composante d’éducation, car une société ce n’est pas un marché, c’est d’abord de la faiblesse, donc de la peur, et de la passion, donc de la violence, de la domination et non seulement de l’échange. Et c’est par la pensée, par l’éducation, par la libre critique, et non par la richesse et le marché, que celles-ci sont neutralisées. Le marché donne une idée de la justice, mais il ne la réalise pas complètement. C’est ici une critique fondamentale de la vision libérale de la société qui rappelle (avec une grande lucidité) aux libéraux que le fondement de la vie en commun des hommes n’est pas la rationalité du contrat ou du marché, mais l’irrationnel besoin, et l’irrationnelle peur, d’autrui.

Notes :

[1] Le texte suivant a été légèrement revu pour la typographie mais le contenu a été respecté, même si, aujourd’hui, j’accentuerai plus volontiers l’aspect libéral d’Alain (note de l’auteur, 15 mars 2008)