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  • François Foulatier - Stendhal ou l’incrédulité.
Dans un Propos daté du 19 septembre 1916, Alain, parlant de son amour pour Le Rouge et le Noir, et pour Julien Sorel, prend vivement parti pour les hypocrites, contre les « héros de franchise », et dresse le portrait insolent et superbe du « captif indomptable », de celui que les contraintes extérieures peuvent courber, mais sans jamais porter atteinte à sa verticalité intime : « Mais lui est debout au-dedans de lui-même ». En voilà un qui se mettra à genoux autant de fois que l’on voudra sans pour autant se sentir obligé ni même tenté de croire. Une incrédulité tenace

Dans un Propos daté du 19 septembre 1913 , Alain, parlant de son amour pour Julien Sorel (« Oui je l’aime. Et j’aimerai toujours celui qui cache ses opinions afin de gagner sa vie »), prend vivement parti pour les hypocrites, contre les « héros de franchise » et tous ceux dont les émotions ou les intérêts emportent le jugement. « Courtisanerie n’est pas hypocrisie. Le courtisan adore le trône ; s’y mette qui pourra ; et le courtisan a des larmes aux yeux quand il loue ; de vraies larmes. Ces vraies larmes me font rougir. »

Balayant sans douceur les éloges convenus de la sincérité, il dresse le portrait insolent et superbe de celui que les contraintes extérieures peuvent courber, mais sans jamais porter atteinte à sa verticalité intime : « Julien Sorel, au contraire, est un captif indomptable. Son jugement bondit dans ses monologues. Un esprit moins fort, dans ce monde de fripons titrés, trouverait des noms honorables pour la friponnerie. Mais lui est debout au-dedans de lui-même ; jamais son esprit n’adore. Au reste cela se traduit de temps en temps par des mouvements vifs ; et c’est là le roman. »

Il ne s’agit pas de boutades. Certes, des « mouvements vifs », Alain en a, et qui ne manquent pas de lui faire, comme à Julien, comme à Stendhal, aujourd’hui encore, des ennemis : « Tout bon raisonnement offense », Alain ne cesse de citer ce trait de Stendhal. Ce sont les mouvements par lesquels le jugement bondit sur les opinions faibles, fléchies, et les redresse, sans ménagement, il est vrai, pour ceux qui les professent et parfois s’en font gloire. Mouvements de jeunesse, dans les Cahiers de Lorient, mais d’une jeunesse qui dure : en 1913, Alain a quarante-cinq ans. Et vingt-six ans plus tard, le 26 octobre 1939, il fait dans son Journal cette confidence étonnante : « Par aventure j’ai relu très exactement mon Stendhal, celui qui a tant d’images ; et j’en ai été ravi. Cette situation est étrange. J’aurais sacrifié mes oeuvres ; j’aurais lancé ce Stendhal et j’aurais assez fait, il me semblait, pour la gloire . »

Il s’agit du Stendhal d’Alain dans son édition originale (Rieder, 1935) avec 40 planches hors texte, dont le premier chapitre s’intitule : « L’incrédule », et dont il dit dans son Journal, quelques lignes plus loin : « J’ai donc une fois mis à l’épreuve la méthode de lire qui est terrible par la perfection des résultats. Ici me vient toujours à l’esprit la fameuse formule : »Je supplie votre Altesse de lire toute la fable.« Eh oui, j’ai lu toute la fable c’est-à-dire mon auteur et naïvement j’ai lancé cette énorme lecture sur le marché littéraire. J’avais lancé le même paquet sur le marché des philosophes, car il n’y a qu’à lire Platon, Descartes et autres pour ne risquer aucune erreur dans cette illustre compagnie. »

Cette méthode de lecture, il l’avait expérimentée une première fois en traduisant et commentant ligne à ligne la Métaphysique d’Aristote en 1892 à Pontivy, puis en 1893 et 1894 à Lorient, et c’est dans les deux premiers livres de la Métaphysique qu’il en avait trouvé le modèle, dans l’exposé que fait Aristote de ses devanciers. Plutôt que d’épingler leurs erreurs ou leur insuffisance, rechercher en quel sens chacun a raison.

A la même époque, il note à propos de la Logique d’Aristote « C’est pourquoi il vaut mieux regarder les choses que regarder les raisonnements. (Car, quand on regarde les raisonnements, on est forcé de croire quand on ne peut pas réfuter) . » Près de quarante ans plus tard, un Propos de mai 1930 reprend le thème du regard, mais cette fois il s’agit de Stendhal : « Avant de raisonner sur le réel, il faut le regarder ; c’est une idée de Stendhal. Et l’union des sentiments les plus vifs, et qui tromperaient aisément, avec un esprit qui sait se servir de ses yeux, c’est-à-dire douter de ce qui se montre, cela fait un artiste rare, qu’on ne se lasse point de lire ; cela fait un homme. Avec toute l’incrédulité possible, garder la foi, voilà l’homme de l’avenir, l’homme qui sut dire »Je serai compris dans cinquante ans« . Au contraire il faut dire d’un fou qu’à force de crédulité il a perdu la foi . » Une amitié tenace

En 1918, Jean Prévost, qui allait lui aussi écrire son Stendhal, entrait dans la classe d’Alain. Jérôme Garcin raconte cette rencontre : « La première fois qu’il vit apparaître au lycée Henri-IV celui dont il dira ensuite que jamais il ne déçut ses espérances démesurées d’adolescent, il fut frappé par ses mains énormes, son gros nez, sa moustache dure, son chapeau mou : bref, tout de » l’officier de dragons « . » Alain rentrait du front où il avait passé plus de trois ans dans l’artillerie ; engagé volontaire, il n’avait jamais été plus que simple brigadier. Sa prestance, qui n’en était pas moins impressionnante, n’était pas celle d’un officier, mais d’un homme. Impressionnante aussi sa capacité d’improviser directement sur un texte latin qui n’ était pas d’un philosophe, mais d’un poète.

Le souvenir de la leçon inaugurale sur l’Ode à Plancus d’Horace restera dans la mémoire de l’élève et dans celle du maître. Le 31 décembre 1940, ayant lu L’amateur de poèmes , Alain note dans son Journal : « On trouvera dans le livre de L’Amateur la vraie dédicace qui est celle de l’Ode à Plancus. Prévost a conté plus d’une fois comment, n’étant alors qu’un tout petit écolier, il entendit sonner la grandeur d’Horace qu’il ne soupçonnait point. »

Écolier, certes, et même le meilleur, Jean Prévost n’est pas un admirateur inconditionnel du maître ; très vite il traite d’égal à égal, s’installant d’autorité dans une amitié virile à laquelle Alain répond au gré de son humeur : amusé, admiratif, exaspéré, protecteur, las parfois. Des « mouvements vifs » de part et d’autre et peu d’égards. Deux stendhaliens ne font pas société. En 1926, ils préparent ensemble la publication de quatre-vingt Propos rassemblés sous le titre Le citoyen contre les pouvoirs. Alain confie à Marie Monique Morre-Lambelin le souvenir qu’il garde de la rencontre : « Nos entretiens furent toujours rudes et même brutaux : lui, tout en gardant sa place d’élève, se défendait avec toutes ses forces. On sent cette violence partout dans ce recueil. »

Sa place d’élève, Prévost la gardait-il vraiment ? Deux ans plus tôt, critique débutant à la N.R.F., il rendait compte en septembre 1929 des Propos sur le christianisme qui venaient de paraître. L’admiration n’y était pas sans mélange : « Ces Propos bien choisis abondent en images justes et en formules saisissantes ; dans la manière d’Alain, penseur, écrivain et homme ne font qu’un. Mais ce serait mal l’aimer que de ne pas voir quels défauts menacent ces Propos, qui arriveront bientôt à 4.000, et qui, si vif que soit l’homme, finiront par s’écrire mécaniquement ; l’ankylose de la syntaxe et l’hypertrophie du substantif risquent de le raidir . »

Mais l’amitié demeure. Prévost écrit, publie, se rend célèbre par son talent et par son insolence, il est journaliste, il aime les architectures métalliques et le cinéma, il épouse Marcelle Auclair, a trois enfants, écrit des articles sur l’art d’élever les enfants, voyage aux U.S.A., divorce, épouse Claude Van Biéma et toujours, entre deux livres, entre deux mariages, entre deux trains, il revient vers Alain en des rencontres annoncées ou impromptues, parfois fulgurantes, dans la cour du lycée Henri-IV, puis au Vésinet ou au Pouldu.

Le Journal d’Alain garde la trace d’une visite mémorable de Jean Prévost, accompagné de Claude Van Biéma, au Pouldu. 21 août 1938 : « Hier visite de Jean Prévost. Fatiguant, mais très intéressant. Il a vu l’Amérique. » Et quelques lignes plus loin : « Prévost me presse d’écrire un Dickens. Il est lui-même dans Stendhal, cherchant le secret du roman. Et il me signale une erreur ridicule dans mon Balzac. Balzac a lu Le Rouge, et en a même écrit à Stendhal. Je n’ ai pas connu cette lettre. La littérature est difficile ; il faut savoir par coeur, ce qui suppose des heures et des heures de lecture. » Deux jours plus tard Alain donne dans l’amplification épique. 23 août 1938 : « Nous calculions avec Prévost qu’il faut relire un auteur chaque année environ trois fois... Lui Prévost sait tout par coeur, et récite comme un brave écolier qu’il est. Après cela il courut au bain et pousser sa voiture qui manquait d’essence ; au gouvernail une femme médecin dont j’ignore le nom, mais qui m’a fait penser aux passions de P. de la Dix-huitième année ; c’était terrible. »

Alain a soixante-dix ans, la polyarthrite le paralyse petit à petit. L’année suivante, le 23 mai 1939, il écrit : « Hier essai et achat du fauteuil roulant. J’y pense beaucoup ; c’est très agréable et très attristant (tous les prophètes annoncent que c’est renoncer à la marche). Les prophètes, une fois de plus, se tromperont ». Les années les séparent, la santé triomphante de l’un fait parfois de l’ombre à la santé déclinante de l’autre qui eut lui aussi ses triomphes et n’a renoncé à rien ; mais l’ancien combattant toujours resté dans le rang et le résistant qui mourra capitaine dans le Vercors, les deux compères en littérature sont côte à côte, face aux mêmes ennemis.

A la même date, quelques lignes plus loin : « Prévost disait bien : »La prose, écrasée par la condition de tout dire au lieu que le poète est tenu de dire par allusion ! Cette remarque éclaire à la fois la littérature générale à laquelle il pense ; et encore mieux peut-être, celle à laquelle je pense (qui ne sera peut-être pas). /.../ Je ne sais si l’alarme ne va point se mettre au camp des littérateurs : « Ils délibèrent sur les moyens de le mettre à mort » ou moi ou Prévost. Peut-être les deux. Ce combat contre les Lanson est très réel et probablement sans conséquence. Les lettrés ont toujours compté beaucoup.« A la lettre, le Stendhal d’Alain ne doit rien à Prévost et le Stendhal de Prévost ne doit rien à Alain, mais ils n’ont cessé d’échanger, confronter, emprunter l’un à l’autre des idées sur la littérature et particulièrement sur le roman. Dans le Journal d’Alain, le 29 août 1938 : »Encore des visites hier. Jean Prévost est revenu et nous a tous animés de son esprit de feu. Nous avons jugé Jules Romains assez sévèrement.« Et quelques lignes plus loin, à propos des descriptions ratées de Jules Romains : »Prévost pense que c’est parce qu’il a pris des notes, au lieu de se livrer à la poésie propre à la mémoire. C’est une idée qui me semble juste et c’est une belle question à traiter, qui intéresse tout le roman." Une idée qu’Alain médite, s’approprie, transforme et développe en une théorie du roman qui, à elle seule, rend nécessaire l’édition de son Journal.

L’amitié est telle entre ces trois hommes que parfois elle engendre l’équivoque. Le même jour, un peu plus loin, Alain esquisse ce portrait : « Stendhal lui-même n’était nullement pâle ; c’était un gros homme plein d’ambition et qui exprimait le feu de son âme. Voilà comment il aimait ; il brûlait l’insecte imprudent comme fait la flamme. » Le feu de l’âme si près de l’esprit de feu, nul doute qu’Alain pense à Prévost, plus qu’à Stendhal peut-être, car enfin c’est Stendhal qui s’est brûlé à se frotter à la signora Pietragrua ; Jean Prévost, lui... Peut-être aussi y a-t-il dans ce portrait le souvenir de la moustache avantageuse et de la corpulence superbe d’un homme qui avait été artilleur à la guerre, mais assez cavalier dans le civil.

En face de la guerre encore la même incrédulité, le même souci de n’être pas dupe, avec la même foi dans l’homme, dans sa dignité, mais dont ils se font obligation de témoigner par eux mêmes. Alain s’en explique avec la plus grande clarté dans un Propos du 12 novembre 1921 : « Nos moralistes d’Etat voudraient faire croire que l’on meurt pour la patrie. Mais ce genre de vertu nous est extérieur ; aussi comme le déclamateur se laisse aisément persuader ; comme il consent à servir sa patrie par la plume ou par la parole ; je dirais presque que le culte extérieur l’a délivré de sa propre vertu ; le commun usage l’absout ; la règle extérieure apaise cette conscience ombrageuse. Pour moi j’ai connu d’autres héros, aux yeux de qui la Grande Guerre était comme le Waterloo de Fabrice, une épreuve dans laquelle il doit se jeter, sous peine d’avoir ensuite à rougir de lui-même . »

En octobre 1943 à Paris, Jean Prévost, en mission pour la Résistance, confie à Claude Mauriac rencontré au Café de Flore : « Si j’ai choisi de m’engager et d’assumer tous les risques de l’action, c’est par dignité personnelle et parce que mon propre honneur l’exigeait . Affaire d’honneur, affaire à régler entre soi et soi, sans avoir de compte à rendre à personne. »Debout au dedans de lui-même« , il ne peut refuser à Alain de l’être comme lui et d’exercer ce libre arbitre dont il s’arroge lui-même le droit d’user, quand cela les conduirait à des choix opposés. A la veille de la guerre, en août 1939, il écrit à propos de Suite à Mars »Aucun calcul d’intérêt ne soutient donc plus la doctrine de la paix, qu’il s’agit d’aimer pour elle-même, dans un péril plus grand que celui de la guerre. Alain a le droit de prêcher cette doctrine. Mais il faut le séparer ici de ses alliés ambigus, qui souhaitent assouvir l’Allemagne aux dépens des peuples les plus faibles ou qui prétendent que le moment de lui résister n’est pas encore venu. La paix à tout prix reste le plus bel idéal humain et peut-être notre devoir immédiat, mais elle veut dire le sacrifice le plus complet, le malheur le plus assuré, pour nous et pour nos enfants. Le reste n’est qu’hypocrisie .« Et l’amitié demeure intacte, parce qu’elle est sans complaisance. En octobre 1940, démobilisé et replié sur Lyon, Jean Prévost écrit à Friedrich Sieburg (auteur de Dieu est-il Français ?) afin d’obtenir un passeport pour sa femme et sa fille restées à Paris et, dans la même lettre, il demande remèdes et soins pour Alain qu’il aime »comme un père" . Un futur capitaine de la Résistance en zone libre, un écrivain francophile dans famée allemande, une femme juive en zone occupée, un ancien combattant ami de la paix immobilisé au Vésinet, l’incrédulité la plus totale pouvait seule inspirer une telle démarche. Qu’en reste-t-il ?

II reste l’idée d’une amitié dénuée de crédulité mais non de foi. Pour la plus grande partie de l’œuvre d’Alain les cinquante années fatidiques sont écoulées. Le temps n’est plus où l’on n’avait d’autre choix qu’être thuriféraire ou iconoclaste. Il faut qu’Alain soit lu comme il mérite de l’être, sans plus d’égards que Prévost ne lui en accordait et qu’il n’en accordait lui-même à « Platon, Descartes et autres ». Il y a, dans les deux livres de Prévost sur Stendhal et sur Baudelaire, une profonde leçon de lecture qui pourra être mise à profit dans les séminaires que l’Institut Alain va ouvrir, à l’initiative de Robert Bourgne, à la « Menuiserie » : travail minutieux d’analyse des textes et de l’écriture qui les a produits, travail auquel est conviée une nouvelle génération d’amis d’Alain, celle qui aura la charge de faire traverser à son oeuvre les cinquante années à venir.

Pour quelques-uns, Jean Prévost est celui qui montre que l’amitié n’est pas un culte et que l’on peut aimer Alain, indéfectiblement, tout en aimant ce qu’Alain détestait ou ignorait, l’avion, la vitesse, Saint-Exupéry, la radio, le cinéma, Chaplin, Walt Disney, l’Amérique, l’architecture de Gustave Eiffel.... tout en jurant à l’avance non de tout croire, mais au contraire de tout examiner avec cette exigence intransigeante sans laquelle il n’y a pas d’amitié qui tienne. Plus proche de nous pour transmettre cette incrédulité fondamentale qu’il partage avec Alain, Stendhal et autres, il ne peut être, et c’est notre chance, ni un Maître, ni un Père, ni un Modèle.

Paraphrasant un romancier qu’Alain lisait avec un plaisir avoué en juillet 1939, nous pourrions imaginer un épilogue à la manière de Joseph Conrad.

Au bord d’une rivière qui mène à la mer, en Normandie peut-être, ou dans toute autre partie du monde, une taverne solitaire. Dans un recoin de la salle, quelques hommes sont assis autour d’une table. Les verres sont vides, le silence s’est fait, la nuit tombe, on n’entend plus que l’eau qui clapote contre la rive proche. Ils ont entendu, conté avec circonspection par l’un d’entre eux, le récit qui, quel qu’en soit le héros et le détail des aventures, aboutit toujours à cette marche lourde et comme aveugle d’un homme qui va, poussé par une nécessité intérieure évidente et énigmatique, à la rencontre de sa propre mort. Parfois elle est au rendez-vous, parfois non. Cette fois elle y était. Dans l’obscurité qui appesantit le silence, on voit par moment rougeoyer le fourneau d’une pipe. Le temps est immobile. Dans la nuit une voix s’élève : « C’était l’un des nôtres. »

F. Foulatier