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  • François Foulatier - Le potentiel et le refoulé
    Extait de ALAIN-FREUD, Essai pour mesurer un déplacement anthropologique. Institut Alain, Le Vésinet, 1992, pp. 85-95.
Dans ce texte, François Foulatier fait se croiser sa réflexion de psychologue et sa réflexion sur Alain.

ENTRE FREUD platonicien et Alain aristotélicien, le clivage n’est-il pas celui qui, selon Alain, traverse la philosophie depuis ses origines ? L’aristotélisme d’Alain est connu ; taxer Freud de platonisme peut paraître paradoxal. À moins qu’il ne s’agisse d’un platonisme à rebours qui consisterait à rechercher la vérité des ombres non pas en allant au dehors, vers le soleil, mais en s’enfonçant au plus profond de la caverne pour reconnaître, derrière la toile de fond, le jeu des idées latentes, qui ne sont pas des idées virtuelles, comme un potentiel tenu en réserve, mais des idées en acte que le mécanisme de refoulement doit sévèrement contrôler pour les empêcher de paraître nues sur le devant de la scène.

Une lecture aristotélicienne de Freud

La lecture d’Aristote par Alain, au début de sa carrière d’enseignant, lecture avec commentaire sur le texte grec, a eu une influence déterminante sur l’élaboration ultérieure de sa philosophie. Influence au moins aussi grande que celle d’auteurs comme Platon ou Descartes, sur lesquels il a beaucoup plus écrit. Que serait une lecture aristotélicienne de Freud par Alain ? Essayons, pour commencer, une lecture de la première topique, qui distingue l’inconscient, le préconscient, le conscient. L’inconscient, tel qu’il s’écrit en allemand (das Unbewusste) n’est pas un substantif mais un adjectif substantivé, il ne désigne donc pas un sujet, mais une collection, un ensemble, plus exactement un sous-ensemble. Il y a un ensemble d’objets psychiques comportant trois sous-ensembles qui sont l’inconscient, le préconscient et le conscient. Et, en première lecture, il n’y a pas de différence de nature entre les éléments de ces trois sous-ensembles : ce sont des idées, des images, des désirs.

Pour définir l’inconscient, il est nécessaire d’introduire le refoulement, parce que la conscience n’est pas productrice, elle est éclairage, regard qui atteint ou n’atteint pas les objets psychiques. Si une idée n’est pas consciente, ce n’est pas parce que la conscience ne la produit pas, c’est parce qu’elle ne tombe pas sous son regard. Mais il y a deux manières pour une idée de n’être pas consciente : soit elle est dans le champ de vision de la conscience mais ne tombe pas actuellement sous son regard, elle est alors préconsciente, soit elle est refoulée hors du champ de vision de la conscience et elle est alors proprement inconsciente.

La métaphore, développée au chapitre 19 de l’Introduction à la Psychanalyse, qui place un gardien vigilant entre l’antichambre où se pressent les désirs inconscients et le salon où siège la conscience, donne une représentation spatiale particulièrement claire de cette première topique.

La position aristotélicienne est de dire : une pensée qui n’est pas pensée n’est pas une pensée. Une idée que je ne forme pas est peut-être une idée en puissance, mais elle ne devient une idée au sens plein du terme que dans l’acte par lequel je la pense.

À partir de cette position peut être développée une critique de la première topique dont Alain aurait pu endosser la paternité ; il suffit pour s’en convaincre, de se reporter aux Préliminaires à la Mythologie et à la problématique qu’il dresse autour de l’image mentale pour conclure : « La doctrine commune de l’image est toute à refaire. »

Cette critique a été développée par un autre penseur aristotélicien, J. Piaget, dans La formation du symbole chez l’enfant. Elle consiste à définir d’abord la conscience comme une activité constructrice et à considérer qu’il y a dans le corps un certain nombre de schèmes sensori-moteurs en réserve, qui sont de la pensée potentielle. En termes aristotéliciens : il y a dans le corps des pensées en puissance. II n’y a certes pas de différence de nature entre les pensées conscientes et les inconscientes, mais il y a une différence de degré. II y a des schèmes plus ou moins élaborés par la conscience et qui se rapprochent donc plus ou moins de la pensée : il y a ceux qui sont vraiment repris en compte par la conscience et qui sont de l’ordre de la pensée consciente, il y en a d’autres qui sont en attente et qui sont de l’ordre de l’inconscient.

De l’inconscient au conscient, il y a tous les degrés possibles. Du potentiel à l’actuel (de la puissance à l’acte) il y a tous les degrés possibles, sans qu’apparaisse la rupture marquée par le refoulement. Si l’on considère que le corps est un potentiel d’idées, on n’a pas besoin du concept de refoulement.

Entre la position aristotélicienne et la position freudienne, il y a incompatibilité. Et nous découvrons là une des raisons de la divergence entre la pensée de Freud et celle d’Alain, si nous admettons que celle-ci est, sur ce point, assimilable à celle de Piaget, dans l’hypothèse d’un même aristotélisme de base.

Mais, dira-t-on, l’inconscient, en fin de compte, est-ce du refoulé ou du potentiel ? C’est comme si, à l’époque de Louis de Broglie, on avait demandé : la lumière est-elle corpusculaire ou ondulatoire ? Il ne peut y avoir de réponse univoque. Tout dépend du dispositif de connaissance mis en oeuvre. II y a deux modèles, et en fonction du dispositif utilisé, on recourt à l’un ou à l’autre, mais on ne peut pas les penser ensemble ni les fondre en un seul. L’inconscient ne peut pas être pensé à la fois comme potentiel et comme refoulé.

La nécessité du concept de refoulement apparaît liée au dispositif psychanalytique dans lequel se manifestent les résistances à l’analyse, qui sont elles-mêmes des processus inconscients. Du fait du dispositif qu’il met en oeuvre pour convoquer l’inconscient, le psychanalyste ne peut le rencontrer que sous l’espèce du refoulé. Mais si, comme Alain, on cherche à construire une théorie de la perception, ou si c’est au travers des exigences du dispositif pédagogique que l’on construit la connaissance du sujet, le concept de refoulement ne s’impose pas ; l’inconscient, dans cette optique, c’est le potentiel, ce que l’éducation envisage de faire passer de la puissance à l’acte.

Une attitude relativiste consiste à reconnaître que la connaissance que j’ai de l’objet ne dépend pas de lui seul mais d’une rencontre particulière que j’organise entre lui et un certain dispositif de connaissance que je mets en place pour le connaître. Or le dispositif de connaissance psychanalytique est assez fondamentalement différent de celui mis en oeuvre par Alain.

Quand je conçois la lumière comme corpusculaire, je ne peux pas la concevoir comme ondulatoire, et réciproquement. Mais pour avoir une connaissance complète, il faut que je sois capable de passer d’un modèle à l’autre. Par rapport à un même objet, il y a plusieurs modèles possibles, en fonction des dispositifs de connaissance utilisés. II n’est pas question de concilier ces modèles ni de faire un choix, mais de savoir ce que chacun apporte dans le champ spécifique d’investigation qui définit son usage légitime.

Une autre lecture

On ne peut pas s’en tenir là, parce qu’il serait réducteur d’assimiler simplement la position d’Alain à celle de Piaget, de même que la théorie freudienne ne se réduit pas à la première topique telle qu’elle a été présentée.

L’inconscient ne désigne pas un sujet, mais une collection d’objets psychiques. Sans doute, mais ce n’est pas ainsi qu’Alain l’a perçu. Si l’on se reporte au Propos de 1922, intitulé Signes ambigus, dans lequel il dit : « je lisais la psychanalyse de Freud » (il s’agissait des Cinq leçons sur la Psychanalyse), on voit bien qu’il met en scène l’inconscient comme un autre sujet.

Il écrit que le psychanalyste est un médecin qui demande au patient d’avoir des pensées de médecin : comme s’il se projetait à l’intérieur du patient pour constituer un autre sujet qui penserait pour lui sans qu’il s’en rende compte. Jusqu’à ce que le patient découvre qu’il y a au fond de lui des pensées de médecin qui le meuvent.

II s’agit manifestement d’une lecture inadéquate de Freud, du moins si l’inconscient reste défini comme ensemble des phénomènes psychiques inconscients. Or, dans la deuxième topique, inconscient, conscient et préconscient, semblent d’abord avoir le même sens que dans la première ; mais sont introduites les instances psychiques, en particulier Ich et Es qui peuvent grammaticalement être des sujets. Es peut être en position de sujet, comme on le voit lorsqu’on dit : « ça marche », « ça pousse », mieux encore : « il pleut » (es regnet) ou « il était une fois » (es war einmal). Ce qui donnerait à penser qu’il y a deux sujets. Au moins deux.

Que Es soit la projection à l’intérieur du patient de la pensée du psychanalyste, on peut l’envisager, à condition toutefois de ne pas parler de pensée de médecin, du moins si l’on pense à l’opposition que la diffusion de la théorie psychanalytique a rencontrée et rencontre encore parfois dans le monde médical. À moins de penser, ce qui est historiquement démontrable, qu’il s’agit d’un épisode du conflit qui oppose depuis les origines la médecine galénique à la médecine hippocratique.

Dans le même Propos , Alain écrit : « l’art de deviner se compose ici avec l’art de persuader. » Le « ça » (Es) existe et fonctionne comme instance psychique dans le patient à partir du moment où le psychanalyste est suffisamment habile pour le persuader de son existence. Cet autre sujet serait un effet de la suggestion.

Du point de vue de la psychanalyse, cette lecture ne peut être acceptée. Un passage célèbre de Ma vie et la psychanalyse raconte comment la psychanalyse naquit d’un déplacement spatial par rapport au patient allongé sur le divan, d’un passage du chevet à la tête, « pour pouvoir voir sans être vu ». C’est l’écart qui se creuse entre la position imaginaire sur laquelle se fait le transfert et la situation réelle qu’occupe le psychanalyste qui permet l’analyse du transfert et, plus généralement, des résistances qui manifestent l’inconscient dans le dispositif psychanalytique lui-même.

En pensant à ce texte, on ne peut que refuser la réduction de la psychanalyse à une technique de suggestion. Par la simple mise en place de son dispositif propre, elle se constitue comme refus de l’hypnose et de toute forme de suggestion. Peut-être n’est-il pas possible que la suggestion soit totalement absente d’un dispositif thérapeutique, mais il est certain que le dispositif psychanalytique est celui qui prend le plus de précautions pour écarter la suggestion.

Du côté de chez Holmes

L’interprétation de la psychanalyse par Alain, dans le Propos de 1922, ne peut être retenue telle quelle. Et cependant elle correspond bien à une représentation mythique de la psychanalyse qui est très répandue et remarquablement illustrée dans l’oeuvre de Conan Doyle.

Ce romancier s’est fait connaître en 1887 en publiant Étude en rouge, première narration, par la plume du Docteur Watson, des enquêtes de Sherlock Holmes dont la publication sera poursuivie jusqu’en 1930. On ne se souciera pas de savoir qui, d’Arthur Conan Doyle ou de Sigmund Freud, a pu influencer l’autre ! On voudra bien admettre seulement qu’il y a des lignes de force qui traversent certaines oeuvres appartenant à une même époque et leur donnent un air de famille qui permet de les considérer, dans une certaine mesure, comme des versions différentes d’un même mythe sous-jacent.

On peut faire de nombreux rapprochements entre Freud et Holmes : l’intérêt pour la cocaïne, le refus d’admettre le hasard comme explication et l’affirmation d’un déterminisme omniprésent, l’intérêt pour les masques, les travestissements, les mots d’esprit et les énigmes. Enfin, l’usage très fréquent de la métaphore policière par Freud pour décrire les ruses de l’inconscient et la stratégie du psychanalyste pour les dévoiler.

Mais notre intérêt se centrera sur le double maléfique de Sherlock Holmes, le Professeur Moriarty. Dans la pègre de Londres, quelqu’un agit dans l’ombre et pose tous les problèmes que Sherlock Holmes devra résoudre, c’est Moriarty, qui n’apparaît jamais à visage découvert, que personne n’est capable de reconnaître parce qu’il change sans arrêt de vêtement, de silhouette, de visage, et qui ne peut être identifié que par Sherlock Holmes.

II s’agit là d’un mythe qui pourrait illustrer une compréhension, sans doute fausse, mais pleine de sens, de la psychanalyse, où l’on ferait comme si le psychanalyste était Sherlock Holmes et comme si le « ça » (projection au coeur de la pègre de Londres du double négatif du célèbre policier) était Moriarty, celui qui n’intervient jamais en personne mais toujours par délégation de ses âmes damnées. De même, les pulsions ne se manifestent jamais directement à la conscience (qui serait ici le bon peuple de Londres) mais toujours à travers des représentants.

Tout le problème est qu’il y a deux sortes de représentant : le représentant affect et le représentant représentation (Vorstellungsrepräsentant), et qu’ils ne sont pas en accord. Les choses qui se passent vraiment dans les bas fonds et retentissent en surface dans les milieux sociaux les plus divers ne correspondent pas à l’image qui en est donnée au public par la presse. D’horribles machinations se trament dont ne transparaissent que des représentations tout à fait anodines qui concentrent l’attention du public et de la police sur des faits accessoires pour les détourner de l’essentiel. Et Holmes, à sa manière, essaie de percer à jour les représentations, d’abord en démasquant leur fonction de masque, puis en les contraignant par une analyse méticuleuse à révéler ce qu’elles masquent.

On ferait comme si le docteur Watson était le patient, qui ne comprend pas grand chose, jusqu’au moment où Holmes lui donne le fin mot de l’histoire et conclut : « élémentaire, cher Watson. »

Cette vision de la psychanalyse est un peu celle qu’Alain avait en 1922. Vision particulièrement fausse aux yeux de ceux qui considèrent le client comme « l’analysant ».

Mais le mythe ne se déchiffre pas en une seule lecture, on peut en imaginer une autre qui distribuerait les rôles autrement. Holmes serait le patient, et le « ça » serait donc, sous la forme de Moriarty, la projection du patient, non du médecin. Et ce serait au psychanalyste de jouer le rôle un peu ingrat de Watson, du « Docteur » Watson. Mais la distribution ne serait pas complète, car il y a aussi le client, celui dont l’appel à l’aide a déclenché tout le processus de l’enquête.

Et rien ne permet de restreindre le jeu à quatre partenaires. On pense à Marivaux qui, dans La double inconstance, nous rappelle que pour jouer aux quatre coins il ne suffit pas d’être quatre, il faut être quatre plus un. Le plaisir n’est pas complet si, à la fin, tout le monde est content, s’il n’y en a pas un au moins qui souffre. Dans la pièce de Marivaux, le cinquième en trop, le laissé pour compte, c’est Trivelin. Dans le mythe dont nous sommes en train d’explorer les lectures possibles, c’est Lestrade, le représentant de la police officielle, l’inspecteur Lestrade.

Nous sommes maintenant bien loin d’un simple jeu à deux partenaires (le médecin, le patient), mais ce qui complique encore les choses c’est qu’on ne sait pas toujours très bien qui est avec qui ni même qui est qui. Ça bouge et les rôles s’échangent comme dans le jeu des quatre coins, « partie carrée », disait Marivaux, utilisant une expression qui, en son temps, désignait le jeu des quatre coins, certes, mais aussi la partie carrée - il est question d’une double inconstance, il est question de sexe : qui va avec qui ?

Les commentateurs de Conan Doyle ne se privent pas de soupçonner une relation homosexuelle entre Holmes et Watson. D’abord ce sont deux célibataires vivant dans le même appartement, puis, quand Watson est marié, Holmes trouve toutes les occasions de le soustraire à son épouse pour l’embarquer dans ses enquêtes et finalement le ramener au logis commun. Mais Holmes n’est pas pour autant insensible à la séduction du client, même et surtout lorsqu’il s’agit d’une cliente. Alors, que croire ? Et que se passe-t-il entre Holmes et Moriarty ? Qui est qui dans cette histoire ? Qui est avec qui et qui va avec qui ?

On arriverait ainsi à une lecture systémique dont Alain n’a pu faire l’essai parce qu’il se fait de la relation du thérapeute au patient une idée trop simple et comme immobilisée dans le modèle de la suggestion.

Par rapport au modèle freudien, la description systémique a le défaut d’être purement synchronique. Chez Marivaux, les gens n’ont pas de passé ou, s’ils en ont un, il n’a aucune importance, il ne détermine en aucune façon leur comportement. C’est exactement comme le déplacement de pions sur un échiquier ; ce qui change les sentiments des personnages c’est que leurs positions respectives ont changé dans l’espace scénique. Ici, maintenant, l’ensemble des relations entre les partenaires est organisé de telle façon, donc il se passe telles choses. Toute la question est de savoir ce qu’il faut faire pour qu’un déplacement se produise, que le jeu des quatre coins s’engage et que le laissé pour compte ne soit pas toujours le même.

Le temps retrouvé

En 1929, aux États-Unis, Edgar Rice Burroughs raconte, dans Tarzan au coeur de la Terre, comment son héros découvrit, en traversant la croûte terrestre, un autre monde, Pellucidar, monde concave avec un soleil central, dans lequel il rencontra toutes sortes d’animaux préhistoriques, mais aussi des Vikings et des hommes primitifs. Du passé en conserve, en quelque sorte.

C’est un autre mythe, de la même époque que celui de Sherlock Holmes, plus intéressant peut-être, si l’on accepte l’idée que Tarzan est un voyageur temporel, non pas comme celui de Wells qui parcourt directement le temps, mais de façon bien plus suggestive, puisque c’est en parcourant l’espace que Tarzan, rencontrant des vestiges qui sont comme les archives du passé, parcourt le temps en restant dans le présent.

La dimension diachronique n’est pas introduite par un retour dans le passé, dont chacun sait bien qu’il est impossible, mais par une exploration du présent pour y découvrir ce que le passé y a oublié. L’Afrique dans laquelle se promène Tarzan, dans bon nombre des romans de Burroughs, est une Afrique totalement fantaisiste dans laquelle il rencontre, par exemple, les descendants d’une cohorte romaine perdue dans le désert, qui ont construit et maintenu en l’état un empire romain en miniature.

A plusieurs reprises est développé le thème de la cité perdue, protégée par un désert, des montagnes ou tout autre obstacle naturel, isolée hors du temps, et que seul un explorateur d’une trempe exceptionnelle pourra découvrir au prix d’une dépense d’énergie et d’ingéniosité considérable.

On pourrait, usant de la théorie freudienne comme d’un platonisme à rebours, redoubler le mythe de la caverne et imaginer deux sorties : celle proposée par Platon, qui conduit vers le soleil extérieur, pour voir les objets réels (dont ne sont perçues, dans la caverne, que les ombres projetées) et, plus loin derrière eux, la source de lumière qui est à l’origine de la projection ; et, à l’opposé, derrière la surface sur laquelle se projettent les ombres, un autre chemin pour donner sens aux ombres. Comme s’il y avait deux projections simultanées et complémentaires, à partir de deux sources de lumière diamétralement opposées.

Le soleil extérieur, dans le ciel des idées, c’est l’idée platonicienne du Bien. L’autre soleil, au coeur de la terre, le soleil noir de Pellucidar, c’est Freud qui nous dit ce qu’il est, si nous nous accordons la liberté d’une lecture mythique. C’est le principe dernier de la métapsychologie freudienne, par où elle prend une dimension ontologique, la pulsion de mort.

II y a deux aventures qui ne peuvent être tentées en même temps. Leibniz disait qu’on ne peut entrer dans une ville par toutes les portes à la fois, on ne peut non plus, pour sortir de la caverne, emprunter deux chemins à la fois. Nous, qui les voyons frayés tous les deux, nous pouvons les emprunter l’un après l’autre. Ce qui implique un retour dans la caverne qui est le seul lieu où ils se rejoignent.

II est alors temps de convoquer Eros, évoqué par Freud comme par Platon. Petit démon vaincu à l’avance (tel est du moins le sens de la prééminence reconnue par Freud à la pulsion de mort) mais qui ne s’en agite pas moins, à la jonction des deux chemins.

C’est lui qui tisse les liens amoureux qui font que l’explorateur temporel sera ramené irrésistiblement dans la caverne. C’est lui qui nous fait éviter deux périls, celui que fait courir à l’analysant la fascination de la pulsion de mort, celui que fait courir au philosophe la tentation de se complaire dans la sublimation. Eros nous ramène dans le monde intermédiaire, dont Alain dirait que c’est le monde de l’homme.

Pour conclure

En donnant un arrière-fond à cette allégorie célèbre, j’ai tenté de montrer qu’il y a une lecture possible de Freud, une lecture mythique, inspirée par tout un côté de la pensée d’Alain qu’illustrent principalement Les Dieux et, mieux encore peut-être, les Préliminaires à la Mythologie dont l’inachèvement invite à imaginer des prolongements où l’on irait jusqu’à provoquer la rencontre peu probable et cependant si désirable de Sigmund Freud avec Sherlock Holmes et John Clayton (plus connu sous le nom de Tarzan) entre les lignes d’un texte d’Alain.

F. Foulatier