> Espace François Foulatier > Francois Foulatier par Robert Bourgne
  • Francois Foulatier par Robert Bourgne
L’hommage rendu par Robert Bourgne à François Foulatier à sa disparition.

QUELLE distance abolir ? Il était naturellement présent sans vous offrir en gage les signes extérieurs de l’attention, plutôt poreux à ce qui l’approchait, mais filtrant. J’ai évoqué le visage net, plus médiéval que berrichon, qui semblait échappé d’un profil de chapiteau et descendu d’une colonne de la cathédrale campagnarde de Levroux. Sans hésitation ni rature, comme l’écriture dont il remplissait posément ses feuilles d’écolier. La maîtrise était le ressort de son assurance. Une maîtrise qu’il tenait d’un savoir retourné sur ses propres limites, mais ambitieux de les reculer. Ce qui le faisait lecteur dévorant et observateur peu expansif. Il fut homme de conviction, mais non pas enthousiaste ni zélateur. Toujours en décalage avec ceux mêmes dont il pouvait partager ou épouser les intérêts.

En réagissant à sa mort, je me suis emporté contre ce destin contrarié dans ses aspirations et sa vitalité. Et pourtant il n’est pas vrai qu’il ait obéi ou cédé à une loi extérieure.

Le lycéen de Châteauroux prenait la route en auto-stoppeur pour gagner la Grèce et la Crète, et il ne se laissait pas dicter son chemin. Lorsqu’au sortir de la classe de philosophie où il avait obtenu une nomination au concours général, je l’engageai à poursuivre ses études philosophiques, il me répondit que c’était l’archéologie qui l’intéressait. Lorsqu’il sortit de l’agrégation de philosophie, après une brève expérience d’enseignement dans les lycées, c’est vers la psychologie qu’il se tourna pour expérimenter sur les perches arc-en-ciel . Il ne partit jamais de la philosophie ; il s’y trouvait ramené - pour s’en éloigner encore. Il explorait à la frontière, batteur de buissons, cherchant les passages de contrebandier, avec placidité et bonhomie.

Un chercheur, oui, sans aucun doute. Rebroussant le chemin qu’on lui avait fait faire. Il fut engagé dans des travaux sur Alain par liens personnels : élève de Maurice Savin au lycée Louis-le-Grand, après être sorti du lycée Jean Giraudoux à Châteauroux, où j’avais eu la chance de le trouver dans ma classe au matin de la rentrée d’octobre 1957. Boursier et lauréat toujours, aux bourses Zellidja ou au concours général, il était reconnu par ses maîtres, et même par ses condisciples, du moins jusqu’aux portes de la Khâgne qu’il traversa pour entrer à Saint-Cloud. Il connut Mme Chartier au Vésinet, et fut introduit en helléniste dans la maison d’Alain, pour redécouvrir et rassembler les travaux d’Émile Chartier sur Aristote, conservés dans le placard garde-robe, en haut de l’escalier tournant qui vous hissait dans la chambre du Maître. Pochades du Pouldu au mur, fauteuil tournant le dos au visiteur, devant la petite table jouxtant la fenêtre et l’abreuvoir à oiseaux, perpétuaient l’absence présente du Maître. À cinq heures, on descendait prendre le thé que vous servait la maîtresse des lieux, qui en souriant sondait le visiteur. Il revint en étudiant vivre au Vésinet avec Renée devenue sa femme. C’est dans ces années que se forma la décision que prit plus tard Mme Chartier de le désigner pour exécuteur testamentaire à la suite de Maurice Savin et de moi-même. Séduite elle aussi par l’étudiant dont l’attention s’offrait et ne forçait rien. Le bleu de l’iris était trop clair pour cela.

Ce disciple d’élection fut pourtant homme qui ne cessa de s’écarter du chemin qu’on lui traçait, comme si c’était sa manière de se le réapproprier. Ainsi sa fidélité n’hypothéquait pas son jugement et son adhésion traversa plus d’un rejet. C’est de la sorte qu’en 1968 je me souviens d’avoir reçu une lettre qui désavouait la filiation et balayait le culte dont il entendait bien transgresser les évaluations et ignorer les interdits. Je n’ai pas conservé cette lettre où le rejet expulsait le premier attachement, comme les poumons le souffle trop longtemps retenu. J’acceptai la liberté de l’autre sans prétendre la comprendre. Cela faisait partie de mon immaturité métaphysicienne, dédaigneuse de la psychologie. Entendre l’autre comme autre n’est pas le fort de quelqu’un qui croit fermement que l’on ne peut entendre l’autre que lorsque l’on s’entend soi-même. Cette entente du parfaitement autre était précisément - et jusqu’à la confrontation avec l’autisme - un des soucis dominants de François. Oui, il fallait, à ses yeux, reconnaître l’impasse à quoi conduit la philosophie réflexive lorsqu’elle ne sait plus sortir d’elle-même. Il fallait se confronter au fiasco de l’autosatisfaction alainiste. Ne pas se flatter d’être un âne rouge, car il arrive aux ânes rouges de braire non parce qu’ils sont rouges mais parce qu’ils sont ânes. Le non met à distance ; il ne dispense pas d’aller voir. Et Alain a sans doute plus à souffrir de la dévotion que de la critique.

François aimait voir ce qu’on ne donne pas à regarder. Rude leçon lorsqu’elle s’applique à scruter les modèles. Il fallait donc se remettre à l’écoute des penseurs contemporains, et des parcours des sciences humaines. Il est donc resté l’archéologue dont il professait la vocation au sortir de sa classe de philosophie. Mais c’est en philosophe qu’il s’engagea dans ses fouilles sur les chantiers des sciences humaines. Et il se reconnut enfin philosophe de la tradition réflexive la plus originaire - à sa manière il est vrai -, au temps où son cadet Emmanuel Blondel n’avait pas encore fait connaître l’immense travail d’exploration que Lagneau avait conduit et produit en son temps sur les terrains des sciences humaines à leur naissance. La rencontre redoublée des deux générations fut au reste un des bons moments des séminaires de l’Institut Alain. Et le rapprochement par ses loyaux antagonismes me reste une joie, partagée par les occasionnels témoins.

L’aîné fouillait en lui les couches de son humanité, à tous âges. Son attrait allait à la vie, à ses sortilèges et aux outils qui font de l’homme le maître de sortilèges, jamais ingénieux sans ressusciter un sorcier, qu’immole la morale. Mais quel que fût cet attrait, la curiosité intellectuelle surplombait, toutefois avec les précautions du guetteur ou du chasseur qui fait ignorer sa propre présence, c’est-à-dire qui sait qu’il advient à l’intempérant de ne saisir partout que les effets de sa propre présence. D’où une attention aussi impalpable que sans frontière, une attention qui apprend non pas seulement à se faire ignorer mais à s’ignorer elle-même (ce qui coule par le fond l’épistémologie en abîme, mirage formel qui a égaré quelques navigateurs). François lorsqu’il tirait ses perches arc-en-ciel de la rivière pour observer leur cohabitation dans un aquarium savait la mutilation de la nécessaire abstraction.

L’attention ne se délie qu’en présence du tout. Ainsi revenait le souci encyclopédique qu’illustre magistralement son travail de thèse sur les Problèmes d’origine, génèse des formes, formes de la génèse (1982). Oui, l’ambition est immense et pluridisciplinaire ; le chercheur accomplit un investissement progressif de l’émergence de la vie, de l’homme et du langage, du discours qui recueille et du discours qui se réfléchit selon la critique philosophique. Mais ce travail se dédoublait ou redoublait d’une sensibilité exponentielle à la présence, à son retentissement et au réseau d’interactions qui la déploie. Penser signifiait conjuguer à la proximité du goûter la puissance de l’abstraction, lire en observateur, observer en théoricien, et théoriser en praticien du langage, poète de mots habités.

Dans une vie construite sur une promotion sociale qu’il tenait de la République et de lui-même, sa fierté n’abandonnait rien à l’oubli. La culture, comme passion, ignorait les exclusions. Le lecteur de Tarzan resurgissait pour commenter Homère ou Freud. Dans l’exercice d’une pensée savante et policée, il aimait à faire sentir la futilité des bienséances du discours, d’où une lenteur savourée et quasi entêtée. Il m’écrivit : « On m’a félicité récemment de ma » lenteur étudiée «  ; sur quoi Renée s’est récriée en disant que ça n’avait rien d’étudié, que c’était ma nature. Le Berry, toujours le Berry. »

Viendra-t-il le jour où l’on reconnaîtra dans François Foulatier l’un des authentiques penseurs de sa génération ? Aristotélicien, liseur et observateur, homme de recueillement. Philosophe par le souci de circonscrire ce qui résiste à la volonté de comprendre et la prétention d’assimiler l’inconnu au connu ? Parmi les voies qu’il a suivies, j’indique symptomatiquement la confrontation de la sophrologie à la sagesse que théorise la tradition philosophique. L’affaire, à quoi le confronta de plus en plus sa propre situation d’homme en lutte pour survivre, se fit toujours plus sérieuse et plus pressante, mais il cultivait cette sagesse du corps qu’est proprement la sophrologie, sans se désister de l’ironie philosophique, comme en témoigne la table grecque qu’il plaça au centre Aladin de Montpellier, ressuscitant Athènes, la Méditerranée dans la proximité de l’Orient, avec Socrate, Charmide, Lysis et Alcibiade et où il invita à dialoguer la Philosophie et la Sophrologie.

Tout cela, bien sûr, s’accordait à la fluidité d’un présent qui se suffit d’être suavement éphémère. Le courage de la fidélité est, peut-être, de susciter plutôt que de retenir. Transparente est la distance.