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  • François Foulatier - La Consuelo d’Alain
    Conférence prononcée aux Journées Alain de Mortagne-au-Perche, octobre 1996. Bulletin de l’Association des amis du Musée Alain et de Mortagne, n°20, Octobre 1997
Alain a peu écrit sur George Sand. Pourtant, la référence est remarquable : François Foulatier suit la piste de cette lecture d’Alain.

Après deux conférencières qui ont traité de la lecture qu’Alain fit de deux hommes : Dickens et Balzac, je vais vous parler d’une femme, de George Sand, et de la lecture qu’en fit Alain. Si on mesure cette lecture au nombre des lignes écrites par Alain à son propos, on peut dire que ce n’est pas une lecture importante : il en reste peu de traces explicites. Voici, sans prétendre à l’exhaustivité, celles que j’ai repérées

- six Propos traitant de George Sand, dont deux seulement lui sont entièrement consacrés :

  • Propos d’un Normand, 237, 18 octobre 1902 (PN1)
  • Propos d’un Normand, 1293, 28 septembre 1909 (PN2)
  • Propos de littérature, « Wilhelm Meister », 22 juillet 1922 (PLI)
  • Propos de littérature, « Consuelo », 15 mai 1924 (PL2)
  • Propos de littérature, « George Sand et la musique », octobre 1928 (PL3)
  • Propos de littérature, « Le goût », mars 1930 (PL4)

- Un texte intitulé « George Sand », suivi d’un « Abrégé sur Consuelo », daté de janvier 1948 et publié au Mercure de France, 1948, t.303, n°1020, p.577-589 (GS).

Les développements les plus importants concernent Consuelo (qu’Alain ne sépare jamais de sa suite : La Comtesse de Rudolstadt), mais Alain n’a pas lu que Consuelo : « Pensons à George Sand ; voilà une femme que tout homme libre aurait voulu avoir pour amie. Ses romans, je ne parle pas des célèbres paysanneries, mais bien d’oeuvres de portée comme Mademoiselle de la Quintinie, Mauprat, Mademoiselle Merquem. Césarine Dietrich et d’autres encore font réellement penser. » (PN, 2, 1909) Il y a une recherche à entreprendre sur cette lecture discrète mais continue, comme celle d’Aristote, entreprise par Alain dans ses premières années de professorat et maintes fois recommencée ; une lecture qui laisse une trace profonde dans la pensée d’Alain, une trace rare, une trace passionnée aussi. Je ne suis pas un inconditionnel d’Alain, je n’ai pas juré de le suivre toujours, mais s’il y a une occasion de le suivre aveuglément et même d’oser prendre le pas sur lui parfois, c’est bien dans l’amour de George Sand.

Au cœur de cette lecture, nous trouvons Consuelo, sur un pied d’égalité avec le Wilhelm Meister de Goethe :« George Sand est immortelle par Consuelo, oeuvre pascale. C’est notre Meister, plus courant, plus attachant par l’aventure, et qui va au plus profond par la musique, comme fait l’autre par la poésie. » (PL2, 1924). Une oeuvre pascale : une oeuvre qui annonce le passage dans un autre temps, celui de la délivrance et de la consolation : « le temps de Consuelo n’est pas venu. C’est le temps de la musique et de la joyeuse pauvreté. Ce temps arrivera ; on en voit le commencement. » (GS, 1948, p.582). Alain semble faire preuve d’un optimisme que le cours des ans n’a pas confirmé. Nous ne voyons pas que nous nous soyons approchés du « temps de la musique et de la joyeuse pauvreté » ; et cependant nous comprenons bien où Alain en voit le commencement, dans sa discrète retraite du Vésinet, entre la musique qu’il fait et celle qui vient parfois, en amitié, lui rendre visite, et dans la joie qui ne le quitte plus depuis qu’il a épousé Gabrielle. Tout mon travail maintenant va consister à approfondir le sens de cette formule qui sonne si bien : « le temps de la musique et de la joyeuse pauvreté », car si elle est bien pour Alain la formule du vrai socialisme, dont il trouve le modèle dans Consuelo et plus encore dans sa suite (« J’y joins La Comtesse de Rudolstadt, car il faut suivre l’histoire du génie chanteur jusqu’à sa délivrance, où il chante enfin comme les oiseaux. » (PL2, 1924)), il faudra aussi former cette idée que le socialisme n’est pas à attendre, qu’il n’est pas une promesse pour demain, mais un choix à faire maintenant ; le choix de s’installer dans la musique et la joyeuse pauvreté, ce qui est plus facile que de chercher à être riche.

La musique d’abord, dont Alain dit que George Sand la sait parfaitement, ce qui de sa part n’est pas un mince compliment : « si elle parle plus de Chopin, c’est à cause de la musique, qu’elle sait parfaitement. Voyez dans les Confessions d’un enfant du siècle comment elle improvise au clavecin. Elle était donc de hauteur à juger Chopin, et cela suffit à mettre Histoire de ma vie au rang des livres précieux. »(GS, 1948, p.579). Alain. qui aime et qui joue Chopin, déplore que les jugements portés sur sa personne et sur sa musique soient si rarement équitables, or il trouve dans l’Histoire de ma vie de longs passages sur Chopin où le jugement est juste parce qu’il est éclairé par l’amour. Nous voyons quel prix il attache à ce livre auquel il ne cesse de revenir : « j’ai feuilleté l’Histoire de ma vie de George Sand. J’y cherchais un renseignement que j’ai trouvé. Une fois de plus je me suis laissé prendre et j’ai tout lu. On n’imagine pas quel monde d’idées on peut trouver dans ce livre ! » (GS,1948, p.577) ; c’est que par là toute l’œuvre romanesque s’éclaire, puisqu’elle est toute autobiographique, d’une certaine manière ; et derrière Consuelo apparaît George Sand. Et c’est ce qui fait le caractère si particulier de cette lecture-là d’Alain ; nous pouvons bien sûr y reconnaître la démarche d’Alain lecteur de roman, lecteur de George Sand comme il l’est de Balzac ou de Dickens, mais nous y voyons surtout la rencontre d’Alain avec une femme, une pianiste qui improvise, qui aime et joue Chopin, la musicienne qui a créé Consuelo et qui est plus que Consuelo.

Le chant ensuite, car la musique, pour Consuelo, c’est le chant. Et c’est le chant de Consuelo qui donne l’occasion à Alain de former une idée des plus profonde sur les émotions, les passions et la musique. « Dans une belle oeuvre, que je voudrais mettre sous le nez des critiques, et dont le titre, Consuelo qui veut dire consolation, est symbolique, George Sand fàit comprendre que le chant est une méthode pour vivre, pour supporter, pour surmonter. Et que serait la danse, si elle n’était un art d’aimer qui sauve l’homme et l’animal ? » (PL4, 1930). Le rapport du chant à la danse reste à développer, mais avant cela il faut montrer qu’Alain trouve autre chose de plus substantiel encore dans George Sand, quelque chose de nourrissant. Cette femme n’a cessé de nourrir et de travailler pour nourrir ceux qu’elle aimait, sa maisonnée, qui n’était jamais petite ; et elle continue à nourrir ceux qui l’aiment. II n’est pas nécessaire d’avoir été invité à Nohant pour savoir ce que c’était que d’être nourri, du matin jusqu’au soir, par les soins de George Sand. On sait qu’elle faisait fort bien la cuisine et les confitures, et cela ne pouvait pas laisser Alain indifférent, lui qui écrit un peu plus loin, parlant de la métaphore du goût qui fait de l’amateur d’art un gourmet : « Et au contraire le sombre Saül, avide de musique, fait plutôt penser à un homme qui aurait faim, et à qui on apporterait un plat de lard au chou. Il ne s’agit plus alors de faire claquer sa langue, ni de comparer une recette à une autre ; c’est tout le corps, c’est tout l’être, c’est tout l’homme, qui est .sauvé. II ne goûte pas, il mange. C’est bonheur alors plutôt que plaisir. C’est puissance retrouvée. Et c’est bien autre chose que de sentir un attouchement agréable sur une partie de sa peau ». Nous sommes là au coeur de la pensée d’Alain sur les beaux-arts : d’abord manger, manger passionnément pour entretenir la vie et jouir de la vie, puis manger consciemment, de façon réglée par la volonté, avant de parvenir au goût, par la réflexion. Et c’est ce que permet le chant. Chanter, comme manger, cela passe par la bouche ; le chanteur qui aime chanter sait comment on mâche son chant et quel plaisir on a du souffle qui passe dans la gorge avant de franchir la barrière des dents. Et nous voici ramenés à Consuelo : « Nous y voyons la musique à l’oeuvre contre les passions. On dit bien que la musique adoucit la vie, mais on ne dit pas assez comment cela se fait. Et pourquoi ? C’est que la musique, même dans Jean-Christophe, reste extérieure au musicien. Jamais un exercice de pianiste virtuose ne changera le corps humain comme un chant. Le chant est la musique naturelle. C’est pourquoi l’entreprise de George Sand dépasse de si loin toutes les autres. Ici, plus trace de littérature. Car un son, c’est un cri soutenu et rendu identique par la volonté. La mélodie, de même, est toute volontaire ; au lieu qu’on peut très bien concevoir l’harmonie comme fille de nécessité. Voilà que les idées abondent » (GS, 1948, p.588). La prolifération des idées, voilà ce qui fait aimer George Sand. Non pas ses idées, mais celles qu’elle suscite. En 1948, quand Alain écrit sur George Sand, à chaque instant une idée surgit et l’interrompt, une idée familière, une idée ancrée au plus profond de sa propre pensée.

La générosité, qui est la caractéristique la plus évidente de sa propre manière de lire, Alain la retrouve en acte chez George Sand, entièrement ouverte à ceux qui la lisent aujourd’hui comme à ceux qu’elle recevait à Nohant, à ceux qui l’aimaient et aussi, parfois, à ceux qui ne l’aimaient pas. Que George Sand ait aimé des hommes, ce pluriel ne gêne pas Alain qui le pratiqua lui-même, certes avec plus de discrétion, à l’égard des femmes. Et pourquoi ferait-on reproche à George Sand de ce qui contribue, aux yeux de beaucoup d’hommes, à la gloire de Victor Hugo : et le nombre et la longévité ? Alain ne participe pas à cette niaiserie-là. Dans le Propos du 18 octobre 1906, il écrit :« Les hommes se montrent souvent un peu niais quand il s’agit de féminisme ; et ils ne savent pas bien tenir le milieu entre la sévérité injuste et la basse flatterie. Une jeune fille vient d’être admise à l’Ecole Normale Supérieure. Aussitôt les journalistes l’interrogent sur ses parents, son enfance, ses études ; ils s’ébahissent si elle n’est pas tout à fait laide ; et le souci qu’ils ont de ne montrer aucun préjugé me fait voir qu’ils ont un préjugé. Un peu plus loin, il ajoute : »Il peut être intéressant de discuter des aptitudes de la femme. Oui, mais alors il faut traiter du pouvoir d’inventer ; il faut compter les hommes de génie et les femmes de génie, et comparer les femmes illustres et les hommes illustres. Ainsi, par exemple, on pourra comparer George Sand à Balzac.« Ce n’est pas par hasard qu’Alain nomme Balzac. Bien plus tard, en 1948, il écrit : »Je suis persuadé que le temps de George Sand viendra. Pour fortifier cet espoir, je conseille qu’on lise de près la Béatrix de Balzac, où George Sand est représentée magnifiquement sous le nom de Camille Maupin. Toute l’humanité se trouve là« (GS, p.589). Il est certain qu’Aurore Dupin, dite George Sand, a servi de modèle à Félicité des Touches, dite Camille Maupin, mais on ne saurait les confondre car, lorsque Camille Maupin confesse à plusieurs reprises son admiration pour George Sand, nous comprenons bien que c’est l’admiration de Balzac qu’elle exprime. D’autant mieux que Camille Maupin est évidemment pour Balzac une nouvelle occasion de dresser un de ces portraits d’écrivain à travers lesquels il se met lui-même en scène et qu’ainsi Camille Maupin, c’est aussi Balzac. Ainsi s’éclaire l’attrait que George Sand exerce sur Alain : elle vaut Balzac, mais elle est une femme et, en cette femme, Alain reconnaît son semblable mieux qu’en Balzac, par cette générosité envers l’homme et cette admiration donnée d’emblée et totalement au génie. »J’admire comment elle suppose tout au mieux dans son mari ; il n’est point méchant ; il se croit lui-même (comme tout le monde !). Je crois cette méthode excellente dans tous les conflits ; il faut commencer par rendre justice, au lieu de lancer l’invective. C’est ainsi encore qu’elle juge Frédéric Chopin ; homme terrible. Elle commence par mettre à part, comme sacrée, l’admiration pour ce génie musical, peut-être unique au monde. Il tenait beaucoup à être jugé ainsi, et pardonné ainsi ; on comprend que les querelles ne pouvaient pas aller loin d’après ce précieux principe de reconnaître d’abord l’homme dieu, ce qu’elle faisait généreusement. « (GS, 1948,p.578). Après cela, elle peut faire librement le portrait de Chopin : »Ce portrait de Chopin est effrayant (...] On s’aperçoit alors qu’il ne supportait personne au-dessus de lui-même (Ibid. p.581). George Sand est pour Chopin ce que Consuelo est pour Albert de Rudolstadt, elle est la consolation et, plus encore, elle est la vie« . »Quelquefois, écrit-elle dans l’Histoire de ma vie, emmenant toute ma couvée dans un char à banc de campagne, je l’arrachais à cette agonie [la difficulté qu’il avait à coucher sur le papier le premier jet de son inspiration], je le menais aux bords de la Creuse, et pendant deux ou trois jours, perdus au soleil et à la pluie dans des chemins affreux, nous arrivions riants et affamés à quelque site magnifique où il semblait renaître. Ces fatigues le brisaient le premier jour, mais il dormait ! Le dernier jour il était tout ranimé, tout rajeuni, en revenant à Nohant, et il trouvait la solution de son travail sans trop d’efforts [...] (Oeuvres autobiographiques, Pléiade, II, p.446-447), ce passage est cité par Georges Lubin dans George Sand en Berry (Editions Complexe, p.74-75), ouvrage incomparable pour comprendre ce qu’est « le temps de George Sand »). Alain adorait Consuelo ; en lisant l’Histoire de ma vie, il découvre que Consuelo, c’est George Sand, et même, à vrai dire, un peu moins que George Sand.

J’ouvre ici une parenthèse sur la beauté de George Sand. Elle-même ne se flatte pas :« J’étais fortement constituée, et durant toute mon enfance j’annonçais devoir être fort belle, promesse que je n’ai point tenue... Je n’eus qu’un instant de fraîcheur et jamais de beauté... » (cité par G. Lubin, op.cit. p.7). Qu’en est-il de cette promesse non tenue ? En février 1838, elle va sur ses trente-quatre ans quand Balzac, qui n’a pas encore écrit Béatrix, vient lui rendre visite à Nohant ; il dresse d’elle, dans une lettre à Mme Hanska datée du 2 mars, un portrait on ne peut plus balzacien : « J’ai abordé le château de Nohant le samedi-gras, vers sept heures et demie du soir, et j’ai trouvé la camarade George Sand dans sa robe de chambre, fumant un cigare après le dîner, au coin de son feu, dans une immense chambre solitaire. Elle avait de jolies pantoufles jaunes ornées d’effilés, des bas coquets et un pantalon rouge. Voilà pour le moral. Au physique, elle avait doublé son menton comme un chanoine. Elle n’a pas un cheveu blanc, malgré ses effroyables malheurs ; son teint bistré n’a pas varié ; ses beaux yeux sont tout aussi éclatants... » (cité par G.Lubin, op. cit., p.67). En avril de la même année, le peintre Auguste Charpentier, venu à Nohant pour faire le portrait de George Sand, écrit à sa tante une lettre dont le ton est bien différent : « Ma chère tante, je suis encore tout émerveillé de cette célèbre Mme Sand. Le public ne la connaît pas du tout, et tout ce que l’on veut bien lui prêter ne sont que d’abominables calomnies. [...] C’est la plus admirable tête que l’on puisse voir, et je ne suis pas encore revenu de ma première impression. » (cité par G. Lubin, op. cit., p.67-68). Et quand on regarde le célèbre portrait qu’il fit d’elle, il faut détester George Sand pour ne pas partager cet émerveillement. Car tel est le charme de cette femme sans beauté (si l’on excepte ses yeux éclatants), que l’amour la transfigure, l’amour qu’elle inspire, comme le chant transfigure Consuelo dès qu’elle monte sur la scène, et fait de la fillette maigrichonne une femme qui inspire l’enthousiasme. Et si Alain avait accordé plus d’attention aux « célèbres paysanneries », il aurait trouvé dans La Petite Fadette, que George Sand écrivit immédiatement après Consuelo, une version rustique du même personnage dans ce vilain petit diable, craint et détesté, que la découverte de la bonté et de l’amour transfigure à son tour. Or on trouve l’opposé exact de cette transfiguration dans Lamiel, dans cette création d’une femme idéale, qu’a tentée Stendhal sans pouvoir en venir à bout, dotée par le ciel de toute la beauté qu’une femme peut envier et d’un esprit viril par son éducation entièrement confiée à un rationaliste issu du XVIIle siècle français. Et l’on sait que pour voyager sans être importunée, Lamiel se défigure au moyen de ce « vert de houx » auquel Alain a consacré un Propos. Les femmes que nous peint George Sand ont un tout autre charme parce qu’elles ne sont pas issues d’une imagination masculine ; ce sont des personnages romanesques à travers lesquels elle se peint elle-même, sans se faire ni trop belle ni trop farouche. Elle se fait plutôt laide, mais elle a une telle séduction ! et pas plus farouche que ne le fut, mutatis mutandis, Victor Hugo. Bien moins bourgeoise que Victor Hugo, elle ne s’est jamais installée avec un mari dans une maison et un amant dans une autre. Elle a rompu son mariage et récupéré sa maison en même temps que sa liberté.

Et la politique. « Vous n’imaginez pas comment cette femme qui a connu le socialisme français dans sa belle époque (avec Louis Blanc, Michel de Bourges, Pierre Leroux, Barbès) voit clair en des difficultés qui sont encore les nôtres, et qui tiennent aux passions. Toujours la même, elle ouvre un immense crédit à l’homme, elle le voit en bien, elle nie par principe la petitesse, la vanité et l’injustice. Elle ose le conseiller. Elle fait paraître dans la politique cette finesse de femme qui nous manque toujours. » (GS, 1948, p.578-579). Mais ce n’est pas tout, une fois encore les idées affluent et l’on ne saurait totalement démêler ce qui est de George Sand et qu’Alain retrouve de ses propres idées, de sa propre démarche, quand il poursuit : « A force d’avoir lu et d’avoir écrit, elle arrive à une culture qui lui donne l’autorité et la force de juger le socialisme, le communisme, qui était alors ce qu’il est maintenant, qu’elle examine d’après l’expérience qu’elle a des paysans. Elle aperçoit ce principe qui tempère l’envie qu’excitent toujours les grandes fortunes. Voici le principe : l’amour de la propriété est d’autant plus vif que la propriété est plus petite. On croit concevoir l’esprit capitaliste en multipliant l’amour du petit propriétaire pour son bien, c’est une opération absolument trompeuse. Le regard de la femme ne s’y trompe point ; elle devine que le riche n’arrive pas à aimer sa fortune autant qu’il voudrait et vous voyez quelles lumières en ces idées difficiles où règnent le tumulte et la confusion. Elle ne conclut pas ; elle ne propose pas un système, mais plutôt elle résout tout par un examen honnête et juste. Remarquez que la justice est ici, et non pas dans un chimérique partage des biens. Ce sont là des vues perçantes et qui vont loin. Elle débrouille, elle réconcilie, tel est son génie propre grâce auquel elle a fait le bonheur de ses illustres amis ». Le socialisme de George Sand n’est pas théorique, il est en acte, partout où elle est, et particulièrement dans sa retraite de Nohant où« elle fait le bonheur de ses illustres amis » : Liszt, Marie d’Agout, Balzac, Chopin, Dumas (le fils), Théophile Gautier, Flaubert, Pauline Viardot (le modèle de Consuelo), Delacroix et tant d’autres. Or elle a su se faire entendre des politiques, les plus illustres la lisent : en 1847, Karl Marx termine son pamphlet contre Proudhon, Misère de la philosophie, par ces mots : « Le combat ou la mort : la lutte sanguinaire ou le néant. C’est ainsi que la question est invinciblement posée (George Sand). » Cette citation est tirée de Jean Ziska. Episode de la guerre des Hussites, écrit en 1843, entre Consuelo et La Comtesse de Rudolstadt. Mais le socialisme de George Sand n’est pas dans cette rhétorique inspirée, pour une grande part, par Pierre Leroux ; à la politique de dimension internationale dont elle a vite senti la vanité, elle préfère la politique réelle qu’elle conduit entre le parvis de la petite église et le perron de sa maison, dans le village de Nohant dont elle est châtelaine modeste et généreuse, menant « cette vie campagnarde, qui est selon l’égalité, et riche de pauvreté avec jardin » (GS, 1948, p.580). Là est le vrai socialisme dont le tableau idéal constitue le final de La Comtesse de Rudolstadt. « Ce groupe d’amis, écrit Alain, vit sobrement, par l’amitié des paysans. La fille de Consuelo chante la »Chanson de la bonne pauvreté« . Tout cela est payé par le violon d’Albert, le chant de Consuelo, les contes de Dzenko. Voilà un tableau du socialisme qui n’a point d’égal ; toute l’utopie est portée par des individus d’élite dont chacun ne doit aux autres que son propre et libre développement. Autant qu’une élite peut souhaiter de vivre ainsi, le socialisme est vrai. Les conclusions ne sont pas formulées, simplement Consuelo et Albert rentrent dans l’ombre, et le livre est fini. Il est pour moi un grand livre ; il fixe sur la terre le rêve socialiste, sans association ni culte social. » (GS, 1948, p.589). On regrette ici qu’Alain soit passé à côté des romans paysans qui lui auraient permis de faire le lien avec le travail qu’il poursuivait sur l’économie paysanne, y mettant le dernier mot de sa politique, et qui donna lieu, en 1948, dans le même Mercure de France, auquel il venait de donner George Sand, à la publication de Structure paysanne (t.304, n° 1022, p.193-203).

Le génie, Alain le reconnaît sans marchander à George Sand : « Pour moi c’est en contemplant George Sand que j’ai compris ce que c’est qu’une femme de génie, ouvrière de bonheur, niais ouvrière aussi de pensées. C’est alors que j’ai pu comprendre un passage de l’Imitation : »l’intellect doit suivre la foi ; non pas la précéder et encore moins la détruire « . Et qui donc m’a fait connaître cette précieuse pensée ? Qui ? C’est Auguste Comte, en qui le sentiment a sauvé le matérialisme ; et je crois que c’est notre histoire à tous ; il n’y a que le coeur qui puisse vivifier la Science, ce désert d’abstractions ». Nous savons l’importance qu’a pour Alain la pensée d’Auguste Comte ; nous sommes bien loin d’un éloge de circonstance, nous sommes au plus profond de la pensée d’Alain et nous saisissons avec quel sérieux il parle du génie de George Sand et, à rebours, avec quel sérieux il partage avec Auguste Comte le culte de la femme. Mais le sérieux d’Alain n’est pas celui d’Auguste Comte, il n’en a pas la solennité ni la raideur, et son idéal féminin ne ressemble pas à Clotilde de Vaux. « Finalement, dit-il de George Sand, il se trouve, il est évident qu’elle a aimé pleinement et généreusement. Ce souvenir est comme un trésor qu’elle garde. On peut se moquer de cette vie facile et indulgente à soi. En gros cela va. Mais je vous jure que si on lit son beau livre d’aveux, on n’aura pas envie de se moquer ; on enviera, au contraire, ce courage d’être heureux, cette volonté d’être heureux. C’est une très bonne lecture ; j’avoue que je suis un peu amoureux de George Sand. » (GS, 1948, p.578). Voilà une conclusion que nous serions un petit nombre, un heureux petit nombre, à partager avec Alain, mais il faut donner aussi sa place au rêve.

Alain ne connaissait pas la petite route qui va de Saint-Chartier à Nohant et qui, si l’on traversait la grande route de Châteauroux à La Châtre, vous mènerait jusqu’à Sarzay. Mais on préférera tourner à gauche pour longer le parc et apercevoir la grande maison. Alors peut-être pourra-t-on entrer un instant dans le temps de la musique et de la joyeuse pauvreté. On est le voyageur, le simple promeneur qui, à la tombée de la nuit, dirige ses pas vers La Châtre pour y passer la soirée avec quelques amis. En ce temps-là, à défaut d’un cheval ou d’une charrette attelée d’une mule, on marchait volontiers. On ne fait pas partie des« happy few »du château, mais en longeant le parc on entend se déployer dans la nuit, s’échappant par une fenêtre ouverte, les notes d’un Prélude. Chopin est au piano. Quelques rires fusent au milieu du cliquetis des couverts : il y en a qui n’ont pas encore fini leur dessert. Et cependant, quelle amitié pour la musique, on vit autour d’elle, elle est entourée, aimée, choyée. Le promeneur s’arrête un instant, mais ne s’attarde pas, par crainte d’être indiscret. Il n’ira pas écouter sous les fenêtres ouvertes ; pas plus nous n’irons sous les fenêtres de la maison du Vésinet chercher à surprendre le secret de cette consolation dont Alain trouvait en Consuelo le symbole. Le voyageur poursuit sa route. La nuit va son train. Un peu avant le lever du jour, le voici sur le chemin du retour. La maison est silencieuse. Derrière une vitre, au premier étage, il aperçoit une lumière. George Sand n’a pas fermé ses volets sur la nuit d’été. Nous qui la connaissons un peu, nous la devinons assise à son secrétaire. Elle a couché toute sa maisonnée, s’est assuré que personne ne manquait de rien, puis elle a ouvert le livre de comptes comme elle le fait chaque soir. Des éditeurs lui doivent un peu d’argent, elle doit beaucoup de pages aux éditeurs. Elle a donc fait ses comptes et en a conclu, comme tous les autres soirs, qu’il faut se mettre au travail, jusqu’à l’aube, jusqu’à la promesse d’une aurore aux doigts ... tachés d’encre.

F. Foulatier