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  • Gabriel Marcel — « Un très grand livre »
    « Europe nouvelle » du 19 novembre 1927
Gabriel Marcel (7 décembre 1889 – 8 octobre 1973) est l’un des grands philosophes chrétiens du début du 20ème siècle. A l’occasion de la parution des Idées et les âges, il publia un compte rendu du livre d’Alain à la fois enthousiaste et critique dans un texte qui demeure un modèle d’intelligence confrontée à une autre grande pensée. Le texte est reproduit ici d’après le bulletin n°39 d’octobre 1974 de l’Association des Amis d’Alain.

Voici un très grand livre. Un livre inépuisable. Pensé d’un bout à l’autre jusqu’à son plus infime détail. Dédaigneux, malgré certaines apparences, de tout artifice, de tout procédé qui ne tendrait qu’à piquer la curiosité. Un livre où les vues ingénieuses, qui surabondent, ne sont jamais, si l’on y regarde de près, que les illustrations particulières de quelques grands thèmes fondamentaux, inépuisables eux aussi. Je m’excuse de répéter ce mot ; il rend seul le sentiment que me donne Les Idées et les âges. Comme les grands dialogues platoniciens, comme les Méditations, L’Éthique, ou certains textes hégéliens, un tel livre se situe bien au-delà de ce qu’une analyse ou un commentaire critique quelconque permet d’atteindre et en un sens de dépasser. Et je sais très bien qu’il ne manquera point de lecteurs parmi ceux qui écrèment l’actualité d’une lèvre dégoûtée pour murmurer que tout cela n’est point neuf, que déjà Spinoza… Je crois malheureusement que si l’on invitait ces amateurs dyspeptiques à préciser ce qu’ils entendent - en un tel ordre - par nouveauté, on obtiendrait d’eux un mouvement d’épaules ou quelque autre réponse exclusivement musculaire. Il est donc permis de passer outre. Quel que soit l’accueil immédiat qui attend Les Idées et les âges, et c’est une beaucoup trop grande œuvre pour que sur ce point un certain pessimisme ne s’impose pas, il est entièrement certain qu’en fin de compte ce livre se fera la place qu’il mérite. Je n’en veux pour preuve que l’extraordinaire influence qu’Alain exerce dès à présent sur les quelques jeunes gens qui se préoccupent encore de penser. Influence littéralement sans seconde. On ne sait pas assez que, depuis quinze ans, Alain, au lycée Michelet, puis au lycée Henri-IV, est le seul qui ait marqué de son empreinte une génération d’écrivains et de philosophes.

Les Idées et les âges, tout comme le Système des beaux-arts, constitue un ouvrage parfaitement composé et qui, par cette liaison même, présente une portée supérieure aux Propos, toujours à quelque degré décousus, qui fondèrent la réputation de leur auteur. La pensée d’Alain apparaît strictement cohérente dans ce vaste traité de l’homme et des conditions humaines, où circulent avec souplesse quelques grands motifs essentiels qui nourrissent, qui irriguent en quelque sorte chaque développement particulier. Ce sont des motifs seulement qu’on peut songer ici à reconnaître. Un résumé du livre, à proprement parler, ne saurait être donné sans trahison : « Un auteur qu’on peut résumer, dit Alain lui-même, n’est pas un auteur » ; bien plus : « Une idée résumée et sans ornement… n’est pas une idée ». Nous voici avertis, et c’est en multipliant les citations que j’espère me garder des déformations qu’Alain redoute avec si grande raison. « Traçant tant bien que mal une histoire et comme une physiologie de nos pensées, je serais assez content si cette sorte de mythologie de la mythologie faisait apparaître des formes qui imitent un peu la doctrine céleste ». Cette recherche d’un ordre secret au sein de ce qui semble n’en comporter aucun, cet effort pour dégager les principes d’une sorte d’astronomie morale inscrite au fond de la nature humaine donne au livre une orientation en quelque façon platonicienne. Si considérable, si décisive qu’ait pu être à certains moments l’influence d’Auguste Comte sur la pensée d’Alain, ce n’en est pas moins à la lignée des grands représentants de l’idéalisme national qu’il convient de la rattacher. L’empreinte dont l’a marqué un Jules Lagneau est sans doute de celle que rien ne peut effacer.

Si d’ailleurs Alain peut être dit idéaliste, ce n’est point du tout qu’il accepte de réduire le monde à la représentation que notre esprit s’en forme ; l’erreur des subjectivistes consiste, selon lui, à se donner d’emblée un monde intérieur auquel l’existence extérieure se surajouterait après coup. Reprenant un des thèmes fondamentaux de la Critique de la raison pure que les adversaires du kantisme, et encore aujourd’hui les thomistes n’ont jamais cessé d’escamoter, il déclare qu’il n’y a point du tout de connaissance hors de l’expérience, ni d’idée sans objet actuellement présent. « Il y a disproportion et même ridicule disproportion entre cette immense et impérieuse présence (du monde) dans laquelle nous sommes pris et engagés, et les légers discours par lesquels nous essayons d’en rendre compte. Et c’est parce que nous sommes assurés premièrement du monde que le philosophe fait rire ». Lorsque nous opposons l’apparence à la réalité, ne soyons donc pas dupes des mots : « Il n’y a qu’un monde, tantôt mal connu, tantôt bien. Le monde n’est point un autre rêve, mais la vérité du rêve ; et cette vérité est en acte et en réveil, non en sommeil ». Si l’on prend garde qu’en passant de l’état de sommeil et de rêve à l’état de veille, nous ne quittons pas un monde donné pour pénétrer dans un autre monde qui serait la réalité, mais que l’objet du rêve est le monde réel lui-même, tout comme « l’objet du soleil à deux cents pas, c’est le soleil même à vingt-trois mille rayons terrestres », on comprendra que l’espèce de dialectique cachée par laquelle l’esprit humain entre en possession de la réalité puisse être littéralement assimilée au réveil. Seulement l’apparence étant déjà la réalité ne peut être, à proprement parler, chassée : « C’est une règle de précaution de la lire ainsi qu’un texte sacré ». « C’est un grand art de se laisser d’abord tromper ; car rien ne trompe, si ce n’est de refuser l’apparence ». Comment, en effet, cette apparence refusée ne risquerait-elle pas de se changer en un autre monde qui pèsera de façon occulte sur nos pensées soi-disant affranchies ? « Nul ne peut penser loin de la chose. Dès que le fait est de souvenir seulement, il n’y a plus rien à y découvrir. S’il était d’abord énigme, il sera toujours énigme, c’est-à-dire séparé du monde, explicable seulement par d’autres objets qui sont aussi hors de l’expérience. Tout est miracle pour le penseur aux yeux fermés. Mais à qui regarde droit et en pleine confiance, aucun dieu n’apparaît jamais. » (C’est moi qui souligne cette phrase où la présomption rationaliste est portée en quelque sorte à l’absolu.) Ce ne sera donc jamais que par une vicieuse abstraction que nous pourrons isoler la « vérité » des erreurs qui la précèdent et la préparent. « Que seraient nos perceptions de position et de distance si ce n’étaient des erreurs en redressement ? Ce qui creuse l’espace, c’est ce voyage imaginaire que je commence, et que j’achève sans le payer d’un travail suffisant. Le travail, au contraire, raccourcit les vues, et, dans l’effort pour ne plus conjecturer, éteint toute lumière sur le monde ». C’est ainsi que la pensée luit entre deux sommeils, dont le second qui nous guette au terme de notre effort - sommeil d’habitude ou de coutume - n’est pas moins pesant que celui-là même où l’être récupère ses forces avant l’éveil qui le libérera pour un temps. C’est dire : « je sais, et ainsi ne plus savoir qu’on sait, et aussitôt ne plus savoir. Telle est la nuit de l’âge ». · Je ne vois rien, quant à moi, de plus original et de plus profond dans Les Idées et les âges que l’effort tenté par Alain pour éclairer le monde humain en le traitant comme le lieu de la magie vraie par opposition au monde des choses qui, lui, ne change point par nos erreurs, mais se montre, à tout moment, « comme il doit ». Ici, au contraire, l’ « erreur est événement ». « Comment l’ordre humain, gouverné par les signes, ne serait-il pas livré aux enchanteurs ? » Mais celui qui refusera de reconnaître la priorité, au moins de fait, de cet ordre humain sur l’ordre naturel, se mettra par là même hors d’état de discerner ce qu’on peut appeler l’armature magique de l’expérience commune. « Si l’on décrivait mieux la condition de l’enfance, on saurait de quelles étranges expériences nous avons tous formé nos premières idées ». On oublie communément que les premières notions de l’enfant ne sont point le fruit d’une expérience directe des choses, « qu’il reçoit avant de conquérir et est porté avant de marcher… Son univers est encore plutôt politique que physique… L’obstacle est presque toujours humain et invincible, sinon par prière ou politique. De toute façon c’est presque toujours par des signes et non par des actions que l’obstacle sera vaincu, par exemple une porte fermée ». Comment dès lors s’étonner si « les plus anciennes idées sur le monde furent les plus fausses aussi que l’on puisse imaginer ? » « Il n’est point d’idée plus cachée, plus étrangère que celle d’une nécessité extérieure qui ne sait rien, qui ne veut rien » ; peut-être même faut-il dire que la capacité technique, le pouvoir d’agir contribue en quelque manière à la recouvrir et comme à l’éteindre. D’où l’invincible méfiance d’Alain pour tout ce qui est pouvoir. « La nature et l’homme ensemble se font opaques devant le pouvoir et, ensemble au contraire s’ouvrent devant le regard trompeur de l’esclave »… « Ordonner est ce qui ferme les perspectives et servir est ce qui les ouvre ».

Ici nous sommes au seuil de l’éthique propre d’Alain, et qui vaudrait à elle seule une longue étude. Éthique étroitement liée à une représentation admirablement précise des fonctions, des conditions, des métiers mêmes de l’homme. Je ne crois pas qu’on ait jamais poussé plus loin, par exemple, l’analyse du bourgeois ou celle du prolétaire, quand il développe ce thème que « est bourgeois tout ce qui vit de persuader », lorsqu’il observe que l’ordonnateur de pompes funèbres, ministre des signes « qui vit métaphoriquement… image de l’extrême bourgeoisie, dessine par opposition le prolétaire pur en sa marche insouciante », il nous oriente, me semble-t-il, mieux que ne pourrait le faire aucun historien, vers une compréhension concrète de la société qui nous entoure.

De même quand, dans un chapitre admirable, il met en parallèle la prudence, la routine paysanne et l’audace du marin. « Le paysan est tout d’une pièce avec sa maison couleur de terre, avec les champs et les chemins ; avec les bois qui bordent les travaux et arrêtent la vue, avec les moutons, les bœufs, les chevaux, humbles esclaves, avec le loup ennemi et le chien allié. Sa pensée non plus n’est point par pièces, le culte ne se distingue pas des travaux. Culte est le même mot que coultre. C’est que les essais ici veulent attente et patience… aussi sème-t-il selon une année moyenne qu’il ne verra jamais et que personne n’a vue… Le paysan refuse d’abord ce qui est nouveau ; c’est qu’il ne peut même pas assigner un nombre d’essais ni un compte d’années qui feraient preuve. Esprit fermé, visage fermé ». Le marin maintenant. « Ici ce n’est plus le profond travail des saisons, ni le lent miracle du printemps, mais plutôt une vie continuellement brassée, sans saisons. Ici l’entreprise est d’une journée, ou même d’une heure, souvent d’un instant. Quand le passage est franchi, nul n’y songe plus… Les découpures du rivage et l’exacte bordure de l’eau représentent à chaque instant les limites et la loi de ces balancements sans mémoire. L’homme est donc jeté, de cette bordure, en des actions serrées et difficiles, mais qui ont un terme… De toute façon l’homme de mer ose beaucoup, compte sur lui-même et n’accuse point les forces. Toujours au guet dans un monde mouvant, toujours rompant la coutume… Aussi l’on peut penser que l’esprit d’oser et d’inventer, d’après la liaison, la continuité, le balancement de toutes choses, a pris terre par les anses et les criques, remontant les fleuves comme font les saumons ».

Il faudrait pouvoir montrer en détail comment dans ce livre surprenant la solidité de l’analyse s’allie à une sorte d’intrépidité dans l’affirmation entendue à la façon de Descartes et de Corneille. Le chapitre qu’Alain a consacré au vouloir marque sans doute à cet égard le sommet de l’ouvrage.

Où donc sont les faiblesses d’un tel livre ? Ici de longs développements seraient nécessaires, non point tant pour réfuter - Alain a lui-même merveilleusement mis en lumière l’inanité de ces ergotages dialectiques - mais plutôt pour sonder, pour interroger. Je ne suis pas sûr, quant à moi, je l’avoue, qu’une doctrine qui exalte l’homme aux dépens de l’univers, qui réduit celui-ci qu’à n’être qu’une présence muette, une pesée aveugle, soit tenable en dernière analyse. Je doute que l’espèce de « réduction » des apparences qui constitue pour Alain l’acte même de penser puisse être, même en droit, conduite jusqu’au bout ; je me méfie du postulat orgueilleux au nom duquel on se permet de traiter cette « réduction » comme intégralement possible. Il ne me paraît pas certain que la position centrale de l’unité du réel à laquelle toute la doctrine se suspend puisse être entièrement tenue. Je vois mal enfin, quelle peut être, dans un tel univers, la place d’un Saint-Jean-de-la-Croix ou même d’un Novalis.

Mais peu importe ici. En un temps où toutes les valeurs intellectuelles sont bousculées avec une insolence dont on connaît peu d’exemples, où nul ne se soucie plus de démêler ce qu’il pense, où l’hermétisme des formules cache un néant presque radical de vie intérieure, voici le livre de bonne foi où un grand esprit, prenant position avec une suprême netteté, nous invite à notre tour à nous reconnaître et à nous définir.

Gabriel Marcel (sur Gabriel Marcel, voir le site de l’Association Gabriel Marcel,