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  • Mars ou la guerre jugée
    Préface de François Foulatier. Texte de 1921, suivi des vingt propos ajoutés à l’édition de 1936, et du texte de l’ouvrage De quelques-unes des causes réelles de la guerre entre nations civilisées (1916). Gallimard, Folio-Essais n°262, 1995.

Sommaire


- Préface (François Foulatier) (pp.13-36)
- Mars ou la guerre jugée (texte de 1921) (pp. 39-273)
- Propos (1921-1931) ajoutés à l’édition de 1936 (pp. 277-329)
- De quelques-unes des causes réelles de la guerre entre nations civilisées (1916) (pp. 333-519)
- Notes. Tableaux chronologiques. Table de concordance. Trois dédicaces à M-M. Morre-Lambelin. (pp. 523-541)

Présentation

Alain arrête le premier projet d’un livre sur la guerre lors de sa première permission à Paris (9-16 janvier 1916). Il en rédige l’avertissement le 14 janvier, et l’écrit d’une traite du 18 janvier au 17 avril. Il n’y ajoutera que quatre chapitres en juin (« la guerre nue ») et en août. Ce sera De quelques-unes des causes réelles de la guerre entre nations civilisées.

Le livre ne sera pas publié, faute d’imprimeur suffisamment audacieux, et devant les hésitations de l’éditeur Bloch en 1919, Alain relit l’ouvrage et se replonge dans un nouveau travail d’écriture, qui engendrera Mars ou la guerre jugée, ouvrage dans lequel certains chapitres de De quelques-unes des causes se trouvent repris. Pour la réédition de l’ouvrage en 1936, Alain insérera au texte original vingt propos sur la guerre écrits entre 1921 et 1931 ; mais la tradition s’est établie, conformément d’ailleurs aux voeux d’Alain qui souhaitait que chaque édition revienne au texte original, de renvoyer ces ajouts à la suite du texte de 1921. Cette édition rassemble donc les deux textes, le second depuis longtemps classique, ici suivi des vingt propos ajoutés en 1936, le premier demeuré presque inconnu malgré sa publication en 1988 par l’Institut Alain, en un volume qui demeure irremplaçable par la qualité de son appareil critique et de ses nombreux compléments.

Extrait de Mars ou la guerre jugée

"C’est trop vite dit, qu’il ne faut pas plaindre ceux qui n’ont pas voulu se plaindre. Et c’est mal de frapper sur les cymbales pour les exciter encore, comme les vieilles femmes quand les jeunes dansent. Qu’un héros se paye d’autres motifs, cela passe encore ; [ qu’il dispose aussi ses pensées de façon que les raisons répondent aux actions, soit ]. Mais moi je n’ai que faire de ces motifs-là. Le héros me suffit bien. Barrière contre la force parce qu’elle est force, et contre l’épouvante parce qu’elle est épouvante, sans autre motif. Ils se revêtent de motifs ; et moi je les veux nus, comme veut le sculpteur. Je me fie à leur grandeur seule. Des hommes seulement : rien n’est plus grand. Toutes leurs idées, justice, civilisation, patrie, Dieu, épreuve, sacrifice, je les suis jusqu’à leur source, en eux-mêmes, dans cette résolution de vouloir seulement. Le chrétien, je m’en moque ; je considère le stoïcien seulement ; et encore dans la profonde tristesse qu’il veut me cacher. Oui, abandonné de tous, je le vois, sous les cieux vides, en face d’hommes qui le valent et qui sont aussi nus que lui ; à demi enfermé dans sa tombe déjà ; trahi même par les siens, qui se consolent trop vite ; compté pour rien. (Qu’est-ce que la perte d’un homme ? Les journaux n’en parleront seulement pas). Ainsi seul, en présence d’une chose qu’on ne peut braver, et qu’il faut braver. Réfugié en lui-même tout pauvre et trouvant en lui-même toute la richesse intacte. Tout désespéré, et trouvant en lui-même un espoir aussi vivace que sa vie. [ Tout cela inconnu, et déjà effacé parmi les hommes ].

Jetant donc toutes ces armes d’éloquence qu’on lui fait tenir de l’arrière, et tout le clinquant académique, et tout le probable, respectable et bien construit catholicisme. Tout nu, oui. Et il tiendra jusqu’à la mort. Je le sais et je le savais ; seul peut-être je l’avais prévu. Et puis vous voulez que je me réjouisse avec vous, poètes, hommes d’Etat, hommes d’académie, parce qu’il tombe noblement ? Non. J’ai gardé un jugement inflexible qui veut distinguer deux choses, le héros qui tombe, et les faibles qui applaudissent. Et toute cette déclamation me fait horreur. Non, je n’aimerai pas ces jeux de gladiateurs."