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  • George Steiner admirateur d’Alain

L’éloge du savoir, France-Culture, 28 novembre 2001

« Le disciple, le maître. Même une décade de conférences ne saurait commencer à circonscrire les dimensions historiques et mythologiques (je vais essayer de préciser) du professor galliae, du professeur de la France, que fut Alain .
Il n’est aucun aspect du thème Maître et Disciples que n’incarne Emile Chartier de par son enseignement au lycée Henri IV, par ses Propos quotidiens ; magistère qui a formé des générations. Serait vaste une bibliographie qui voudrait rassembler exhaustivement les témoignages sur Alain qu’ont légués ses élèves. Des portraits du personnage, dans les œuvres d’histoire intellectuelle et sociale, et avant tout, sous des formes transparentes, dans les belles-lettres. Il était, vous le savez, une légende de son vivant, et nous oublions qu’Alain ne disparaît qu’en 1951. Je reviendrai sur cette date. Il continue à exercer une fascination unique. Son entrée dans La Pléiade, chez Gallimard, en est symptomatique. Je dis : mythologie.

Nous avons une ou deux très grandes biographies, importantes, nous n’avons pas le livre qu’il nous faut : Le mythe d’Alain. Nous n’avons pas le livre sur la mystique de la Khâgne, unique en France. La Khâgne, avant tout à Henri IV, mais dans les autres lycées et en dehors de Paris. Il y a un mystère de la Khâgne, inexplicable à d’autres traditions, à d’autres cultures, à d’autres pédagogies. Mystique est le seul mot. Entrer en Khâgne, dans une grande Khâgne, même si on rate le concours, et c’est cela qui est intéressant, même si on n’atteint pas la rue d’Ulm, une grande Khâgne est une sorte de chevalerie de l’espoir, de l’intelligence, de l’intimité, de la confiance. Cette mystique de la Khâgne, Alain va l’incarner. Nous n’avons pas le temps, mais je voudrais lire et lire et lire des pages d’Alain, parce que c’est une prose incomparable… et Alain nous dirait : «  ne parlez pas de moi ce soir ; moi, je ne suis rien, je suis sans aucune importance ; parlez de mon maître, parlez de moi comme disciple », c’est ça le paradoxe. Alain insiste : non, ce n’est pas moi le Maître. « Je veux écrire ce que j’ai connu de Jules Lagneau, qui est le seul Grand Homme que j’aie rencontré. »
Je m’arrête. La passion germanique, que l’on rencontre aussi chez Carlyle, est très rare et suspecte dans la langue française : il y a une majuscule à Grand Homme… « le seul Grand Homme que j’aie rencontré ». Cela sous la plume d’un fidèle de Paul Valéry, et d’autres très grands personnages. Il insiste, c’est son maître à lui, c’est le plus grand homme qu’il ait rencontré.
« Nos maîtres, vers l’année 1888, qui est celle de mes vingt ans, étaient sévères comme on ne l’est plus ; mais ce maître de mes pensées l’était, en ce qui me concernait, par des raisons plus précises. J’étais déjà un habile rhéteur, et je ne respectais rien au monde que lui ; ce sentiment donnait des ailes à ma prose d’écolier ; en écrivant je combattais pour lui, et je méprisais tout le reste, d’où une audace, une force persuasive, un art de déblayer qui amassèrent plus d’une fois des nuages autour du front redoutable. Mes camarades, non moins dévoués que moi, mais autrement, conservaient, dans leur manière d’ écrire, tout le scrupule, toute la patience, tous les détours et retours de l’Homme ».
L’Homme, c’est le titre qu’aura Alain jusqu’à aujourd’hui. Parmi ses élèves on l’appelle tout simplement l’Homme, ce qui jure pour moi avec la cadence intérieure du français. C’est très compliqué, parce que l’Homme, hombre, celui qu’on appelle d’habitude Homme, c’est le macho, c’est le héros dans la mythologie de l’Amérique latine et du sud-ouest espagnol des Etats-Unis. Non, en France, ce mot des mots, l’Homme, est le mot de passe parmi les générations de ceux qui ont été les élèves d’Alain à Henri IV.
« Pendant que tout s’obscurcissait devant lui, tout s’éclairait pour moi […] Je ne crois point du tout que la Foi me rendît facile sur les raisons, je l’expliquerai assez, je ne crois pas non plus avoir en ce temps-là ni dans la suite jamais rabaissé la raison au rang d’un jeu de rhétorique. »

Tout le mémoire sur Jules Lagneau est aussi, peut-être, déjà une autobiographie larvée.
« Souvent, au lieu du carnet noir, on voyait paraître un volume de Platon ou de Spinoza. Il fallait alors des lunettes, et l’embarras de lire le grec ou le latin, d’expliquer, de commenter, le tout ensemble, portait la difficulté de suivre au plus haut point. Remarquez qu’à part cinq ou six vétérans dont j’étais, il y avait sur ces bancs une trentaine d ‘apprentis bacheliers […]Chacun comprenait comme il pouvait, mais l’admiration était commune à tous, sans qu’on eût seulement le temps de se le dire, je vis alors l’Esprit régner, comme il règne en effet sut toutes sortes de créatures. Et si vous songez que quelquefois, et un mois durant, c’était le Timée de Platon qui descendait sur nous, vous comprendrez que Lagneau pensant exerçait sur nous à peu près le même pouvoir que Beethoven chantant. A vingt ans, donc, j’ai vu l’esprit dans la nuée. C’était à moi de m’en arranger comme je pourrais ; mais faire que cela n’ait pas été, et que le reste ne soit pas comme rien à côté, c’est ce que je ne puis. »

Et Alain, qui bien-sûr a refusé d’être officier, qui a voulu rester simple soldat lors de la première guerre mondiale, est quelqu’un de très « terre à terre », ce n’est pas de la mystique qu’il nous propose là, ce sont les souvenirs d’un jeune devant le maître.
« Lagneau avait la sévérité du saint, mais il ignorait nos existences aventureuses. Il était seulement en défiance de ce que nous pouvions faire, laissés à notre seul caprice, et il n’avait pas tort. Il n’est pas une de nos actions qui ne l’eût indigné, et sous ce rapport le garçon dont je parlais, si attentif aux respects de la forme, ne valait pas mieux que moi. Mais ce n’était pas une raison de ne pas vénérer et craindre le Maître. Aujourd’hui, encore bien mieux qu’en ce temps-là, j’aperçois comment la doctrine de la Liberté porte celle du Devoir. Comme je ne me pardonne pas aisément de manquer de courage dans la spéculation théorique, je voudrais bien aussi n’avoir jamais été lâche ni dans le sentiment ni dans l’action. Ainsi, les vertus dont le Maître donnait l’exemple je puis les enseigner sans aucune hypocrisie. Ma piété serait donc sans aucun mélange, si je n’avais cru discerner en ce Maître de Liberté une disposition étonnante à confondre les écarts de la vie privée et les hardis jugements de la vie politique comme résultant d’un même fond de diabolique révolte. Descartes fait partout voir la même prudence. »

Dans cet enseignement, comme chez Alain, Spinoza jouait un rôle capital.
« Encore une fois reculons. Ici je pense à ce geste de Lagneau qui retirait sa main ouverte, au lieu de prendre. « En Spinoza, a-t-il dit, tout est étalé et abstrait, tout est objet. » J’ai souvent observé ce scrupule en Lagneau, ce qui, joint à la fermeté de l’Homme, faisait à de beaux moments comme une statue immobile et silencieuse. Son art était de revenir et de toujours recommencer […] Que Lagneau se soit sauvé de même en cette solitude où il vivait, aux prises avec des maux continuels comme il était, sans aucun hommage et témoignage que ceux de quelques enfants, c’est par là que je mesure son génie. »

Louis Guillou a certainement connu ce titre en créant ce chef d’œuvre qu’est Le sang noir, le personnage de Cripure, la solitude, la souffrance et tout simplement, nous y reviendrons, l’amour de quelques enfants. Permettez-moi de vous citer encore un passage, mais je voudrais vous lire le texte entier ! :
« Encore un souvenir d’écolier. Il arriva qu’au grand Concours on nous donna pour thème la Justice ; c’était une question que Lagneau ne traitait jamais. Toutefois, confiant dans la rhétorique, j’aperçus aussitôt une méthode de transformation, comme disent les géomètres, qui me faisait maître du sujet. J’approchais ma plume de mon papier blanc. Justement Lagneau se trouvait parmi les professeurs surveillants. Invoquant ce Sinaï, plus orageux que jamais, que n’allais-je pas transcrire sur mes tables de la loi ? Mais lui me fit un signe plein de force, qui voulait dire : « Vous ne savez rien là-dessus. Je vous défends d’improviser ». Je fis deux ou trois sonnets »

Alain va lui-même devenir l’Homme et le Maître. Un immense culte l’entoure, un mythe d’un enseignement comme il n’y en avait aucun autre. Il forme aussi des générations de jeunes femmes, dont Simone Weil et d’autres, et on va retrouver chez beaucoup les tics d’Alain, les réflexes de style, les gestes, et on va voir naître une sorte de franc-maçonnerie de plusieurs générations. Les voix dissidentes sont extrêmement rares, très peu se sont révoltés. L’un a été Henri Thomas, un élève qui a trouvé l’enseignement de l’Homme insoutenable de dureté, d’abstraction , de distance. Dans son roman, La dernière année, il change le nom, il l’appelle le professeur Laboureur. « Qu’est-ce que Laboureur aurait dit ? Lucien n’avait pas été l’un des fervents élèves de Laboureur, bien qu’il eut, comme tous les fidèles, appelé le maître Maître pendant deux ans. Mais un conseil au moins du maître l’avait atteint à travers sa distraction et son indifférence, ou plutôt à cause d’elles, c’était celui de couper court à toute rêverie errante. » C’était exactement le conseil de Lagneau à Alain : pas de divagation, pas d’improvisation. « Non seulement il n’avait pas suivi ce conseil, mais ce conseil lui avait donné contre Laboureur une sorte d’indignation qui l’avait fait pas mal rêvasser. Laboureur avait raison d’une façon générale, certes, mais il était loin de compte parce qu’il s’agissait toujours de cas particuliers. Qu’est-ce qu’il aurait dit de cette rêverie-ci, de quelle manière se serait-il trompé ?

[ Henri Thomas a su par ailleurs exprimer toutes son admiration pour son maître. Voir à ce sujet La chasse aux trésors, et notre bulletin n°77. NDLR] (…)

Un des élèves les plus brillants d’Alain, c’est bien-sûr Maurois. Maurois, devant Alain, jusqu’à la fin de sa vie, il est élève, élève brillant, élève qu’Alain va récompenser de sa confiance et de son appui. Il écrit un petit livre, très très beau, publié en 1950, intitulé tout simplement Alain. C’est à la fois un souvenir personnel d’un enseignement et une analyse des œuvres principales :
« Le voilà devenu auteur. Un de ses amis, Michel Arnauld, avait apporté à Gallimard un choix des Propos de Rouen. Mars et le Système des Beaux-Arts furent offerts au même éditeur et aussitôt acceptés. Il avait repris, en 1917, ses cours à Henri IV et à Sévigné. Des élèves de l’Ecole Normale se sauvaient pour les suivre. Peu à peu, la fureur de Mars s’apaisa. Quand je publiai les Dialogues sur le Commandement, où, de l’officier, je défendais ce qui devait être défendu, je ne vis pas de nuées autour de son front. « Je me réconciliais, dit-il, avec l’homme. J’aimais ce poète dans le mal comme dans le bien. Je commençais à comprendre comment malheur et bonheur sont changés en poème et que mythologie, art et religion font notre habit de tous les jours… » Son enseignement était devenu délié, promeneur, avec de grands bonheurs d’expression. Un livre exprime cette paix retrouvée : les Idées et les Ages, livre de bonne humeur, qui a la saveur des retours de guerriers dans Homère. Des autres ouvrages, il sera parlé en leur temps. Quand j’ai lu Les dieux, j’ai pensé ce qu’Alain disait parfois d’une de nos phrases : « Beau ! » J’essaierai d’en donner quelque idée, bien que nécessairement insuffisante. Car le moment est venu de dire ce qui peut être nommé la philosophie d’Alain. Mais comment ? « Les idées en résumé ne sont même plus des idées. » Celles d’Alain surtout qui valent, non par la charpente logique mais par les métaphores et paraboles, par la profonde poésie. Il a écrit que « les idées d’un auteur ne peuvent jamais être séparées de cette forme heureuse qui traduit en même temps l’humeur, le caractère, et enfin toute la nature de l’homme ». […] Partout où ce sera possible, je me servirai des propres mots de mon auteur. […] Des écrivains de ce siècle, qui durera ? Pour la plupart, je ne saurais répondre. Mais je suis certain de celui-là […] »

C’est là encore un exemple de cette mythologie d’une puissance quasiment surhumaine qui a régné sur des générations, autour d’un homme qui, vous le savez, a refusé l’enseignement universitaire, un homme qui était persuadé que la pédagogie de l’âme, essentielle, se fait avant l’université, parmi les jeunes, les adolescents, au sens premier du mot . A l’université, c’est trop tard, et l’université, souvent, corrompt. Il se rencontre là avec Péguy, à cette différence capitale près que Péguy est un éternel refusé aux portes de la Sorbonne, tandis qu’Alain ne veut pas y entrer du tout, et refuse toute sollicitation de ce côté, de même qu’il refuse l’Académie, ainsi que tous les honneurs qui lui sont offerts, car très rapidement ses élèves deviennent ministres, deviennent chefs d’état major, et voudraient que l’on reconnaisse et que l’on récompense leur maître. Lui savait que cela aurait été fatal à la vision, vision religieuse par certains côtés, spinoziste bien-sûr, de la noblesse ultime de l’enseignement. »