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Ouvrons le Journal inédit d’Alain

Le Journal inédit d’Alain (Équateurs, 2018) est bien loin d’avoir connu le même retentissement médiatique que le rapide pamphlet de Michel Onfray (Solstice d’ hiver, L’Observatoire, 2018), qui en propose une lecture caricaturale, ne retenant de ce luxuriant ouvrage que quelques lignes propres à alimenter sa verve polémique. Il fallait s’y attendre.

Le pamphlétaire, qui a par ailleurs souvent affirmé une sincère admiration pour Alain (sur lequel il avait même envisagé d’écrire sa thèse), s’attarde ici principalement sur quelques lignes du Journal qui, à son jugement, nous révèleraient un Alain antisémite. Qu’en est-il en réalité ? S’il arrive effectivement à Alain d’exposer des tendances antisémites (dont on ne trouve trace dans aucun écrit public, dans aucune correspondance, dans aucun témoignage) nombreux sont aussi les passages où il exprime son malaise face à une pulsion qui le hante et qu’il finit d’ailleurs par condamner sans ambiguïté :

« Je voudrais bien être débarrassé de l’antisémitisme » (1938)

« Heureusement l’antisémitisme va finir et mettre fin à tous ces exils sinistres. Il est malheureux pour moi que j’aie eu un peu d’indulgence pour cette cruelle folie. » (1943)

« Je suis arrivé maintenant à une position que je crois forte, c’est de souhaiter pour l’avenir de la paix la reconstitution d’un parti juif français qui sera chargé de la politique. » (1943) Rappelons qu’en 1898 Alain s’engagea dans le combat pour Dreyfus :

« Quand il fut évident que les grands chefs s’honoraient presque d’une erreur, et en tiraient occasion de nous rappeler qu’ils nous gouvernaient, je me jetai dans la révolte, et je rattrapai mes amis dreyfusards », et qu’il adhéra en 1934 à la Ligue internationale contre l’antisémitisme.

Francis Kaplan, récemment disparu, écrivait au cours de l’été 2018 un texte virulent visant le tumultueux pamphlétaire et concluait : « Ce qui caractérise Alain est qu’il n’est pas antisémite, qu’il est contre l’antisémitisme (…) il y a des textes incontestablement philosémites que ne mentionnent ni Onfray, ni Roger-Pol Droit »

Il se trouve que Michel Onfray a autrefois brillamment dénoncé la méthode du « critique négateur », celui qui ne lit pas vraiment le texte qu’il prétend analyser :

« Dans son ardeur à conspuer et massacrer, le critique négateur crée, à un moment ou à un autre, un objet virtuel en lieu et place de l’objet réel qu’il faudrait lire, comprendre, analyser, commenter et critiquer véritablement. Lire est un art, et il faudrait dire ce qu’il suppose de talent, de pertinence, de compétence. De sorte qu’il est facile d’inventer un livre qui n’existe pas dont on fera d’autant plus aisément la critique qu’on pourra lui reprocher des thèses qui ne s’y trouvent pas mais qu’on aurait aimé y voir pour faciliter l’entreprise de démolition » (Michel Onfray, L’Archipel des comètes, Grasset, 2001)

Le clairvoyant pourfendeur de ce « critique négateur » mérite pourtant lui-même d’être placé sans hésitation dans cette catégorie. Ces quelques lignes assenées sur le ton de l’évidence, confrontées à la réalité du texte publié, en fournissent une démonstration aussi spectaculaire qu’accablante :

« Alain fut terriblement handicapé physiquement, ce dont témoigne le petit journal de son amie Marie-Monique Morre-Lambelin (judicieusement intégré au Journal du philosophe) qui montre le corps souffrant d’Alain - qui ne se plaint jamais. Mais à aucun moment il ne fut mentalement, psychologiquement ou spirituellement défaillant. » (Solstice d’hiver, Michel Onfray)

Regardons maintenant de près quelques-unes seulement de ces notes quotidiennes dont Michel Onfray loue la pertinence mais qu’il n’a hélas pas vues ou pas voulu voir :

1939 « Délire au coucher et nuit »

1940 « Plaintes, délire, paroles incohérentes… détresse morale… Somnolent toute la journée, regard terne… Découragement, désespoir que je n’arrive pas à calmer… Cris de souffrance et délire toute la nuit… violence, délire, cris, désespoir… Plaintes, délire… des absences  ; confusion sur le temps. «  J’ai mal… j’ai mal  » crescendo… Alain découragé, irrité. «  Il vaut mieux mourir que souffrir ainsi  », répète-t-il… »

1941 « Rêverie divagante. Rêve sans lien avec la situation et les sujets d’entretien. Rêve… tristesse, impatience, délire (guerre – prisonniers)… état de somnolence, d’absence, d’incoordination. Parle difficilement. Triste. Douloureux… indifférence complète. Paroles incohérentes, phrases commencées, non achevées… Commence une phrase sans vouloir la finir, sans lien avec ce qu’on dit.
Nuit de souffrance et de délire. Journée de somnolence complète. Alain dit  : «  Voilà qui me donne la vision nette de mon état. Quel désespoir d’assister ainsi à l’écroulement de son être.  » Plaintes, découragement… Rêverie sans accord avec ce qui est dit. Toujours confusion sur les temps et les lieux (…) »

Invitons donc les lecteurs à ne pas se contenter d’un commentaire à charge et sans nuance, et à entrer dans un texte complexe, inégal, souvent difficile, « un objet littéraire bouleversant, profondément humain, où cet homme qui décline, brisé par la maladie, se sentant glisser à l’impuissance, s’essaie à des bilans, à des retours souvent douloureux sur lui-même, et s’efforce malgré tout de poursuivre son œuvre » (Emmanuel Blondel)

Pierre Heudier
Vice-président de l’Association des amis d’Alain et de l’Institut Alain