> Espace Alain > Oeuvres d'Alain > Le plus pur et le meilleur dans l’homme règne par la piété et l’admiration
  • Le plus pur et le meilleur dans l’homme règne par la piété et l’admiration

Que les morts gouvernent les vivants, j’ai pu le comprendre, non pas d’après le fantôme de l’hérédité, qui ne porte jamais que malédiction, mais par l’idée qui est le plus contraire, c’est que c’est le plus pur et le meilleur dans l’homme règne par la piété et l’admiration. Cette idée qui est si naturelle, et qui est le thème de toute consolation, je crois bien l’avoir suivie jusqu’aux racines, jusqu’à me rendre compte de ces spectres que l’on dit qui ne cessent d’errer dans les nuits, tant qu’ils n’ont pas reçu les soins de la piété véritable.

Et cet exemple même m’éclairait toute religion. Car, comme il est vrai qu’il faut ensevelir le corps sous une masse de pierres, ou bien le brûler, cela signifie aussi qu’il faut effacer en soi-même la cruelle image du mort diminué et humilié, et aussi la triste image du malade délirant ou du vieillard chevrotant. Ce n’est point se souvenir du mort comme il faut ; c’est le tuer cent et mille fois. Toute la piété est donc de ressusciter le mort dans sa force et autant qu’il se peut dans sa gloire. J’avais fait moi-même, comme tous font, cette belle méditation sur mes parents et mes amis morts ; j’en ai composé une légende, comme tous font. Une légende, c’est ce qui vaut la peine d’être conté. Je n’ai pas épuisé cette riche idée. C’est à peine si j’ai réussi à dessiner quelquefois la bouche de l’homme qui raconte, et cette attention à faire sonner les vertus des morts. Aussi des vivants.

Mais avez-vous remarqué comme les vivants défont leur propre éloge ? D’abord par une naturelle modestie, et aussi par la colère, qui me paraît très digne, de n’être point au dedans le héros que les autres célèbrent. […] J’étais ainsi au centre de la religion ; je formais le paradis et l’enfer ; je concevais la multitude des saints, l’éternel père et l’éternelle mère, et le mauvais fils aussi, qui ne veut pas être pardonné. Ces idées de coin du feu, qui n’enferment point d’hypocrisie, ni l’ivresse de la société rassemblée, ces idées de veillée, ces contes d’hiver sont de toutes mes pensées les plus agréables, les plus faciles, celles par lesquelles je me réchauffe à l’homme. Je suis alors sous l’éternelle tente, comme les figures que Michel-Ange inscrit dans la forme triangulaire. Je n’ai rien à moi que moi-même, dans une nature qui n’est pas tendre, et entouré de compagnons que je n’aurais pas choisis. Selon la parole sublime de Sygne dans l’Otage, je suis alors assis à la place le plus basse ; je n’en puis pas être déposé.

C’est alors que viennent les dieux de mon cœur, déguisés en mendiants comme Homère disait. C’est alors que Jeannin le bon canonnier vaut Achille. Ce qu’il était vivant je ne le sais plus guère ; mais je le vois vivant, par ses puissances positives, sans les esclavages, sans les contraintes qui le serraient. Il est plus vivant que lorsqu’il vivait. C’est ainsi que tout homme produit de sa solitude les héros et les dieux immortels.

Alain Histoire de mes pensées, in Les Arts et les dieux, Pléiade