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  • « La danse nous fait retrouver le bonheur de vivre »

ALAIN : LA DANSE, DISCIPLINE DES PASSIONS ET PREMIER LANGAGE

C’est entre 1892 et 1900 qu’Alain fréquente les bals de la région de Pontivy et de Lorient et qu’il y découvre avec admiration « la danse muette et sérieuse des Bretons », « la danse aux yeux baissés, qui enchaîne par la main la troupe des danseurs », et où « l’action rythmée passe à l’état de pur spectacle sans cesser pourtant d’être action. Chacun danse devant l’autre et pour l’autre. » Il y voit un objet philosophique de choix et un modèle car « Le maître à penser doit suivre le maître à danser ». Alain, qui avouait avoir pris soin que ses pensées n’aient « ni commencement, ni milieu, ni fin, et le moins de suite qu’il se peut », se faisait par ailleurs une piètre idée des résumés et ne prisait pas davantage les extraits d’œuvres. Il nous semble cependant que c’est en se confrontant directement à quelques-uns de ses textes consacrés à la danse que l’on pourra, bien mieux qu’à la lecture d’une synthèse élaborée, appréhender sa pensée.

1) La danse, le premier des arts.

Contrairement à la sculpture, à la peinture ou à l’architecture, la danse appartient à la famille des arts qui ne changent que le corps humain. C’est donc le premier des arts, car notre corps est le premier objet qui s’offre à nous.

Sous une halle bretonne je vis un jour les tours et replis de cette danse aux yeux baissés. La sérénité revenant sur ces visages les rendait tous beaux de la même manière et ressemblants, comme ces personnages des frises ; et ce miraculeux effet de la danse est la plus ancienne sculpture ; car il est dans l’ordre que le corps humain se compose d’abord lui-même, et soit la première œuvre. Dans la danse […] l’imagination trouve le seul objet qui lui donne existence, et qui est le mouvement du corps humain. […]Ici l’imaginaire paraît ; l’imaginaire est objet. La chose exprimée est en même temps perçue.[…] La puissance de tous les arts, sans exception, est sans doute qu’ils donnent l’être à l’imaginaire. Mais il est vraisemblable aussi que la danse est le plus ancien des arts.

2) La danse, par essence, refuse le spectateur extérieur

Elle se dénature en devenant spectacle pour ceux qui ne dansent pas. De façon général, la contemplation est moins valorisée chez Alain que l’action, et surtout l’action libre et volontaire par laquelle l’homme découvre sa propre puissance, et « Il n’y a rien de plus niais […] que celui qui regarde danser ».

_ La danse était le plus puissant et le plus expressif des langages, c’est-à-dire spectacle pour les danseurs, et connaissance d’eux-mêmes par apaisement d’eux-mêmes. Le roi était dans la danse, et chacun était roi. Maintenant le roi est dans son fauteuil et paie pour qu’on l’amuse ; la danse est vendue.

_ La danse est société. C’est une grave méprise de vouloir penser la danse devant une femme qui danse. A distance de vue, et comme spectacle, la danse est en quelque façon hors d’elle-même ; elle passe dans un autre genre. Même prise comme société, la danse n’est nullement spectacle. Le sérieux du danseur fait énigme pour celui qui regarde danser. Quant à la danse solitaire, elle est comme dénuée ; elle ne se suffit point ; elle cherche quelque règle extérieure, sans la trouver jamais assez. Il manque quelque chose en ce spectacle, qui semble alors abstrait. Au contraire celui qui a observé quelque danse paysanne selon le modèle ancien, aperçoit la règle en même temps que la danse, et intérieure à la danse.

3) Maîtrise du corps, apaisement des passions, bonheur.

La pratique de la danse a le même objectif que la pratique de tout art : se rendre maître de son corps, lieu des passions, par l’action sur l’objet, qui est ici le corps humain lui-même. Gouverner son corps conduit à un bon gouvernement des pensées. « Renvoyer dans le corps les prétendus orages de l’âme, c’est la santé morale même ».

4) Découverte du semblable et premier langage

L’individu isolé est un mythe. Nous sommes d’abord société et enveloppés dans un monde de signes. La danse est le premier langage, où s’opère la découverte de l’autre par l’échange des signes et l’apprentissage de leur maîtrise. Langage non référentiel, purement phatique, dans lequel le signe ne renvoie à rien qui lui soit extérieur et que l’on retrouve dans tous les arts. « Langage absolu » dit Alain. « Faire société ce n’est pas principalement savoir ce qu’on exprime, c’est d’abord savoir que l’on est compris » (Alain, 1958 : 498)._ Tout au contraire de la lutte, qui, par la surprise, est lutte en chacun, cette paix entre tous est paix en chacun. Le fait est que ce concert de signes ne lasse point. Et cela ne peut manquer d’étonner le spectateur, parce qu’il ne sait pas assez par l’expérience, comme savent les danseurs, comment une suite de mouvements conformes au corps humain lui-même, et sans l’intrusion d’aucune autre cause, apaise à la fois les grandes passions et les petites. […]La danse nous fait retrouver le bonheur de vivre.

La danse villageoise est un rite d’amour. J’y admire le sérieux, et l’économie des mouvements ; on dirait que la folie guette et que l’emportement guette ; et c’est vrai qu’ils guettent. Le paysan ne croit pas tant à la civilisation ; il en sauve ce qu’il peut, ce qui est mieux qu’y croire. Les révérences, les avancées et les reculs, et surtout cette lente farandole où chacun est tenu par tous, sont la négation même de toute bacchanale. Mais aussi ne conte-t-on pas que les bacchantes ont tué Orphée ? Ces mythes ont un sens très riche et très clair, dès que l’on veut bien recevoir, comme hypothèse de travail, que l’homme est le seul ordonnateur des danses et des cultes. C’est qu’il n’a jamais cessé de lutter contre soi. L’alignement au cordeau et le cercle du compas sont des triomphes de la réelle philosophie ; et la danse déjà.

Ainsi je comprends la farandole lente des Bretons, dans laquelle le rythme retenu des pieds est en quelque sorte compté par les mains ; ces étreintes très polies sont pour rassurer. La société se forme ici par une politesse du chef, qui est imitée par les suivants. Cette mimique apaise toutes les passions, et même la joie. C’est le chant d’amour des mains, autant réglé qu’un chœur de voix. Alain ne cesse de souligner la proximité entre danse, cérémonie et politesse.

Il est évident qu’un danseur danse avec tous et selon tous, et eux selon lui, sans aucun centre. La masse réglée limite le mouvement de chacun. Et il ne faut point chercher d’autre règle ici que l’imitation même, c’est-à-dire un accord cherché, saisi et maintenu entre les mouvements que chacun fait et ceux qu’il perçoit près de lui et autour de lui.

La danse est aussi un langage, mais qui a sa règle absolument en lui-même. Les signes sont ici purement signes, non point signes d’autre chose. Les mouvements s’accordent aux mouvements, sans autre règle. D’où la règle de toute danse, qui est que jamais contrainte ne soit exercée, ni par l’un ni pour l’autre, ce qui exige que la succession des mouvements soit naturelle, c’est-à-dire que tout y suive de la structure, qui est commune, et de la position. Le signe est le signe du signe, et aussi longtemps qu’on veut, semblable à lui-même en ce miroir de la danse ; aussi souvent répété qu’on le veut. L’anticipation, cette folle, est disciplinée et vérifiée par cette attente que le rythme éveille et aussitôt satisfait. Ce bonheur de société ne s’use point. Si l’on regarde des danseurs, on découvre avec étonnement que leur mouvement se plie à la règle et ne cherche rien d’autre, assez content de cette conversation sans ambiguïté aucune, par l’exact emboîtement de ce qui est exprimé et de ce qui est com¬pris, par un accord qu’on se risque à perdre, dans l’assurance de le retrouver aussitôt. Une masse dansante étonne par la cohésion, par la pru¬dence, par le sérieux, par l’attention, on ose dire par la pensée. On devine à peu près quel est l’état premier de toutes nos idées. Dès que je pense sur le signe, ce qui est proprement penser, le signe est naturellement le corps humain signifiant. Le signifié est pensé là, ou bien ne l’est point du tout. Mais ce n’est pas le corps humain en action, c’est le corps humain en danse, cortège, ou cérémonie. C’est la frise humaine qui est le premier langage, le premier récit, la première figure de rhétorique. Toutes nos pensées sont donc méta¬phoriques premièrement, et anthropomorphiques premièrement.

La danse doit être prise comme un langage, qui n’exprime qu’en réglant, qui exprime parce qu’il règle ; je dirais bien qu’il n’exprime finalement que la règle même, ou l’expression même. La danse bretonne, si conforme encore à l’ancien style, donne un bon exemple de cette communication des mouvements qui résulte de la subordination des mouvements à une règle ; et cette règle, qui fait que chacun, sans contrainte ni surprise, s’accorde aux voisins et à tous, est ce qui occupe la pensée ; d’où résulte le plus vif plaisir de société ; mais aussi celui qui exclut le mieux, et même dans l’avenir prochain, le désordre et la fureur. C’est pourquoi cette beauté de la danse paysanne commande aussi une beauté du corps humain et même du visage ; j’y ai souvent remarqué une uniformité et une ressemblance, comme on voit dans les danses sculptées. Il est clair que toutes ces formes dansantes sont ramenées à leur équilibre et qu’elles n’expriment plus rien qu’elles-mêmes, l’essence d’elles-mêmes, par l’oubli des vains accidents.

Parce que c’est mon semblable qui danse, il m’est possible de danser comme lui : donc autant que je danse comme lui, et lui comme moi, j’éprouve qu’il est mon semblable ; et j’éprouve aussi qu’il l’éprouve, puisque l’expérience de la danse confirme à chaque instant qu’il m’imite comme je l’imite.

Michel Onfray, rendant hommage à Alain, saluait chez lui l’importance accordée à la vie quotidienne, « seul objet philosophique qui vaille ». La danse populaire bretonne, qu’Alain rencontre par hasard, fait partie de ces multiples objets qui provoquent sa réflexion et nourrissent une pensée toujours renouvelée au contact du monde. Ses méditations sur la danse sont le point de départ d’une réflexion sur l’existence, sur le rapport aux autres et à soi. Par là Alain rejoint une conception de la philosophie dominante chez les penseurs de l’Antiquité, qui y voyaient avant tout un art de vivre. « La danse nous fait retrouver le bonheur de vivre. »

Pierre HEUDIER Vice-président de l’association des Amis d’Alain