> Espace de l'Association des Amis d'Alain. > Conférence d’André Comte-Sponville : Alain, les religions et la (...)
  • Conférence d’André Comte-Sponville : Alain, les religions et la laïcité

Alain, les religions et la laïcité
par André Comte-Sponville
Conférence prononcée à Mortagne en octobre 2017

Tout le monde sait qu’Alain était athée, volontiers anticlérical (surtout dans sa jeunesse), rebelle à toute transcendance qui ne fût pas de l’homme, enfin peu porté au mysticisme. Même chez Spinoza, qu’il aime tant, on sent que « les effusions mystiques de la fin », comme il dit à propos de la dernière partie de l’Éthique, le laissent réservé, voire lui passent au-dessus de la tête ou de l’âme. Penseur terrien, penseur paysan, penseur mécréant : c’est sa façon à lui d’être laïque, républicain et humaniste. Pourtant il n’a cessé de parler de la religion, ou des religions, avec de plus en plus de bienveillance, de générosité, de pénétration. Il leur a consacré des dizaines de propos, des centaines peut-être, ainsi que deux de ses plus beaux livres : les Préliminaires à la mythologie, publiés en 1932-1933 dans L’École libératrice, l’hebdomadaire du très laïque Syndicat National des Instituteurs (lesquels l’ont sans doute lu « dans une extrême défiance »), et Les Dieux, qu’il écrivit « d’un trait, en matinées de deux heures au plus » (et en moins de deux mois !), en Bretagne, durant l’été 1933 .

Cet intérêt, qui peut sembler paradoxal chez un athée, ne l’est pas vraiment. La philosophie, pour Alain comme pour Hegel, « n’est que réflexion sur la religion ». C’est qu’elle est pensée de l’homme, sur l’homme, pour l’homme, et tel est aussi l’objet, longtemps méconnaissable, de tous les cultes. « La théologie n’est qu’une philosophie sans recul . » On peut en conclure que la philosophie est comme une théologie distanciée. Il est vrai que « la suite des religions nous instruit mieux que les essais des philosophes ». Mais cela c’est la philosophie qui nous l’apprend, non la religion . Reste à le comprendre, et c’est ce que nous allons essayer de faire.

De la nature à l’homme

Il faut commencer par l’enfance, c’est-à-dire par la vision et l’imagination, l’impuissance et la prière. Le très jeune enfant (l’enfant « porté à bras », comme dit Alain ) voit les choses « paraître et disparaître », sans les comprendre, sans pouvoir les déplacer autrement que par cris ou demandes. Incapable d’aller à sa guise ici ou là, il peut juste tourner la tête, bouger les yeux, changer de spectacle plutôt qu’agir sur le monde. Il n’a que « des visions », comme on dit, par quoi le langage populaire entend « des spectacles absolument trompeurs », dont le toucher seul, s’il est volontaire, nous préserve. « L’œil est idéaliste » (comme on voit chez l’évêque Berkeley, « à qui le dîner venait tout fait »), et « l’idéalisme est un état d’enfance » . On en sort par le travail – le vrai : celui « qui déplace les choses et qui en sent le poids », celui des « hommes de peine » –, et c’est de quoi l’enfant, pendant longtemps, est incapable. Il « ne peut d’abord ouvrir une porte, ni même marcher » ; il a « une vision des choses bien avant d’être en mesure de les changer par le travail ». Le réel lui est « jeté en morceaux », sans qu’il puisse le transformer ni même vraiment l’explorer. Aussi interprète-t-il le monde selon lui-même. Et comme il est « nourri, vêtu et abrité par le travail d’autrui », il croit que c’est la règle :

« L’enfant se représente donc la destinée humaine comme soumise à des êtres puissants auxquels il faut plaire ; et il est clair que notre mythologie est exactement copiée sur ces idées d’enfance. “Donnez-nous notre pain”, voilà une idée d’enfant. La nature ne nous donne rien que des coups ; tout le reste est conquis par le travail . »

Mais l’enfant ne travaille pas. C’est sa part de bourgeoisie, comme il y a une part d’enfance en tout bourgeois, et de bourgeoisie en tout homme . Le bourgeois, pour Alain, c’est celui pour qui « l’art de persuader est le principal moyen d’acquérir » : celui qui a « le privilège de vivre du travail d’autrui », c’est-à-dire par la parole plutôt que par ses mains, en faisant agir les autres plutôt qu’en transformant la matière. Par quoi « tout gouvernement est bourgeois, sans remède aucun ; car gouverner c’est agir par des signes, et c’est à beaucoup d’égards un métier d’enfant ». De fait, l’enfant « apprend d’abord et bien vite à se faire servir ». Et comment, sinon par des signes, là encore, mimiques ou larmes, mots ou cris ? Le signe « est premier », en toute religion, et premier aussi en toute enfance. C’est la seule action, pendant longtemps, dont le nourrisson soit capable, du moins la seule qui produise, comme par magie, l’effet escompté. Il « apprend d’abord cette étrange science qui est toute d’incantation, et d’incantation efficace. […] il ignore tout à fait le travail, et vit seulement selon la prière ». Nouvelle confirmation que « l’enfant est idéaliste », et tout homme « selon qu’il vit en enfant ». Le monde ne se donne comme réel que par « l’effort volontaire », comme l’a compris Maine de Biran, ou même, précise Alain, que « sous la condition d’un travail ». Alors que l’enfant « reçoit vêtement, abri et nourriture ; et c’est vivre comme dans un conte . » La religion est au bout : il est facile « de retrouver exactement les expériences familiales de l’enfant en de pieuses conceptions de l’Univers, où l’on obtient tout d’un père à la fois sévère et bon, et surtout par l’intervention de la mère. Ce n’est que la politique enfantine mise en système . »

Toute religion est d’enfance, et bourgeoise par là. Contre quoi « l’irréligion du prolétaire apparaît comme le fruit naturel d’une maturité durement acquise » – quitte parfois à retomber dans d’autres mythologies, comme celle d’une société qui soit à la fois d’abondance et de loisir . « On n’est pas prolétaire à bon compte, et on ne l’est jamais assez . » Non, pourtant, que les religions ne soient que « des tissus d’absurdités », « une longue suite d’erreurs énormes », enfin « une longue tromperie ». Au contraire : « aucune religion n’est fausse », et même elles seraient toutes vraies, si nous savions les penser ensemble et selon l’homme, c’est-à-dire selon l’esprit . Car toutes parlent de nous, et disent vrai au moins par là. « L’anthropomorphisme est bien loin d’être l’erreur capitale des religions ; il en est plutôt la vérité vivante . » De là une méthode, qu’Alain ose dire « pieuse », dont aucun croyant ne peut se satisfaire : elle suppose que toutes les religions sont vraies, ce qui va « droit contre Pascal », lequel était « trop géomètre ou, pour dire autrement, trop peu païen pour être chrétien ». Alain, lui, n’est d’aucune Église. Il considère toutes les religions comme des « fables », des « contes » ou des « images », mais constate qu’elles n’en sont pas moins « pleines de sens », et même « vraies », à leur façon. Il les juge révélatrices au moins de ce que nous sommes, ou pouvons être, ou devons être. « La morale est sans doute le vrai de la religion », comme elle est le vrai des fables, « et ce n’est pas peu ». Qui ne voit que La Fontaine dit vrai, dans ses fictions, et plus que les théologiens ? « Il y a une vérité des contes », quoiqu’elle soit « de l’homme seulement », point des choses. Cette vérité qui est en nous, ou qui est nous, explique que « les contes nous plaisent encore ». Aussi ne s’agit-il pas de les réfuter, mais de les comprendre. « Fait-on des objections à une fable, si la leçon est bonne ? » « Demande-t-on si les contes sont vrais ? » Tant pis pour les théologiens, les bigots et autres superstitieux, qui prennent ces allégories à la lettre. Tant pis pour les anticléricaux, s’ils font la même erreur . La piété d’Alain est à l’opposé des uns comme des autres. Elle porte sur l’esprit, certes illimité, puisqu’ « il pense toute limite, donc au-delà de toute limite », mais qui n’est vivant qu’en l’homme.

Que toutes les religions soient vraies, en un sens, cela ne signifie pas qu’elles se valent toutes. Alain les présente diachroniquement, ou « dynamiquement », comme dirait Auguste Comte, en trois « étapes », qui sont aussi, synchroniquement ou « statiquement », trois « étages de l’homme ». Et ces trois étapes marquent un progrès (quoique la dernière n’annule pas les deux autres), comme ces étages marquent une hiérarchie. Cela explique le plan qu’Alain suit dans Les Dieux, comme déjà dans l’espèce de brouillon – mais parfois supérieur à la version ultime – qu’en sont les Préliminaires à la mythologie. Après une première partie consacrée aux contes, « qui sont comme la religion de l’enfance », (« La mythologie enfantine », dans les Préliminaires, « Aladin », dans Les Dieux), Alain étudie successivement ce qu’il appelle « les trois degrés de la religion » ou de « la mythologie humaine ». Il est ici très proche de Hegel, dont il se réclame expressément : d’abord « la religion agreste, ou religion de la nature » (« Pan », dans Les Dieux) ; ensuite la « religion urbaine » ou « politique » ou « olympienne » (« Jupiter ») ; enfin « la troisième religion, la religion de l’esprit », celle du « peuple juif » puis de la « révolution chrétienne » (« Christophore »), laquelle marque « un progrès décisif ».

Pan, ou la religion de la nature

D’abord, donc, « le paganisme, ou religion des paysans ». C’est croire au « dieu Tout », c’est-à-dire en la Nature, mais dans l’indéfinie multiplicité de ses éléments – un arbre ou un animal, une montagne ou un fleuve, le soleil ou le vent – plutôt que dans l’unité, nécessairement abstraite, de quelque entité ou déité que ce soit (donc par fétichisme, dirait Auguste Comte, plus que par théologie ou métaphysique). C’est la religion « la plus naturelle ou, si l’on veut, la plus ancienne ». Quoi de plus naturel que de croire en la nature ? « Ce grand univers, qui nous tient de toutes parts, qui nous fait vivre et nous tue, et qui n’en pense pas plus long, est bien digne d’être craint et d’être aimé ; il n’a pas cessé de l’être ; les poètes le chanteront toujours . » Le temps qu’il fait nous y pousse, autant que celui qui passe, et les deux, pour la nature, ne font qu’un, qui est le rythme des saisons. « Noël, Pâques, la fête des morts sont des fêtes de saison, qui ne trouvent point d’incrédules. Chacun est panthéiste à son heure, et subit le grand charme . » Par exemple Hugo, qui « restitue l’unité des dieux en un panthéisme fraternel, ce qui est diviniser le désir et tout embrasser ». Mais les humains sont d’abord sensibles au détail, plus qu’à l’ensemble. Ils adorent « la vache et le serpent, aussi le volcan, aussi la lune et le soleil … » Le dieu Pan symbolise « ce panthéisme naïf, où le dieu Tout se change en une poussière de dieux ». Cette religion de la nature subsiste encore aujourd’hui, y compris chez les chrétiens ou les athées. Elle a sa part de sagesse :

« L’idée qui me semble exprimée dans toutes ces grandes peintures des fêtes paysannes, c’est qu’il faut attendre la Nature, faire comme elle veut, ne pas discuter, ne pas souhaiter d’autres cieux et un autre monde, ni une condition surhumaine, ni un progrès selon nos préférences ; et telle est la part de soumission qui se trouve dans la piété ; mais j’y vois aussi un espoir et une confiance, qui sont certainement un signe d’adaptation et un régulateur de santé. Car l’homme qui se plaint de sa condition humaine et qui accuse la nature est un homme qui commence à mourir et même qui souhaite mourir . »

On sait qu’Alain, pour décrire « la structure de l’homme », emprunte volontiers à Platon l’image du « sac de peau », avec ses trois étages (le ventre, le cœur, la tête : le pourceau ou l’hydre, le lion, le sage ). C’est une espèce de topique, sur laquelle il ne variera jamais, tout en la développant, comme dirait un musicien, en d’innombrables variations. Il y revient dans les Préliminaires : « Revenant à Platon, je veux, pour finir, décrire l’homme comme il l’a fait. Dans un sac, dit-il, nous allons coudre ensemble un sage, un lion et un pourceau. Ou, en d’autres mots, nous dirons que l’homme est tête, poitrine et ventre . » Puis, de façon plus explicite, dans Les Dieux : « L’homme est ventre, ce qui est désir et peur ; l’homme est poitrine, ce qui est colère et courage ; l’homme est tête, ce qui est prudence et gouvernement. » De là « les trois religions, de désir, de courage, et d’esprit », qui « sont ensemble maintenant comme toujours elles furent ». Le paganisme agreste correspond au ventre ; c’est dire assez son importance et sa pérennité : « L’homme est un animal pensant, qui ne s’est pas plus délivré de son ventre que de sa poitrine ou de sa tête . »

Religion de la Nature, donc. Mais Nature, c’est-à-dire quoi ? C’est-à-dire les bois, où nul ne vit que pour se cacher, où tout fait peur, où visible et invisible se mêlent, comme un « dieu sylvestre, dont la substance est faite d’absence et de silence ». C’est-à-dire l’ordre du ciel et des saisons, de la « fidèle nature » et des fêtes paysannes : « Religion allègre, qui marche avec les travaux ». C’est-à-dire « la prudence quotidienne des bêtes », qui « furent des dieux partout ». Face à la nature immense et violente, l’homme « se sent petit et faible », et pourtant sans limites : « tel est le sentiment du sublime », qui pousse à toutes sortes de délires ou d’ivresses . Mais enfin « l’homme se retient », se contrôle, se surmonte : il ne mange pas comme les bêtes, ni ne tue ou ne séduit comme elles. De là les rites, qui sont « la négation même de toute bacchanale », et le rire, qui « désarme toutes les fureurs, même voluptueuses ». Ainsi l’esprit se montre en réglant les mouvements du corps, toujours trop vifs ou trop veules chez qui s’abandonne ou se laisse aller. La superstition s’en empare, comme on voit dans les oracles ou le sorcier (« religion, par le poids même, descend à superstition »), mais aussi la raison, qui mesure et compare, comme font l’arpenteur ou le marin. Or « l’arpenteur n’est pas sorcier du tout », et le marin encore moins. Le premier est « continuellement jugé, par les échanges et partages » ; le second, par la mer elle-même, qui est « un lieu de danger plutôt que d’épouvante », donc d’action plus que de prière. Aussi « la plus raisonnable des civilisations fut-elle toujours maritime », comme on voit en Grèce ou dans l’Odyssée. Cela met la religion de la Nature à sa place, qui est d’être « subordonnée, quoique conservée ». Le poète peut bien la chanter, « revenir à son frère l’arbre et à sa sœur la couleuvre », mais enfin que la nature soit bonne, c’est « une illusion de citadin ». Le vrai est qu’elle est « sévère et sans tendresse hors de l’homme ; en l’homme elle est encore pire, et c’est le janséniste qui a raison ». La « souveraine nature », la « sauvage nature » n’est pas Dieu, du moins pas un Dieu que l’esprit puisse adorer : « Le séduisant et enivrant panthéisme doit être continuellement repoussé et rabaissé à son niveau. Il nourrit tout le dessus, comme le ventre nourrit la poitrine et la tête, mais il n’est que ventre, et l’homme n’est pas que ventre . »

Jupiter, ou la religion de l’homme

De là un autre paganisme, mais des villes, malgré l’étymologie, plutôt que des champs, du thorax plutôt que du ventre, enfin « religion de l’Homme » plutôt que de la nature, donc politique plutôt que panthéiste. « Jupiter, le dieu politique, a vaincu les Titans, qui sont les dieux de la terre, entendez non pas même les passions, mais la brute sans loi, qui est au-dessous des passions . » Tout change alors : « Ce qui se montre surtout, dans les religions de la Nature, c’est la soumission et la résignation devant les forces du monde. […] Au lieu que l’Hercule grec et les autres dieux représentent l’homme-roi, roi par gymnastique et musique, roi par l’organisation politique. C’est le moment de la liberté, où l’homme dépend principalement de l’homme . » La piété va d’abord des enfants aux parents (« la piété filiale est première dans le temps »), et d’autant plus après que ces derniers sont morts. Aussi la « religion de l’homme » repose-t-elle « sur la commémoration des grands ancêtres ». Cela donne raison à Auguste Comte, qui voulait que « les morts gouvernent les vivants » ou nous aident, pour mieux dire, à « régler de mieux en mieux notre instable existence ». Aussi le culte des morts se trouve-t-il « partout où il y a des hommes, et partout le même ; c’est le seul culte peut-être », dont les théologies ne sont « que l’ornement ou le moyen ». Parce que les morts sont admirables ? Évidemment pas ! Mais parce qu’on tend à n’en retenir que le meilleur. C’est comme l’antidote de la misanthropie :

« Je conviens qu’il n’est pas facile d’admirer un homme vivant. Lui-même nous décourage. Seulement dès qu’il est mort un choix se fait. La piété filiale le rétablit d’après le bonheur d’admirer, qui est l’essentielle consolation. À chaque foyer se composent les dieux du foyer, et tous ces efforts, qui sont réellement des prières, se rassemblent pour élever les statues des grands hommes, plus grands et plus beaux que nous. Ils sont nos modèles, désormais, et nos législateurs. Tout homme imite un homme plus grand que nature, que ce soit son père ou son maître, ou César, ou Socrate ; et de là vient que l’homme se tire un peu au-dessus de lui-même. Le progrès se fait donc par la légende ; et au contraire par l’histoire exacte on arriverait vite à se prendre au-dessous de soi ; d’où une misanthropie qui, après avoir rabaissé les inventeurs d’idées, perdrait bientôt les idées elles-mêmes . »

À la campagne, où « il suffit d’avoir vécu longtemps pour savoir beaucoup », le culte des morts tend à rester familial ou indistinct. En ville, on admire davantage les héros. Ce n’est plus ventre mais thorax , « cœur impétueux », colère, orgueil : le héros est comme les dieux de l’Olympe, « on ne l’admire jamais sans le craindre ». Toutefois on le chante, et « les auditeurs sont tous gardiens de la légende, qui est ce qu’on doit dire », comme l’étymologie le rappelle et comme les poètes le confirment. Ville : entassement des pierres et des hommes. Tous se resserrent « autour du temple, autour du tribunal, autour du marché ». Voilà que les dieux agrestes sont « rabaissés au niveau de l’ornement. Le faune fait rire ; il ne ferait point rire si Jupiter faisait rire. Ainsi la ruse du prêtre gagne toujours . » Le faune, dieu imparfait, est aussi un homme imparfait, avec ses cornes et ses pattes de bouc. Alors que le dieu grec, « c’est l’homme parfait », c’est-à-dire l’athlète, par quoi « la religion olympienne pourrait aussi bien être dite olympique ». La statuaire ici parle assez clair. L’athlète, « ce modèle d’homme », sert de modèle de dieu, pour le sculpteur. Et rien d’aussi beau, comme disait Hegel, ne s’est jamais vu, ni ne se verra. Mais cela touche à la religion, autant qu’à l’art : « « Ici le dieu c’est l’homme ». C’est le vrai miracle grec, antérieur à la philosophie, et d’où elle naît :

« Si surhumaine que soit cette image de l’homme, ce n’est pas peu de chose de l’avoir tracée, et si près de l’homme, si ressemblante à l’homme, si terrestrement heureuse. Une fois, donc, l’homme se trouve heureux dans ses limites et puissant par soi. […] L’homme règne. Non par une autre vie. La vie humaine suffit. Il ne lui manque que de durer toujours. Il ne manque à la perfection athlétique que de rester à jamais à son point de maturité. Le dieu c’est l’homme qui ne meurt pas . »

Ce sont les dieux d’Homère, comme on voit, plutôt que de Platon ou d’Aristote. « Moments de l’homme », écrit Alain. La poésie, mieux que les prêtres ou les philosophes, ne cesse de « vaincre le monstre panthéistique, et de dessiner l’homme seulement homme, si naturellement surhumain ». Point besoin ici de révélation. « Quoi de plus clair qu’un athlète ? » Il suffit de voir et d’admirer. Toutefois l’athlète n’est que force, comme César n’est que pouvoir, et « le pouvoir n’est pas dieu », ni la force, ni donc Jupiter . C’est en quoi cette religion de l’homme « est encore une religion de la nature ; car les grands hommes sont des forces et des vainqueurs ». Il faut donc autre chose, une « troisième religion », qui aille « à la source de ces grandeurs, qui est l’esprit ». Cela, l’esclave le pressent, et certes « ce qu’il pense n’intéresse personne », mais il n’en pense pas moins, comme on voit dans Platon, ou plutôt il n’en pense que mieux, comme on voit chez Hegel ; et que « l’esclave pense », c’est là « le plus grand fait humain ». Les dieux n’en savent rien. Mais il suffit d’en rire, et « les dieux s’en vont ». Ici règne l’esprit, qui est « fantaisie et frivolité ». C’est qu’il « se moque de tout ».

De l’homme à l’esprit

Je suis allé très vite sur les contes de l’enfance et les deux paganismes, agreste et urbain, disons sur Aladin, Pan et Jupiter, qui servent respectivement de titres aux trois premiers livres des Dieux. Ce ne fut même pas un résumé : juste quelques aperçus, pour donner envie de les lire. Mais voilà que j’arrive au quatrième livre – « Christophore » –, où j’ai toujours vu l’essentiel et que je voudrais recopier presque en entier. Le titre l’indique assez : il s’agit du christianisme, qu’Alain – comme Hegel, dont il se réclame expressément – appelle « la religion de l’esprit ». Mais l’esprit, qu’est-ce ? « La subjectivité infinie », répondait Hegel. Soit. Mais aucun sujet n’est infini : il serait Dieu, et Dieu, même selon Lagneau (a fortiori selon Alain !), « ne peut être dit exister ». Il faut en conclure que « l’esprit n’est point », entendant par là qu’il n’est pas un être qu’on pourrait saisir ou localiser, « ni hors de l’homme, ni dans l’homme », sans pourtant être un néant, puisque l’esprit pense, incontestablement (puisque toute contestation le confirme) et sans limites (puisqu’il les dépasse toutes, « au-delà comme en deçà », en les pensant comme limites). Alain se réclame de Spinoza (« le seul homme peut-être qui ait pensé l’esprit »), mais sans le suivre tout à fait. C’est que la nature pour lui n’est pas Dieu, pas plus que Dieu n’est substance. Où l’on retrouve l’idée – hégélienne plutôt que spinoziste – de « subjectivité infinie ». Ici, contentons-nous de citer, à défaut de pouvoir tout à fait comprendre ou adhérer :

« L’esprit n’est ni dedans ni dehors ; il est le tout de tout. Au-delà du connu il pense régions sur régions ; et tout le possible, il y est ; et là où il veut se nier, il y est encore ; à sa propre mort il y est. Si loin qu’on étende l’être, l’esprit est plus grand ; ce qui ne veut point dire seulement qu’il dépasse les limites ; l’idée même d’une limite de l’esprit est absurde, car la limite, seulement pensée, a deux côtés ; d’avance l’esprit dépasse tout. Quand on dit qu’il n’est point, on entend qu’il est plus qu’être . »

Judaïsme

Je ne m’attarde pas sur cette conception de l’esprit, dont j’ai traité ailleurs . C’est la religion qui nous importe ici, plus que la métaphysique. Et certes l’esprit n’est pas totalement absent de Pan ou de Jupiter, je veux dire des peuples qui les adorent ou les craignent, mais il n’apparaît au premier plan qu’avec « le peuple de l’esprit », à savoir, pour Alain comme pour Hegel, « le peuple juif ». Or « le plus haut paradoxe, c’est que l’esprit est un et indivisible ». De là le monothéisme, qu’Alain juge parfois « dur et inhumain » – le culte de l’Un pousse au fanatisme et au fatalisme, comme on voit dans l’islam –, mais qui constitue pourtant un progrès, comme « d’Hercule à Jésus ». Alain, sur cette question, semble quelque peu ambivalent. Tout en convenant que « plusieurs dieux valaient mieux qu’un seul », à certains égards, il prend acte, avec Hegel, de ce que « l’histoire universelle est l’histoire de l’esprit », et que celle-ci a tranché. Le monothéisme, en tout cas en Occident, règne seul. Comment expliquer son apparition ? Peut-être par le lieu même qui le vit naître. Dans la campagne ou dans la ville, les dieux sont innombrables : il y en a un derrière chaque arbre ou chaque statue. Dans le désert, rien de tel, ni arbres ni statues, et rien de tel non plus dans le judaïsme, ni dieux ni idoles : « L’idolâtrie se sait fausse. Le psaume seul trouve grâce, par l’immolation des pensées. Les faux dieux sont immolés ; les métaphores sont immolées ; il reste le vide du désert et la formidable absence, partout présente . » Cette absence, c’est l’esprit (« l’éternel absent »), toujours trop grand pour nous. « Tout esprit fini étant insuffisant, il faut s’humilier par la propre grandeur que l’on connaît de soi » et accepter qu’ « il n’y a de vertu que l’obéissance ». On sent chez Alain une espèce de réserve, dont il est difficile de savoir – la question se pose surtout après qu’on a lu son affligeant Journal – ce qu’elle doit à sa lecture de la Bible (« un livre effrayant, mais c’est le Livre »), à l’influence de Hegel ou à l’intériorisation de clichés antisémites. Par exemple ceci :

« On perçoit ce que c’est que traîner la Bible accrochée après soi. Et ce mépris de l’homme, et ce mépris de soi, mais cet orgueil de n’être rien, et l’essentielle ironie de Job, qui sait qu’il n’a pas mérité, mais que c’est juste. Cet esprit, qui est toujours en faute, est d’une certaine manière indifférent aux fautes, et sans aucune espérance, d’où travail, plaisir, douleur, ont le même pouvoir d’occuper le temps. Le Juif travaille comme il se lamente ; et ce genre d’attention sans projet s’est trouvé souvent plus efficace que l’ambitieux dessein de régner . »

Au fond, ce qu’Alain, comme plus tard Simone Weil, reproche au judaïsme, c’est d’avoir pensé l’esprit comme puissance : « L’attribut de puissance, délégué à l’esprit pur dans une sorte d’emportement, doit être pris comme la partie honteuse de la religion de l’esprit ». C’est aussi sa partie la plus dangereuse :

« La Bible, ce livre cruel, n’a pas fini de massacrer. […] Ce culte de l’esprit extérieur, irrité, inflexible, invincible, est peut-être l’essentielle idolâtrie. Car les fétichistes ont consolation et espérance par la multitude des dieux ; l’un vaincra l’autre ; ces naïves fictions représentent assez bien la situation réelle de l’homme ; car la variété des choses fait qu’il y a remède à tout. Mais un seul Dieu, qui est ensemble esprit et force, cela écrase, cela massacre par l’idée seule . »

À quoi Alain oppose « la doctrine de la grâce » et « le scandaleux supplicié », autrement dit le christianisme. « Dans la Bible, ajoute-t-il, il n’y a point de grâce. L’esprit est un tyran absolu. Telle est sa manière d’exister. […] Il est seul, sans recours ni secours . » Et le chapitre se termine par un éloge de Spinoza, qui voudrait « effacer » – mais comment le pourrait-il ? – ce qu’Alain semble bien percevoir de désagréablement équivoque (par « quelque semblant de critique ») dans les lignes en question :

« Un retour biblique de la réflexion marquera encore d’ironie nos conventions préliminaires avec nous-mêmes ; toutefois cet exercice, de combiner sans croire, est un genre d’intelligence qu’il est permis de suivre, pourvu qu’on le méprise. Et l’esprit biblique, formé d’ailleurs à ce jeu par les affaires, qui sont des ordres de Dieu aussi, garde une avance étonnante sur d’autres pensées plus rustiques qui se mêlent encore d’être justes et d’usurper sur Dieu. L’entendement est juif, et déploie dans l’abstrait ses aptitudes théâtrales, faisant jouer les apparences de la raison, à l’ébahissement des paysans, venus à la ville pour quelque foire. S’il se trouve ici quelque semblant de critique, il faut l’effacer devant Spinoza, le plus rigoureux et le plus sûr des maîtres à penser, et le modèle de l’homme libre, quoiqu’il renoue les fils de l’Éternel . »

Passons. Le judaïsme, pour Alain comme pour les chrétiens, n’est qu’une étape : il importe de rester fidèle à « l’esprit foudroyant de la Bible », non de s’y arrêter. Au reste la « première pensée » est toujours poétique, donc métaphorique. « L’imagination nous engage par le choc de l’étonnant, du beau, du sublime », par quoi « toute religion est donc révélée », c’est-à-dire rêvée plutôt que démontrée ou connue. « Les Prophètes, disait déjà Spinoza, étaient doués non d’une pensée plus parfaite, mais du pouvoir d’imaginer avec plus de vivacité », et sur ce point au moins Alain est spinoziste.

Christianisme

La religion, comme l’art, est un fait d’imagination : c’est faire être ce qui n’est pas, donner corps ou âme à l’invisible . Que ce soit vrai aussi du christianisme, comme on voit par les paraboles, ne le réfute nullement : « Si le conte nous instruit, il est vrai comme peut l’être un conte. » Aussi Alain ne se préoccupe-t-il nullement de savoir si Jésus a ou non existé, ni « par quels témoins nous le savons ». Ce qu’il appelle « la légende de Jésus » doit être lu (il rappelle souvent que c’est le sens étymologique du mot « légende ») et relu, enfin médité et compris. Même refus de l’idolâtrie que dans le judaïsme (« Au feu les idoles »), mais purifié de puissance ; même refus d’adorer le monde (« Rien au monde n’est juste. Aucun objet n’est Dieu ») ; juste le « feu du jugement moral », mais joint cette fois au « culte du Dieu seulement aimé, nu, et sans aucune puissance ». C’est « l’Esprit du Fils, qui est tout de grâce ». Révélation ? Si l’on veut, mais imaginaire, donc exclusivement humaine, et qui cette fois met l’homme non seulement au centre, comme déjà le polythéisme grec, mais – par la métaphore de l’homme-dieu – au sommet. Jupiter est détrôné, et avec lui la puissance , laquelle se trouve « déchue de son droit divin ». Ce qu’il faut vénérer ? Non pas le Dieu tout-puissant, comme croient les théologiens, non pas le Dieu des rois ou des armées, comme croient les prêtres (« le christianisme ne s’est jamais tout à fait lavé de puissance »), mais un enfant nu, dans une étable, un innocent supplicié, sur une croix. Platon en avait eu la « fulgurante anticipation », dans sa République ; mais pour Alain c’est bien le Christ, plus que Socrate, qui en est l’image la plus bouleversante, sur laquelle il ne cesse de revenir. Le plus beau texte, sur ce thème, est peut-être ce passage des Préliminaires, que j’ai souvent cité :

« Si l’on me parle encore de dieu tout-puissant, je réponds : c’est un dieu païen, c’est un dieu dépassé. Le nouveau dieu est faible, crucifié, humilié ; c’est son état ; c’est son essence. Ne rusez point là-dessus ; pensez sur l’image [celle de la croix]. Ne dites point que l’esprit triomphera, qu’il aura puissance et victoire, gardes et prisons, enfin la couronne d’or. Non. Les images parlent trop haut ; on ne peut pas les falsifier ; c’est la couronne d’épines qu’il aura . »

Ce Dieu-là, celui du Calvaire, est à l’opposé du monde comme il va, qui nous sert d’excuse (« Ainsi va le cours des choses »). Car il y a deux formes différentes de culte, qui s’opposent directement l’une à l’autre : « Les uns adorent ce qui est, et les autres ce qui doit être ». La première, c’est « le moment païen », lequel adore « le dieu des choses sensibles » (le soleil), comme dit Platon, « le dieu des choses telles qu’elles sont », comme préfère dire Alain, et c’est le diable. Car enfin il est clair que Pierre avait des excuses, et même d’excellentes raisons de se renier trois fois, avant que le coq eût chanté … Rien de surnaturel, dans le diable, bien au contraire : le diable c’est la nature elle-même, dès qu’on lui cède, c’est « la nécessité qui revient à l’esprit », l’intérêt, l’égoïsme, la cupidité, « et le vice ne manque jamais d’être récompensé ». L’esprit, à l’inverse, est sans récompense aucune, que l’esprit même. Cela met à leur place « tous les dieux inférieurs, dieux de nature et dieux politiques [donc les deux paganismes]. Qu’ils existent, c’est évident ; ils ne sont qu’existence ; ils sont l’existence même, par laquelle nous sommes pris et repris. Seulement l’existence n’est point Dieu . » On comprend pourquoi Jésus disait que son Royaume n’est pas de ce monde. « L’univers est sans valeur toujours », puisqu’il n’est de valeur que pour et par l’esprit, lequel « est trompé s’il ne croit d’abord à lui-même, et seulement à lui-même ». C’est le moment idéaliste, « le moment chrétien », pressenti par Platon, révélé par les Évangiles :

« Platon, qui mit tout en ordre, sut nommer aussi le Bien qui est le dieu des choses telles qu’elles devraient être. Même, par une fulgurante anticipation, il a mis le Juste en croix, voulant faire entendre que cet autre dieu n’a point de puissance, et qu’il faut l’aider ; oui, porter cet enfant d’un bord à l’autre de la journée, comme fit Christophe. […] Le dieu des choses telles qu’elles sont mérite précaution ; c’est tout ce qu’on peut en dire ; mais respect non pas. On pourrait dire que l’ancienne religion se meurt, et que la nouvelle vient à peine de naître. J’aimerais mieux dire que ce fut toujours ainsi ; que toujours la puissance est sur le point d’obtenir respect, mais que jamais elle n’y parvient, par cette rumeur étonnante, et qui revient toujours, d’un dieu faible et nu, d’un dieu des choses telles qu’elles devraient être . »

Sur ce point au moins Alain est assez proche de Nietzsche : il considère que Platon est une espèce de chrétien avant la lettre, mais lui ne l’en admire que plus, quand Nietzsche ne cesse de le lui reprocher. Adorer ce qui est, s’agenouiller devant la puissance ou la nécessité, donc devant le réel, devant « les choses telle qu’elles sont », ce n’est que paganisme. Que « la force gouverne », c’est « une sorte d’axiome ». Mais « la force est sans valeur aucune » : « Qu’est-ce que cela peut prouver au monde, dans l’ordre des valeurs, si vous êtes trois contre deux ? » Adorer « la force nue », comme font les nazis, c’est méconnaître « ce que signifie positivement le supplice d’un dieu », à savoir que « la puissance n’est pas la première dans l’ordre des valeurs », ce qui confirme qu’ « Hitler a renié la croix et le christianisme ». Les rois mages s’agenouillant devant l’enfant nu, image « subversive », lui donnent tort, par anticipation, comme à tous ceux qui adorent la puissance. Il faut donc « dire adieu à la beauté grecque », qui n’est que « le bonheur d’être fort », et même à la sagesse orgueilleuse des stoïciens, qui adoraient la puissante nature, ou encore à la piété du « prophète hébraïque », qui adorait son « dieu terrible ». Ce qu’il reste ? La liberté, qui seule est « positivement surnaturelle », puisque rien de ce monde ne peut l’expliquer, ou plutôt « l’esprit libre », qui est « la plus haute valeur humaine ». C’est la grâce vraie, et la seule :

« Si l’esprit est libre, et si Dieu est esprit, il s’offre une grâce et un secours, qui n’est pas autre chose que la liberté même. Et dire qu’il faut mériter la grâce et qu’on ne la mérite jamais sans la grâce, c’est dire de la plus riche façon, et par le mot sans doute le plus beau, que nous nous affirmons libres, et que, par les données mêmes du problème, cette affirmation ne garantit rien ; elle n’est inépuisable que si l’on y croit ; et cette foi même, qui est la suprême foi et la seule foi, cette foi même est libre . »

Il faut se croire libre pour l’être en effet, du moins c’est une condition nécessaire (non certes suffisante), par quoi c’est Descartes qui « a raison au fond » contre Spinoza. Cette liberté, qui est sans preuves, n’est pourtant pas qu’une idée : elle est l’homme même, dès qu’il juge selon le vrai ou le juste, qu’aucune nécessité ne saurait atteindre ni abolir. Tel est le sens de l’Incarnation : « Après tant de religions inhumaines, Dieu s’est fait homme . » Tel est le sens de la crèche, avec son « dieu faible et nu ». Tel est le sens, surtout, du Calvaire : « C’est toujours l’homme qui est dieu, mais l’homme en sa vraie grandeur, si indépendante de pouvoir et de richesse », comme le rappelle assez « la scandaleuse image du dieu crucifié ». Aussi les « religions inférieures » sont-elles « renvoyées à leur place, non pas annulées mais subordonnées ; car l’esprit est juge de tout, et rien ne peut juger l’esprit ». La vraie religion ne croit qu’en l’homme, ou plutôt qu’en cette partie de l’homme qui est libre (non l’entendement ou la raison, selon Alain, mais la volonté : il opte à nouveau pour Descartes contre Spinoza), et qu’il faut choisir librement, que ce soit « par générosité, comme parle Descartes, ou par charité, comme dit l’apôtre ». Cela débouche, mais ce n’est pas le lieu de nous y attarder, sur une morale autant que sur une politique : « Il s’agit toujours de choisir entre l’éternel César et la conscience libre . »

Noël

Choisir, donc : l’esprit, qui « ne peut rien », ou la puissance, qui est sans esprit. Et certes c’est un choix que l’Église n’a jamais su faire : elle n’a cessé d’« adorer et justifier la force ». C’était trop accorder au Père, pas assez au Fils et à l’Esprit. « La théologie chrétienne a tout naïvement conservé Dieu le Père, le dieu des Juifs, le dieu des armées ; mais elle considère comme des réprouvés les Juifs, qui n’adorent que lui . » La Trinité est plus éclairante, qui continue de valoir jusque dans la « théologie laïque » :

« Certes il y a le Père, qui est l’être et la nécessité, la loi terrible. Certes il y a le Fils, qui est une loi plus douce, et qui fait tout égal, l’homme égal à l’Homme et l’Homme égal à Dieu. Mais il y a encore l’Esprit, qui est versatile et léger. L’esprit qui doute. L’esprit qui se moque de lui-même. Et c’est par l’élévation à ce degré que l’homme est digne de l’homme . »

Alain rêve d’un christianisme « lavé de puissance », donc débarrassé de l’Église, ce qui lui permet de retrouver, « dans la révolution chrétienne, l’idée toute pure de la Libre pensée ». Exit Jupiter, qui « n’est pas assez homme » pour être « digne d’être dieu ». Exit Jéhovah, qui « n’est plus homme du tout ». L’esprit, qui toujours doute, ne vit que « par une incrédulité continuelle ». C’est en quoi l’incrédule Alain reste fidèle à l’esprit, qui toujours nie. Mais comment peut-il dire alors qu’ « il est très vrai qu’il n’y a que la foi qui sauve » ? C’est que la foi, selon lui, est tout autre chose que la croyance, voire « directement opposée à la croyance », qui endort . La foi n’est pas une opinion : elle est « toute de volonté et de courage », en quoi elle n’est foi qu’en elle-même ou qu’en la liberté , qui récuse tous les dogmes. Aussi n’existe-t-elle qu’en l’homme, ou plutôt qu’en l’individu :

« Croyance, c’est esclavage, guerre et misère. Et, selon mon opinion, la foi est à l’opposé de la croyance. La foi en l’homme est pénible à l’homme, car c’est la foi en l’esprit vivant ; c’est une foi qui fouaille l’esprit, qui le pique, qui lui fait honte ; c’est une foi qui secoue le dormeur. En toutes les ligues, en toutes les associations, en tous les états, il se montre un bonheur d’acclamer, d’approuver les comptes, et de dormir, en haut, en bas, pendant un an, comme si les statuts pouvaient penser. Il y a aussi en ces assemblées de vrais croyants, un petit nombre de ceux que j’appelle les ânes rouges, qu’on ne peut atteler, qui ne croient rien. Ceux-là ont la foi, la foi qui sauve . »

Alain se plaît à reprendre les trois vertus théologales du christianisme – la foi, l’espérance, la charité –, en leur donnant un sens exclusivement humain . C’est là « la plus haute religion, toujours s’échappant d’elle-même ». Religion de l’amour plutôt que de la force, donc de la mère plutôt que du père , et tel est – « dans la plus longue nuit de l’année, ou presque » – l’esprit de Noël : « L’univers redouble sa parure d’étoiles, qui n’a pas de sens ; le froid mord ; l’aurore n’est que dans les pensées. Noël ! Noël ! L’enfant est né ! » C’est le mythe des mythes, pour Alain, le plus beau, le plus vrai, le plus humain. Pâques, « fête du printemps », est « la fête de la nature », donc « fête païenne », voire « barbare ». C’est adorer la vie, ce qui n’est pas bien difficile, donc aussi la force, ce qui est pécher contre l’esprit. Le premier janvier, tout laïque ou administratif, est « la fête politique », donc de la force encore, mais publique et instituée. Disons Pan, d’un côté, et Jupiter, de l’autre. Mais Noël, non. Ni Nature ni Cité, ni nécessité ni pouvoir : Noël est « la fête chrétienne, la fête de l’esprit », « la fête de l’espérance », et « dans la plus longue nuit de la nature », et pourchassé toujours par tout pouvoir. C’est la fin des Dieux, je veux dire la dernière page du livre ainsi intitulé, mais peut-être aussi la fin des dieux, je veux dire des divinités. C’est une page que je n’ai jamais pu relire sans émotion, et que l’on me pardonnera de citer un peu longuement :

« Devant l’enfant, il n’y a point de doute. Il faut aimer l’esprit sans rien espérer de l’esprit. Il y a certainement une charité de l’esprit à lui-même ; et c’est penser. Mais regardez l’image ; regardez la mère. Regardez encore l’enfant. Cette faiblesse est Dieu. Cette faiblesse qui a besoin de tous est Dieu. Cet être qui cesserait d’exister sans nos soins, c’est Dieu. Tel est l’esprit, au regard de qui la vérité est encore une idole. C’est que la vérité s’est trouvée déshonorée par la puissance ; César l’enrôle et la paie bien. L’enfant ne paie pas ; il demande et encore demande. C’est la sévère règle de l’esprit que l’esprit ne paie pas, et que nul ne peut servir deux maîtres. Mais comment dire assez qu’il y a un vrai de vrai, que l’expérience ne peut jamais démentir ? Cette mère, moins elle aura de preuves et plus elle s’appliquera à aimer, à aider, à servir. Ce vrai de l’homme, qu’elle porte à bras, ce ne sera peut-être rien d’existant dans le monde. Elle a raison pourtant, et elle aura encore raison quand tout l’enfant lui donnerait tort . »

Laïcité

J’évoquais en commençant l’anticléricalisme d’Alain. Il se résume pour moi en une phrase, que j’ai toujours trouvée singulièrement forte, et même violente à sa façon : « Dans la religion, tout est vrai, excepté le sermon ; tout est bon, excepté le prêtre . » Tout est vrai, tout est bon d’un point de vue symbolique, « poétique » ou « métaphorique », comme dirait Alain (la messe, ainsi considérée, est « le drame humain essentiel » : l’esprit assassiné par les puissances, et pourtant « ressuscitant le troisième jour »), sauf les commentaires du curé, trop favorables aux puissants, et sauf le curé lui-même, trop porté à faire peur… « Nous sommes empoisonnés de religion, écrivait Alain en 1909. Nous sommes habitués à voir des curés qui sont à guetter la faiblesse et la souffrance humaines, afin d’achever les mourants d’un coup de sermon qui fera réfléchir les autres. Je hais cette éloquence de croque-mort . » La religion rend triste, par la crainte . Or « la crainte n’est ni belle ni bonne. Même Dieu, s’il menace, ne peut faire qu’un poltron. Il faudrait tirer au clair cette théologie de police, qui ne peut faire qu’une vertu de prisonniers . » Tout l’être d’Alain, dès son enfance, se révolte « contre ces moines pleurards » et « les mensonges des prêtres ». Il y a des exceptions ? Bien sûr, et la plus emblématique, qu’Alain ne cesse d’évoquer, ou d’invoquer, est celle de Mgr Bienvenu, dans Les Misérables. Mais les saints sont rares, y compris – voire surtout – parmi les croyants ! « La religion, au sens ordinaire, n’est qu’abandon de soi aux jeux de la pensée, pressentiments, accablements, vagues espérances … » Alain a mieux à faire. Il préfère la pensée attentive et l’action volontaire .

« L’esprit laïque n’est pas la même chose que l’irréligion »

Cela dit, si Alain est évidemment un militant laïque, il n’est pas un enragé de la laïcité. Par exemple « il n’a guère abordé le débat sur les écoles libres, qui a tant passionné ses contemporains ». Le mot « laïcité » n’apparaît que dans un seul des quatre index des volumes de la Pléiade, et pour deux occurrences seulement. Rationaliste, athée et humaniste, Alain se bat contre l’influence de l’Église, déjà déclinante (en 1905, lors du vote des lois laïques, Alain a 37 ans ; mais il n’a presque rien publié, sinon, sous le nom d’Émile Chartier, quelques articles et le petit Spinoza de 1900), mais dont il craint qu’elle n’ait « bientôt repris tout son pouvoir ». Ce qu’il reproche aux prêtres ? D’effrayer, de menacer, de contraindre, au lieu d’éclairer. Il sait de quoi il parle ! Il fut enfant de chœur et fit ses études, jusqu’à la quatrième, dans une école catholique. « J’avais bien peur du diable et de l’enfer », se souvient-il dans Histoire de mes pensées . Et dans un propos du 13 octobre 1906 :

« Je n’aime pas le catholicisme ; et ce n’est pas faute de le bien connaître, car à l’âge de dix ans je répondais à la messe, je versais le vin et l’eau quand il fallait, et je transportais le gros livre du côté droit au côté gauche. […] La seule chose que sait faire un prêtre, c’est effrayer un enfant ou un vieillard avec des histoires de diable et de cimetière . »

On comprend dès lors que la laïcité, à l’inverse, soit source à la fois de courage et de sérénité – mais par savoir et raison, plus que par quelque idéologie particulière :

« Les prêtres qui m’ont instruit jusqu’à douze ans étaient des ignorants, et cela se voyait ; mais c’étaient surtout des peureux qui arrivaient à me faire peur. […] Les prêtres ont peur et font peur ; et souvent l’empreinte reste. J’ai connu un incrédule qui avait peur de l’enfer. Ce que l’enfant trouve à l’école laïque, c’est une vue du monde sans tragédie, et tout au contraire un esprit d’audace, de prudence et d’industrie devant les choses, les choses qui ne pensent rien, qui ne veulent rien, qui ne sont ni bonnes ni méchantes. Ce premier sentiment de curiosité sans aucune peur, c’est le dessous de l’esprit humain. Purifié de superstition, c’est-à-dire de la peur aux yeux fermés, l’esprit pensera bien sur tout, l’esprit saura ignorer, douter, conjecturer, inventer, juger ; qu’il aille plus ou moins loin, ce sera toujours l’esprit ; et l’esprit, comme le commun langage le fait entendre, c’est toujours la partie de l’homme qui sait rire, la partie qui n’a pas peur . »

Cela, qui vaut contre les prêtres, vaut aussi contre les politiques, lorsqu’ils prétendent penser à la place du peuple, ou plutôt (car le peuple, sans les individus, n’est qu’un « gros animal ») à la place des citoyens. Une école véritablement laïque « ne dira jamais : “Ces Messieurs gouvernants, qui en savent bien plus que vous, ont ainsi conclu, et il faut les croire.” » Au contraire, puisque la vérité n’obéit jamais ! « La géométrie m’a ouvert un monde nouveau, où l’autorité ne compte pas. » C’est en quoi l’école laïque, parce qu’elle est l’école du savoir, est une école de liberté. « Le vrai n’est pas plus de la compétence d’un préfet que d’un autre homme . » C’est ce qui fait peur aux tyrans, quand bien même ils se prétendraient ou se croiraient républicains :

« L’école laïque a joué un assez bon tour à ses fondateurs. C’étaient des gens enragés contre le Pape, et souvent par vieil esprit protestant. D’où des combats homériques, et les coups de parapluie de l’autre siècle. On avait lâché la raison contre le prêtre ; et il le fallait bien ; car, entre tant de maximes concernant les mœurs et aussi la résistance aux pouvoirs, maximes que l’esprit libre retiendra, il y avait dans l’enseignement de l’Église une partie de métaphysique sans aucune preuve et sans aucune vraisemblance. La raison commença à mordre, d’après le principe évident que l’esprit ne doit pas obéir, mais seulement comprendre. La raison commença à mordre, mais elle n’a pas fini de mordre. Et si Messieurs nos chanoines laïques se sentent mordus à leur tour, et si les suaves chambellans, et si les marchands d’opinions utiles au pouvoir lèvent maintenant les bras au ciel, ce n’est que risible. C’est une nouvelle expulsion de moines qui commence. On ne fait pas à la raison sa part ; elle se fait large part. Elle rafle tout . »

La raison est laïque par essence, puisqu’elle n’obéit à aucun dogme, à aucune autorité ; et tout savoir de même. Il lui suffit d’être vrai pour échapper à quelque chapelle que ce soit. C’est en quoi « l’esprit laïque n’est pas la même chose que l’irréligion ». Rien n’empêche un croyant de « participer à l’esprit laïque » ! C’est le cas des jansénistes, au sens qu’Alain donne à ce mot, par quoi il entend le contraire des jésuites. Le jésuitisme, c’est une religion sans pensée, tout entière soumise à l’ordre et aux manières : « ce genre de religion tue l’esprit ». Le jansénisme, à l’inverse, c’est le refus de se soumettre à autre chose qu’à son propre jugement, quitte à le « jeter » finalement, comme fit Pascal, mais « par libre jugement ». Et Alain de conclure ce propos par les lignes suivantes, qu’il faut citer en entier tant elles sont étonnantes et fortes :

« L’esprit laïque serait donc l’esprit. Non pas une doctrine, mais une manière hardie de juger toute doctrine, et un profond mépris pour les moyens extérieurs. Sans autre secours que la lumière naturelle, même contre la lumière naturelle. Pascal a juré de décider, par ses propres moyens, s’il devait croire ou non. Ce doute supérieur fait scandale aux yeux du Jésuite. L’esprit laïque ne déciderait donc point qu’il faut croire, mais au contraire qu’il faut savoir, examiner, peser, et enfin librement et virilement croire, si l’on décide de croire. C’est alors l’esprit mûr et l’esprit libre qui croit, et non point l’enfant. Le fameux pari, qui depuis Pascal a pris tant de formes, est une idée laïque ; elle enferme le doute comme preuve, non pas le doute déterminé, mais le doute sans remède. L’examen est laïque ; le doute est laïque ; l’esprit est laïque . »

Faut-il alors parier ? Non pas, ou le pari d’Alain serait à l’opposé de celui de Pascal. Mais il prolonge à sa façon, et paradoxalement, la pensée de celui qu’il ne cesse de « repousser » :

« Pascal avait déjà aperçu, non sans une espèce d’épouvante, que les preuves théologiques de l’existence de Dieu sont des raisonnements puérils. Aussi disait-il : “Allez à la messe ; abêtissez-vous ; voilà la vraie preuve.” Mais il n’apercevait pas l’utilité de la messe en elle-même, quand ce serait seulement par l’immobilité et le silence commun ; surtout il ne voulait pas voir que Dieu est le nom que l’on donne au bien, et qu’il est vrai, alors, strictement vrai, que la pratique est la croyance même . »

Alain a bien vu ce qu’il y avait chez Pascal d’ « incrédulité invincible ». C’est pourquoi il le range du côté de l’esprit, contre les jésuites et les puissants, du côté du vrai Dieu, si l’on veut, celui qui n’existe pas, contre l’Église, qui n’existe que trop ! C’est ce qu’il y a de jansénisme chez Alain, ou de vrai, selon lui, dans le jansénisme :

« Ce qui est jansénisme, c’est une résignation devant l’ordre, sans aucun respect, c’est le refus d’un dieu des choses comme elles vont, une profonde défiance à l’égard de la justice que l’on nomme divine ; ce qui ne change pas le culte, mais ce qui va à le purifier d’idolâtrie. Après cela, que le janséniste se réfugie en un Dieu caché, de pur amour, ou de pure générosité, comme disait Descartes ; en un dieu qui n’a rien à donner que d’esprit ; en un dieu absolument faible et absolument proscrit, et qui ne sert point, mais qu’il faut servir au contraire, et dont le règne n’est pas arrivé, voilà le fond de la religion, je dis de la vraie et seule religion. Ici, j’en appelle à tous contre tous ; car tous sont idolâtres et mécontents de l’être . »

Alain pousse la logique de ce « jansénisme » jusqu’au bout – jusqu’à l’athéisme. L’esprit « ne vit que par une incrédulité continuelle » ; « Le pur esprit, dès qu’il se formule, se trouve athée ». Pas étonnant que l’enseignement soit laïque, ou qu’il doive l’être (y compris dans les écoles dites « libres »), puisque l’école doit apprendre à examiner, à douter, à comprendre, à savoir quand on peut, plutôt qu’à croire ! Toute leçon réelle, quel qu’en soit l’objet, « est une leçon d’incrédulité ». C’est en quoi l’école est « libératrice », comme l’indique le titre du journal des instituteurs, et tel est bien, d’évidence, le camp dans lequel Alain se range, tout en souhaitant que ce soit de moins un moins un camp, de plus en plus la République elle-même, voire l’humanité dans son entier. L’École laïque, qui libère de l’Église, doit aussi nous libérer des puissances laïques elles-mêmes, c’est-à-dire des dirigeants qui veulent qu’on les croie, quand nous sommes là, au contraire, pour les contrôler. En 1931, nous n’en sommes encore, selon Alain, qu’au début du processus, lequel reste bien sûr, en 2018, tout aussi inachevé, et peut-être inachevable, qu’il l’était alors :

« Il s’est fait un grand changement, par l’école laïque, si grand que nous en pouvons juger à peine. Un peuple qu’on ne mène plus par la peur c’est quelque chose de tellement neuf dans l’histoire que les politiques en sont effrayés ; mais patience ; je vois paraître une génération de politiques qui n’auront pas peur de ne plus faire peur ; et l’on verra une autre métaphysique, sans peur, toute poétique et toute bonne . »

Contre le « préjugé laïque »

Être laïque, ce n’est pas une raison pour mépriser les religions, ni pour rester sourd à ce que, à leur façon – poétique, métaphorique –, elles enseignent. Alain n’est pas dupe du « préjugé laïque », qui croit pouvoir se passer de toute religiosité. C’est oublier le corps, donc l’imagination, ou l’imagination, donc le corps, par quoi « l’homme est un animal religieux », ou par quoi les rites, cela revient au même, sont une espèce de gymnastique ou de danse. « Ce n’est pas dans l’esprit que se trouve la religion ; c’est plutôt dans le geste, dans l’attitude, et, en vérité, dans le corps . » Qui peut se battre à genoux ou les mains jointes ? Ainsi la prière est facteur de paix, mais pour des raisons d’abord physiologiques (et à condition que le fanatisme, qui est « la source de tous les maux humains », ne la dévoie pas). « Un homme bien irrité se met à genoux pour demander la douceur, et naturellement il l’obtient, s’il se met bien à genoux ; entendez s’il prend l’attitude qui exclut la colère. Il dit alors qu’il a senti une puissance bienfaisante qui l’a délivré du mal … » Il se trompe sur l’interprétation, point sur l’efficacité de la prière. Trop d’anticléricaux font l’erreur inverse. Alain l’a compris très tôt. À preuve ce propos de 1912, où il reproche aux libres-penseurs de nier les effets de la prière parce qu’ils sont persuadés qu’aucun Dieu ne l’écoute. Mais, leur objecte Alain, il se peut bien que l’action de la prière s’explique « sans aucun Dieu, par un jeu de sentiments qui est apparence, il est vrai, et trompeuse à l’égard de Dieu, mais qui soit très réelle et efficace par la structure de notre propre machine. » Et de conclure, non sans quelque provocation : « C’est pourquoi je voudrais voir, dans les programmes de leurs congrès, cette question, fondamentale à mon avis : de la vérité des Religions . » Alain finit par penser que « la lutte anticléricale a mal visé », réfutant « des légendes et des contes, au lieu de les prendre comme des images populaires pleines de sens ». Les laïques avaient bien sûr raison de combattre « le prêtre et le moine, et la propagande, et la persécution, et les bûchers pour les incrédules ». La mystique, dans la trop puissante Église, se « transforme en politique jusqu’à ce point que les prétendus disciples du Christ célèbrent la guerre et l’injustice ». On fit donc bien de combattre l’Église, comme puissance, mais on eut tort de ne pas percevoir, ou pas assez, ce qu’il y avait de « révolutionnaire » dans le message des Évangiles. « Le petit prêtre maigre et mal payé » parle parfois plus juste, sur ces questions, que les libres-penseurs, avec leur « pensée coléreuse, méchante, étranglée », leurs « chères pensées » trop bien nourries, qui sont toutes « des pensées de gouvernement » :

« Le vrai est autre, universel ; le petit prêtre dit cela ; je ne crois pas qu’il le sache ; mais il le dit. Et qu’il faut laisser patrie, maison, famille, amis, et suivre le vrai ; et sauver son âme. […] Les dogmes sont des contes, ou des métaphores, si vous voulez ; mais il n’y en a tout de même pas un seul qui soit pour flatter les tyrans, ou seulement pour flatter le tyran que chacun porte en lui-même. Qui donc dit que le riche ne peut entrer au royaume de Dieu ? C’est encore le petit prêtre. Et que les humbles ont la meilleure part de l’esprit ? C’est encore le petit prêtre . »

Alain ne renie pas pour autant les combats laïques de sa jeunesse, lorsqu’il faisait des conférences anticléricales dans les campagnes bretonnes. Il n’oublie pas quel fut le rôle politique de l’Église, au service des puissants ou de la réaction. Mais il refuse de jeter le bébé (l’esprit du christianisme) avec l’eau du bain (le cléricalisme). « Il fallait aller droit contre ces abus, comme on l’a fait, mais en sauvant l’idée, et c’est ce qu’on n’a pas fait . » Quelle idée ? Celle de la justice, et même de « la justice éternelle, qu’on l’appelle Dieu ou comme on voudra » :

« Les amis de la raison, en s’irritant d’une même fureur contre la foi toute pure et contre les bûchers, se condamnent à une vaine dialectique dont je n’aperçois pas la fin, et s’aveuglent eux-mêmes jusqu’à essayer de prouver que Jésus n’a point enseigné, vers telle année, l’égalité des âmes devant le jugement dernier, alors que cette idée est l’âme même de leur propre politique. Heureux encore s’ils ne vont pas à soutenir que cette idée est chimérique, et que c’est par l’égoïsme mieux éclairé et plus prudent que viendra une meilleure justice ! C’est alors que je m’indigne de cette profonde injustice à l’égard de l’homme ; c’est alors que je sens (peut-être aussi en moi-même) cette contradiction entre les pensées et les sentiments qui explique cette immobile révolte, dont nous n’arrivons pas à sortir. Que d’alliés nous perdons en toutes ces bonnes femmes qui vont chercher paix à l’église, et s’y accuser précisément de la même injustice que nous voulons finir ! Les politiques n’ont pas même à jouer de cette confusion ; c’est nous, c’est nous-mêmes qui jouons contre nous . »

Alain, qui a lu Marx, pense comme lui que la religion a « deux faces », qu’elle est à la fois « l’expression de la détresse réelle » et « protestation » contre cette détresse . Ou dans les mots d’Alain : « Acceptation, ce n’est toujours que la moitié de la religion ; l’autre est révolte, revendication, appel contre ce qui est, vers ce qui devrait être . » Sans méconnaître ce qu’il y a de possible et nécessaire sagesse dans l’acceptation, comme on le voit dans les religions de la nature, Alain préfère évidemment la révolte. « Dans toute religion, il y a une revendication d’ordre moral, une protestation de cœur contre l’injustice, contre la guerre, contre tout le désordre humain. Sans quoi la religion n’aurait jamais intéressé personne. C’est vrai, en tout cas, des religions de notre temps . » Sa première réaction sera donc de faire le tri, et de ne retenir, dans les religions, que la part qui lui convient. Au fond, c’est ce qu’il appelle « l’esprit laïque » :

« Ce qui gâte la religion, c’est la croyance en Dieu et l’idée d’une vie future auprès de laquelle celle-ci n’est qu’une épreuve et une préparation. Ces croyances conduisent à tout accepter et à ne rien faire. […] L’idée laïque, c’est qu’il y a des désordres humains qu’on n’a pas le droit d’accepter, ni pour soi, ni pour les autres. […] La foi qui va à Dieu se trompe d’objet ; elle veut que ce qui doit être soit déjà, et soit par lui-même. Comme disent naïvement les théologiens, elle croit que le plus parfait existe le plus. Au contraire, pour l’esprit laïque, ce qui existe, si on laisse aller, c’est le mal ; au lieu que le bien n’existe qu’autant qu’on le réalise, par volonté, j’entends par action des mains. Bref, il y a conflit entre l’action et la prière . »

Plus tard, Alain se fera plus conciliant, laissant à la prière et à l’acceptation leur part, toute humaine, mais sans renoncer pour autant à la révolte et à l’action. C’est refuser le conservatisme d’un Barrès, sans tomber pour autant dans l’aveuglement de certains progressistes. C’est parce qu’il ignore la part de révolte du christianisme, « parce qu’il veut nier cette religion révolutionnaire, âme de toutes les religions, [que] Barrès ne chantera jamais que des chants du soir, et des adieux à la vie, sur le mode mineur ». Et c’est parce qu’ils tombent dans la même erreur – ne voyant que la dimension conservatrice des religions, méconnaissant leur part protestataire ou revendicative – que « les amis de la libre pensée » semblent parfois donner raison à Barrès plutôt qu’aux Évangiles…

L’universel

La vérité du christianisme n’est pas celle seulement de l’humanisme (l’homme-dieu) ou de « l’éternel absent » (l’esprit), mais celle aussi de la morale universelle, que les laïques ne sauraient abandonner à l’Église. Par exemple ce propos du 11 mars 1913 :

« Il est bien facile de rendre justice à l’Église. L’idée d’une doctrine morale universelle, devant laquelle les riches et les puissants ne pèsent pas plus qu’une pauvre bonne femme, est certainement la plus haute idée qui se soit montrée sur la planète. […] Aucun révolutionnaire n’a exprimé plus fortement l’égalité des droits et le fond de la véritable dignité. […] Mais dans le fait, qui donc enseigne aujourd’hui une telle doctrine ? L’instituteur lui-même . »

L’Église, assoiffée de puissance, n’a cessé de trahir le message des Évangiles. Il faut donc que les laïques s’en emparent :

« La religion universelle, ou catholique, car c’est le même mot, est quelque chose d’individuel, de secret, d’invincible. Elle enseigne premièrement que chacun doit sauver son âme, et que les autres biens, plaisir, richesse, puissance, sont nuls à côté de ce grand devoir. […] Pour moi je ne vois pas comment ces idées catholiques s’accordent avec cette arrogance, ce mépris des petites gens, cette flatterie aux puissances, cette ambition, cette infatuation, ce culte de la force, que je remarque chez tant de catholiques, et aussi bien chez des prêtres. Ce que je vois clairement, c’est que ce grand programme est celui de la Ligue des droits de l’homme . »

On comprend pourquoi Alain parle au fond assez peu de laïcité : l’universel lui suffit. « L’école est universelle parce que le savoir est universel. En tous genres, car il n’y a point de chimie allemande, russe ou française [il aurait pu ajouter : ni de chimie catholique ou musulmane] ; il y a la chimie. Et dans l’autre ordre, celui de la cuture, Tolstoï est à tous, Goethe est à tous, Hugo est à tous . » L’universel est la laïcité vraie, comme il était déjà la catholicité vraie (Alain rappelle souvent que katholikos, en grec, signifie « universel »), ou ce qu’il y avait de vrai dans le catholicisme, qu’il n’a pas développé lui-même . Il faut en conclure que la laïcité est la catholicité développée, enfin guérie d’idolâtrie, de puissance et de superstition. C’est pourquoi « un peu de catholicisme ne nuit pas », à condition d’en sortir :

« L’Église a réalisé le catéchisme pour tous et la société internationale des esprits. Cette audacieuse entreprise dépassait de loin ce que Socrate et Marc Aurèle pouvaient espérer. Le moindre esclave, le fils d’un serf ou d’un bohémien errant avait les mêmes droits que d’autres à lire et à entendre dans le Livre universel. L’esprit éternel était finalement juge de tous les rois et de toutes les puissances. […] Mais les forces reprirent cette province nouvelle. Je me souviens qu’au petit collège de curés où j’ai commencé mes études, il y avait une inégalité choquante entre les riches et les pauvres. C’est au lycée seulement, et chez les incrédules, que j’ai retrouvé l’égalité catholique. Le trésor ne s’est pas perdu ; il a changé de mains . »

Humanisme

Il faut conclure, avant de passer, hélas, à autre chose. Le spiritualisme laïque d’Alain est un humanisme athée, ou un athéisme humaniste. « Toute religion se passe dans l’homme », et c’est ce qui permet à Alain de se passer de Dieu. Ce qu’il y a de vrai, dans les différents cultes, c’est le rapport « entre l’homme et l’esprit absolu, c’est-à-dire entre l’homme et son esprit ». Cela se voit dans le christianisme, qui est « la religion de l’esprit », et mieux encore dans « la libre pensée [qui] n’est et ne sera autre chose que le christianisme développé ». Encore faut-il le vivre concrètement, et vis-à-vis du prochain plutôt que de l’humanité en général (l’humanisme d’Alain se veut plus près de la charité que de la philanthropie). L’exemple archétypique, pour Alain, en fut formulé par Chateaubriand, dans Les Martyrs :

« Chateaubriand a dépassé le sublime païen et même le sublime chrétien, en sa parole des Martyrs, qui est peut-être la plus belle parole. Au chrétien qui donne au pauvre son manteau, le païen dit, selon sa profonde sagesse : “Tu as cru sans doute que c’était un dieu ? – Non, répond le chrétien, j’ai seulement cru que c’était un homme .” »

Ce faisant Chateaubriand, « qui ne croyait guère », remit « le christianisme à sa place parmi les grandes œuvres », et cette place, ajoute Alain, « je ne vois point de difficulté à reconnaitre que c’est la première ». Il n’en est pas moins athée pour cela, mais il en est plus humaniste (« Il n’est permis d’adorer que l’homme ») et plus cartésien, je l’ai déjà noté, que spinoziste :

« L’homme est un dieu pour l’homme. Ce vivifiant paradoxe éclate dans la légende chrétienne ; Dieu s’est fait homme. Et cela signifie que la forme humaine est sainte à l’homme, et qu’un Dieu y doit toujours être supposé. Il a manqué à la civilisation antique, qui disait déjà que les dieux étaient déguisés en mendiants, d’adorer la forme humaine par principe. L’attribut de Dieu qui se fait jour maintenant, c’est la liberté. Ce siècle est le triomphe de Descartes. Ce qui est honorable dans l’homme, ce qui fait le bien et le mal de ses actions, voilà ce qui nous a servi à concevoir Dieu. La liberté est métaphysiquement première ; le fatalisme ne se conçoit plus ; il n’est qu’un esclavage de fait . »

À nous d’en tirer les conséquences, qui sont morales et humaines, bien plus que divines ou religieuses. L’humanisme, pour Alain, est « le catholicisme des incrédules ». C’est moins une religion de l’homme qu’une morale de l’homme. « Ainsi la conscience est seule juge, la morale n’est pas pour le voisin, tu ne jugeras personne que toi . » La morale, ainsi considérée, est le contraire du moralisme. « Ce n’est point de l’humanité des autres que dépend l’humanité », mais de moi. Je ne connais personne qui l’ait exprimé aussi fortement qu’Alain :

« Savoir si un criminel est un homme, cela me regarde et non lui. C’est à moi à faire la preuve, et non à lui. Qu’il soit un homme, ce n’est pas son devoir, c’est le mien. Telle est l’idée chrétienne ; et c’est bien une idée ; et qui ne sera vérifiée que si l’on veut bien, et si l’on s’y met. Si l’on n’y croit pas d’abord, on n’en trouvera pas de preuves . »

Il faut donc y croire, sans preuve, puisque la preuve n’est que cette croyance même, ou plutôt – puisqu’elle est volontaire et nullement hypothétique – cette foi. Alain, qui se réclame ici d’Auguste Comte, y voit l’essentiel du christianisme, ou de ce qu’il en faut retenir :

« Il faut faire grande attention à ce rapport entre la foi et l’intelligence. Comte était assurément le modèle de l’incrédule, et il méditait tous les jours sur ce passage de l’Imitation : “L’intelligence doit suivre la foi, non la précéder, encore moins la ruiner.” Cette sorte d’axiome s’applique à l’humanité ; et la foi en l’humanité, sans preuves et contre les preuves, est le trait le plus remarquable du christianisme, si on le compare aux religions politiques, qui sont toujours d’un peuple et d’une race . »

Ce dernier point porte contre le polythéisme antique (les dieux de la Cité) ; mais il n’est pas exclu qu’Alain songe aussi au judaïsme. Optant résolument pour l’universel, et malgré tout le mal qu’il pense de l’Église, notre mécréant préfère le Nouveau testament, qui « est un livre grec », à l’Ancien, écrit en hébreux, et le catholicisme, qu’il veut développer, au judaïsme, qu’il juge (comme Hegel) dépassé. C’est évidemment son droit. Mais la frontière entre l’antijudaïsme et l’antisémitisme, conceptuellement claire, est souvent, en pratique, plus floue ou poreuse qu’on ne le voudrait. Cela justifie qu’on s’y arrête quelque peu.

L’antisémitisme d’Alain

Il faut en effet dire un mot, pour finir, sur le désolant Journal d’Alain, qui vient d’être publié. Je ne l’ai pas lu en entier, tant s’en faut (la chose, volumineuse, complaisante, souvent confuse, me tombe des mains) ; mais en ayant d’abord reçu le texte par courriel, en fichier Word, et sachant ce que je craignais d’y trouver, je lançai aussitôt la fonction recherche sur les mots « juif » (au singulier ou au pluriel), « Hitler », « antisémite » et « antisémitisme »… Quelle tristesse ! J’en aurais pleuré, comme d’un chagrin d’amour. Je savais bien sûr qu’Alain, en 1938, avait été Munichois, comme la majorité des Français, mais pour des raisons, aussi politiquement erronées qu’elles fussent, qui me semblaient moralement respectables, à savoir par pacifisme. Le vieux philosophe était en retard d’une guerre, comme les généraux qu’il détestait : il appliquait à la Seconde Guerre mondiale, évidemment à tort, la même grille d’analyse qui lui avait servi à condamner, cette fois légitimement, la Première, qu’il fit pourtant, par solidarité (à 46 ans, il était trop vieux pour être mobilisable), et dont l’horreur l’avait marqué à vie. Plus récemment, parcourant la biographie que lui consacrait Thierry Leterre, j’avais été à la fois surpris et peiné par un certain nombre de phrases, extraites de ce Journal alors inédit, dans lesquelles Alain tient sur les Juifs, sur Hitler et de Gaulle des propos évidemment inacceptables. Mais le biographe – qui est un des meilleurs connaisseurs d’Alain – le présentait comme diminué par l’âge, isolé par la maladie (« paralysé, il ne sort plus de chez lui que pour de courts trajets en chaise roulante »), et concluait qu’ « Alain n’est pas antisémite, même s’il a joué avec des considérations antisémites qui ne valaient pas les quelques pages, même privées, qu’il leur a consacrées ». Hélas, c’est le contraire qu’il faut dire, une fois qu’on a lu les pages en question, en effet proportionnellement peu nombreuses mais accablantes : Alain était assurément antisémite, certes sans agressivité (rien à voir, de ce point de vue, avec Céline : « la violence hitlérienne m’a toujours révolté, écrit Alain, et jamais je n’ai désiré ni espéré des pogroms ») mais aussi sans véritables remords. Pardon de ne pas reproduire ici les passages qui l’attestent : ils figurent dans ce Journal, ont souvent été cités par les médias, et on trouvera tous les plus détestables (le Journal est malheureusement dépourvu d’index thématique) dans le petit livre que leur a consacré Michel Onfray . Ce dernier, avec la fougue et le talent qu’on lui connaît, peut bien manquer parfois de nuance, dans l’interprétation – je laisse les historiens en décider –, mais cela ne retire rien à l’essentiel, qui sont les textes accablants qu’il cite, l’aveuglement politique que ces derniers révèlent (« J’espère que l’Allemand vaincra ; car il ne faut pas que le genre de Gaulle l’emporte chez nous ») et l’antisémitisme qu’ils expriment. On pourrait citer d’autres passages, à décharge ? Sans doute, mais presque tous plus tardifs, du moins dans ce Journal (donc écrits une fois qu’il est clair que l’Allemagne sera vaincue), et souvent eux-mêmes quelque peu équivoques . Thierry Leterre, dans sa biographie, semblait penser que quelqu’un qui se reproche d’être antisémite ou voudrait ne plus l’être, comme fait Alain (« Je voudrais bien, pour ma part, être débarrassé de l’antisémitisme, mais je n’y arrive point »), ne l’est plus tout à fait. Je dirais plutôt qu’il ne l’est pas de la même façon, ou pas au même sens, que celui qui s’en vante ou reproche aux autres de ne l’être pas, mais qu’il l’est pourtant, et d’autant plus incontestablement qu’il le reconnaît lui-même… Reste à comprendre comment c’est possible : comment un philosophe humaniste, qui fut dreyfusard et membre fondateur du Comité de vigilances des intellectuels antifascistes, admirateur de Spinoza et grand ami d’Elie Halévy, put tenir ce genre de propos. Rien, dans l’œuvre publié, ne le rendait prévisible. Quand on lit son Journal, note à juste titre Michel Onfray, Alain paraît « intellectuellement méconnaissable », nombre de ces pages « ne semblent pas écrites par lui, mais, plus étranges, elles paraissent même rédigées par l’un de ses adversaires », au point qu’ « à l’aveugle, comme on le dit pour la dégustation d’un grand vin », personne n’aurait pu imaginer qu’elles « aient pu être écrite par l’auteur des Propos ». De fait, si l’on m’avait interrogé, avant que j’entende parler de ce Journal, sur le rapport d’Alain à ce qu’il est convenu d’appeler « la question juive », je n’aurais guère pu évoquer que son admiration pour Spinoza ou Simone Weil (qui fut son élève), les quelques pages, que je citais plus haut, sur « le peuple de l’esprit », enfin, et peut-être surtout, ce qu’il écrivait sur l’antisémitisme de son maître vénéré, Jules Lagneau. À ce dernier, qu’il ne cesse de célébrer, on sait avec quelle ferveur, il ne fait à ma connaissance que deux reproches : il déplore son nationalisme (mais qu’il excuse en partie par son origine : Lagneau était né à Metz, alors française, qui devint allemande après la guerre de 1870) et plus encore son antisémitisme, qu’il semble n’excuser pas. Citons le texte :

« Je n’approuvais pas davantage une autre passion vingt fois exprimée devant moi et dans les termes les plus vifs. Lagneau avait un fort préjugé contre les Juifs. J’objectai un jour Spinoza et Jésus-Christ, ce qui le fit rire . »

Et voilà que l’on découvre qu’Alain, tout en jugeant que « ce fut un inconvénient pour [lui] que d’avoir été le confident de l’antisémitisme de Lagneau », est tombé, au pire moment, dans le même travers ! Certains de ses textes prennent dès lors une autre lumière, et par exemple la belle préface, ajoutée en 1946 au petit Spinoza de 1900, prend « des allures de résipiscence ». Mais revenons au fond : comment expliquer cette dérive ? Michel Onfray avance une hypothèse : Alain, traumatisé par la guerre de 1914-1918, serait tombé dans un pacifisme outrancier (« par fidélité à son pacifisme, il fut infidèle à son antifascisme »), au point qu’il « préfère n’importe quelle paix à la guerre et que Hitler lui semble préférable, du point de vue de la paix, que de Gaulle qui invite à poursuivre le combat ». Telle est également mon analyse, s’agissant du refus de la Résistance et donc de l’acceptation de l’Occupation. Sauf que cette position, fort répandue chez les pacifistes d’alors, n’explique pas l’antisémitisme… Or, ce que je viens de découvrir, c’est que l’antisémitisme d’Alain, selon toute vraisemblance, ne commence pas avec sa vieillesse, ni même ne résulte (on se demanderait d’ailleurs par quel biais) du traumatisme de la Première Guerre mondiale. J’en veux pour preuve un texte de jeunesse, écrit semble-t-il entre 1892 et 1900, pendant qu’Alain enseignait dans le Morbihan : ses « Réflexions sur la religion », qu’il ne publia jamais mais qui furent reproduites dans les Bulletins n° 13 et 14 de l’Association des amis du Musée Alain et de Mortagne, en 1990 et 1991 . Il s’agit de notes manuscrites, vigoureusement irréligieuses et anticléricales. Alain s’y attaque surtout au christianisme en général et aux prêtres catholiques en particulier, faisant preuve d’une « allègre impertinence », mais aussi de « plus d’agressivité que de justesse ». Disons que c’est plus proche de d’Holbach que de Christophore. Par exemple cette exclamation scandalisée, sans doute inspirée de son enfance : « Le prêtre met tout son art à donner des remords à un enfant de dix ans ! » Ou cette remarque, qui en dit long sur le climat de l’époque : « Le mensonge écrit, public, impudent, est tellement habituel aux évêques, qu’on ne fait qu’en rire. » Ou cette autre, encore plus violente : « Les religieuses que j’ai pu observer étaient des monstres d’égoïsme et de méchanceté ; je ne parle que de ce que j’ai vu. » Ou enfin, puisqu’on ne peut les citer toutes, ce jugement lapidaire sur les Évangiles, à l’opposé de ce qu’Alain écrira dans Les Dieux : « Le sermon sur la montagne est l’œuvre d’un fou dangereux, ayons donc le courage de le dire. » Alain, dans ces notes, n’évoque presque jamais le judaïsme, si ce n’est pour dire ceci : « On oublie trop que le christianisme est une religion juive. » Le constat n’est ni neuf ni niable (Jésus, les douze apôtres et saint Paul étaient juifs). Mais dans le contexte, parmi des remarques qui sont toutes hostiles au christianisme, une interprétation s’impose : parmi tant de reproches virulents qu’on doit faire au christianisme, il y a celui-ci, qu’on « oublie trop », d’être « une religion juive » – ce qui n’est un argument que pour les antisémites et qui confirme donc qu’Alain l’était, dès sa jeunesse, ce que d’ailleurs le Journal rappelle et (parfois) regrette … Pourquoi cet antisémitisme ? Je ne sais. On peut imaginer une influence familiale, la fréquentation, dans son enfance, d’une école catholique qui professait très probablement « l’enseignement du mépris », lequel était alors la règle dans l’Église catholique , peut-être également l’influence plus tardive de Lagneau, voire, hélas, celle d’un antisémitisme de gauche, ou à gauche , associant, selon le cliché bien connu, les Juifs et l’argent… Au reste, l’antisémitisme était si peu rare, dans la France de l’époque, y compris chez les intellectuels, qu’il n’y a rien d’étonnant à ce qu’Émile Chartier en fût atteint. L’étonnant est ailleurs : dans le fait que cet antisémitisme n’apparaisse quasiment pas dans l’œuvre publiée par Alain. Hypocrisie ? Dissimulation ? Ce n’est pas exclu. Mais je crois plus volontiers que la philosophie d’Alain – humaniste, rationaliste, universaliste – est fondamentalement incompatible avec quelque racisme que ce soit, et que c’est elle, par sa force propre, qui contraignit l’antisémitisme d’Émile Chartier au silence ou l’empêcha, en tout cas, de s’épandre librement dans son œuvre. Cette espèce de barrage ne s’avéra efficace que tant que la philosophie d’Alain fut au maximum de sa puissance, à l’exception donc de sa jeunesse, par l’immaturité (voyez ses « Réflexions sur la religion »), et de sa vieillesse, par l’affaiblissement qu’elle entraîna (voyez le Journal). Non certes, s’agissant de ce dernier texte, qu’Alain fût sénile, le Journal prouve le contraire, mais comme il prouve – tant la pensée y est confuse et l’expression indigeste – qu’Alain est très loin d’y être à son meilleur niveau. Jean Paulhan, le visitant en 1941, le juge « fort vieilli, souffrant, ne bougeant qu’à peine, parfois semblant près du gâtisme ». Le fait est qu’il arrête parfois de tenir son journal, pendant de longues périodes, se sentant incapable d’écrire, ou avoue qu’il passe plusieurs jours « sans pensée formulable ». À d’autres moments, il est tout à fait capable de réfléchir valablement, par exemple sur Montaigne ou Hegel, Dickens ou Stendhal. Mais il y a quelque exagération, me semble-t-il, à prétendre qu’il est « très en forme intellectuellement ». Comparez cette « prose hachée et le plus souvent absconse » du Journal aux grands livres d’Alain. La différence de qualité saute aux yeux ! Cela ne peut guère s’expliquer par la seule nature du texte (un journal écrit au fil de la plume, certes destiné à être lu un jour, au moins en partie, mais qu’Alain n’aurait vraisemblablement jamais publié en l’état), tant Alain, adepte du premier jet, excelle ordinairement dans l’improvisation. Le fond et la forme du Journal (pensée floue ou niaise, malgré quelques fulgurances, écriture bavarde et décousue, prose lourde et complaisante) semblent bien manifester un amollissement général de sa pensée. Cela, qui n’excuse en rien son antisémitisme (dont je viens de souligner qu’il préexistait aux atteintes de l’âge), explique que celui-ci s’exprime alors au grand jour (quoique dans un texte privé), comme il ne l’avait jamais fait, à ma connaissance, depuis sa jeunesse… « L’œuvre d’Alain, c’est comme une omelette, me disait récemment Pierre Heudier : il faudrait en retirer les deux extrémités, le début et la fin… » Disons en tout cas que c’est la partie médiane – celle de la maturité – qui est bonne, et que cela s’explique moins par la disparition momentanée de l’antisémitisme que par la cohérence d’une pensée qui, tant qu’elle est à son maximum de force, empêche ce dernier de se manifester. Ce n’est qu’une hypothèse, mais qui pourrait expliquer pourquoi l’œuvre d’Alain échappe pour l’essentiel à l’antisémitisme d’Émile Chartier, ce qui permet de la lire, encore aujourd’hui, avec intérêt et profit, et même, pour ce qui me concerne, avec émotion et admiration. D’ailleurs Michel Onfray est le premier à le reconnaître , et j’en suis d’accord avec lui. « Avec ce Journal, écrit le même auteur, Alain risque de devenir un pestiféré », c’est-à-dire quelqu’un qu’il faudrait fuir ou éviter, autrement dit ne plus lire. Je pense que ce serait dommage, et c’est au fond ce que cet article – centré, par le hasard d’une conférence, sur la question religieuse – voulait rendre concevable. Au fond, la double leçon à retenir de cette triste découverte qu’est le Journal d’Alain, c’est que la philosophie, fût-elle humaniste, n’a jamais préservé du pire, et qu’il ne suffit pas d’être de gauche pour être prémuni contre l’antisémitisme. Aujourd’hui, où une forme d’antisémitisme de gauche, ou prétendu tel, semble parfois renaître – souvent sous prétexte d’antisionisme –, cette leçon-là au moins, qu’Alain nous donne malgré lui, est plus actuelle que jamais.

André Comte-Sponville