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  • Les chahuts en classe

Un père de famille très raisonnable me parlait des programmes d’enseignement. Assurément il y a à dire et il y aura toujours à dire là-dessus. Son fils Toto, qui revenait du lycée, rompit la conversation. Toto interrogé, finit par nous dire qu’il n’avait pas beaucoup travaillé en classe, parce qu’on faisait du chahut à ce professeur-là. Je savais que ce professeur n’était ni maniaque, ni ivrogne, ni grossier, ni ignorant. Je dis au père de famille :

« Je me moque des programmes ; ce qu’on enseigne importe peu pourvu que l’on enseigne de bon cœur, car toutes les notions se tiennent. Si j’étais ministre, ou seulement directeur, j’abandonnerais aux commissions bavardes le soin de réformer les programmes, et je m’occuperais uniquement de restaurer la discipline dans les lycées.

Tout le monde connaît le mal ; personne n’ose en parler. Les professeurs eux-mêmes rougissent du chahut qu’on leur fait comme d’une maladie honteuse. Nous en sommes à ce point qu’un jeune mathématicien, si on l’enferme une heure par semaine avec des galopins de quatorze ans, entendra des cris d’animaux, et passera son année à distribuer inutilement des retenues.

L’administration connaît ces désordres, mais elle veut les ignorer. Elle laisse entendre, dès qu’on la pousse là-dessus, que le professeur est seul coupable. En quoi elle ment. C’est à peu près comme si un gendarme accusait de maladresse ceux qui se laissent assassiner. Non ; le rôle d’un jeune savant est d’instruire, et non pas de faire le garde-chiourme. Aux surveillants, aux censeurs, aux proviseurs il appartient de faire régner l’ordre. Et, dès qu’ils voudront bien agir énergiquement, le professeur fera sa classe en paix. Mais, tout au contraire, ils ont peur de tout, peur des parents, peur des amis des parents, peur du maire, peur du député ; ils ont peur surtout de perdre un élève. C’est pourquoi ils se montrent doux, conciliants, indulgents, au dépens d’autrui.

Qu’arrive-t-il cependant ? Le professeur tiraille contre l’ennemi, l’esprit sans cesse partagé entre son problème et les boulettes de papier mâché ; c’est pourquoi il est confus et ennuyeux, et tombe bientôt dans l’abrutissement le plus profond, prend son métier en haine et dicte des résumés pendant une heure. Si j’étais directeur de l’enseignement secondaire, je m’occuperais de pacifier les lycées. J’y arriverais, parce que je rendrais les chefs responsables de tous les désordres. Et nous n’aurions pas trois cents élèves à renvoyer dans toute la France pour rétablir l’ordre partout, le silence et le respect. Telle est la réforme qu’il faut faire. »

ALAIN, Propos du 18 février 1909