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JOURNAL DU VESINET, MAI-JUIN 2018

Emile-Auguste Chartier, dit Alain, (1868-1951), philosophe à propos

« La vocation d’écrire m’est venue de politique. Le spectacle des Importants m’a toujours donné l’idée de les cribler de flèches. »

« On peut définir la démocratie comme étant la grève de l’enthousiasme. »

Sauvage, indépendant, libre, anticonformiste. De nombreuses épithètes peuvent caractériser le philosophe Émile-Auguste Chartier, dit Alain, dont la mise en valeur de l’œuvre est prise en charge, notamment, par l’Institut Alain et l’Association des Amis d’Alain, installés au 75 avenue Émile Thiébaut.
Pierre Heudier, vice-président de ces deux structures, par ailleurs professeur agrégé honoraire à l’Université de Tours, nous présente ce penseur, «  laissé au repos  » par la critique contemporaine jusqu’à la récente publication de son Journal inédit. À cette occasion, l’écrivain Michel Onfray, pour qui l’occasion était trop belle de faire parler de soi, a jugé bon de dénoncer à cor et à cri un soi-disant antisémitisme de cet auteur dreyfusard, pacifiste et antimilitariste. Pierre Heudier rappelle que la pensée d’Alain est plus complexe que ce que les élans médiatiques veulent bien révéler.

Qui est Alain  ?
D’abord un grand philosophe, un écrivain exceptionnel, et aussi un professeur qui eut une grande influence sur plusieurs générations d’élèves et de disciples plus ou moins fidèles : André Maurois, Simone Weil, Georges Canguilhem, Raymond Aron, Julien Gracq, Jean Hyppolite, Sartre, Merleau-Ponty… Le jugement de Claude Mauriac le place à son rang : « Notre Montaigne s’appelle Alain. »

Pourquoi est-il peu connu du grand public  ?
- Est-il moins connu que Bachelard ou Bergson ? Notons qu’un livre comme Propos sur le bonheur s’est vendu à plusieurs centaines de milliers d’exemplaires, et continue d’être une valeur sûre dans l’édition. Regrettons seulement que le grand public ne connaisse trop souvent que cet ouvrage. George Steiner, en quelques mots, souligne l’importance d’Alain et invite à sa redécouverte : « Sa présence fut sans conteste éminente dans l’histoire morale et intellectuelle de l’Europe. Son influence imprégna l’enseignement français et des éléments significatifs du corps politique de 1906, année de la réhabilitation de Dreyfus, à la fin des années 1940. Sa prose se distingue par une économie et une clarté inégalées. » (Maîtres et disciples, 2003)

Que penser du procès d’antisémitisme qui lui est fait  ?
- Michel Onfray, à partir du Journal inédit d’Alain, a écrit un pamphlet sans nuances et ne s’appuyant que sur certains passages habilement choisis. C’est la loi du genre. Alain, qui, soit dit en passant, adhère en 1934 à la Ligue internationale contre l’antisémitisme (la même année, il est un des fondateurs du Comité de vigilance des intellectuels antifascistes), avoue effectivement des penchants antisémites (qui n’apparaissent nulle part dans le reste de son œuvre), mais il les condamne sans ambiguïté. Francis Kaplan, grand spécialiste de l’antisémitisme, à la lecture du même Journal, conclut qu’Alain n’est pas antisémite. Ajoutons que Michel Onfray a par ailleurs souvent exprimé une grande admiration pour Alain, sur lequel il avait envisagé d’écrire sa thèse. Conseil de lecture : «  Alain et le refus de la bride : le tempérament libertaire » dans Haute école, de… Michel Onfray !

Pouvez-vous présenter les différentes structures visant à valoriser l’œuvre d’Alain  ?
Il existe trois Associations : l’Institut Alain du Vésinet, l’Association des amis d’Alain et l’Association des amis du Musée Alain et de Mortagne, qui œuvrent dans le même sens. Et il y a fort à faire ! Car, comme l’écrivait Georges Canguilhem, la philosophie d’Alain est « une philosophie dont on ne peut pas dire qu’elle est dépassée ou démodée, mais dont il faut reconnaître qu’elle attend d’être réactivée. »

Le lycée Alain du Vésinet est placé sous son patronage. Que peut apporter sa pensée à la jeunesse  ?
Littérature, beaux-arts, politique, philosophie, art de vivre… : lire l’œuvre d’Alain c’est découvrir toute la culture humaine, et dans « la plus belle prose d’idées du siècle » (A. Comte-Sponville). Je pense que sa «  pertinente impertinence » et sa liberté d’esprit sont propres à séduire tous les publics. Les remarques de Jean Jaurès en 1914 valent toujours, plus de cent ans après : « Quel penseur que ce sauvage ! Avez-vous jamais lu quelqu’un qui, de gré ou de force, vous fasse autant penser ? », « Les Propos me paraissent, à bien des égards, un des chefs-d’œuvre de la prose française. »

Que privilégier dans son œuvre  ?
Lisez Propos sur les pouvoirs, Propos sur la nature, Propos sur le bonheur (bien sûr !), ou Mars ou la guerre jugée, dont André Comte-Sponville écrit : «  Sur la guerre, et sur la philosophie de la guerre, le plus beau livre que je connaisse. » Mais la meilleure introduction à notre auteur reste le tome I des Propos, en Pléiade, dont la préface d’André Maurois commence par cet éloge : « Voici, à mon jugement, l’un des plus beaux livres du monde »

Esprit qui se voulait libre, Alain était notamment dreyfusard. Que dirait-il du climat très militarisé dans lequel nous évoluons  ?
« Tout pouvoir s’organise selon l’ordre militaire, qui sera toujours son modèle bien-aimé. »  ; «  Il n’y a qu’un pouvoir, qui est militaire. Les autres pouvoirs font rire et laissent rire.  »

Alain était athée. Dans un monde où les religions sont très souvent au goût du jour, en bien ou en mal, quel regard porterait-il  ?
C’était un athée rempli d’admiration pour les religions, qui sont des œuvres humaines, donc sacrées à ses yeux, mais dont il est urgent de déchiffrer « le métaphorique langage ». Mais Alain est un militant laïque pour qui le rôle de l’éducation est fondamental : il s’agit de former des esprits libres capables se conduire et de juger par eux-mêmes. « Dites l’Esprit humain, dites l’Esprit absolu, dites l’Esprit de Dieu, vous direz toujours la même chose. »

À l’heure des polémiques souvent de caniveau, qu’apporterait-il pour retrouver un esprit frondeur constructif et pertinent  ?
Il ne faut pas s’endormir. Dans la vie privée comme dans la vie publique, dès qu’on s’abandonne, dès qu’on baisse la garde, c’est le pire qui advient. Alain ne cesse de mettre en avant la nécessaire vigilance des citoyens. J’aime cette sorte de «  théorème d’Alain  » : « Tout peuple qui s’endort en liberté se réveillera en servitude. » À lire, un tout petit recueil de Propos aux éditions Mille et une nuits intitulé Propos impertinents : percutant, vivifiant, souvent drôle… et très bon marché. Quels sont les projets actuels pour maintenir l’actualité du philosophe ? Conférences, colloques, tout est utile pour travailler à sa redécouverte. Il existe encore de nombreux inédits… Les bulletins que les Associations publient régulièrement sont d’une grande richesse et témoignent de l’intérêt que cette œuvre suscite, et pas seulement en France. Les Japonais, par exemple, sont de grands amateurs d’Alain.


Biographie d’Alain

Alain, issu d’une petite bourgeoisie pauvre, boursier percheron rétif au dressage, fidèle à une nature que Jules Lagneau sut déceler au lycée de Vanves (« Gardez cette propension à la colère, c’est ce qu’il y a de meilleur en vous. ») risque plusieurs fois le renvoi de l’École normale supérieure :
« Mes trois ans d’École furent bruyants et hors de règles (…) Je fus improvisateur et mystificateur, souvent brillant, souvent redouté, envié, critiqué fort sévèrement par ceux que je criblais (…) Je répandais la terreur. »
Son succès à l’agrégation en 1892 aurait pu l’engager dans la carrière classique qui semblait promise à ce brillant sujet reconnu par ses pairs : « Le seul parmi nous qui ait un peu de génie, c’est Chartier : or Chartier gâte son génie. » (Lettre d’Élie Halévy à Célestin Bouglé, 30 mars 1901)
Mais c’était compter sans « le fond de l’esprit » : « Je fus normalien et agrégé ; après cela, professeur ; rien n’est plus commun ; mais le rebelle et le sauvage n’ont pris que l’habit. Le fond de l’esprit est resté mauvais, ce qui veut dire bon. Encore aujourd’hui, je pense par un mouvement de cheval qui refuse la bride. Je ne sais pourquoi je le dis, car cela se voit. »
Très tôt il juge qu’il a mieux à faire qu’à écrire uniquement pour ses collègues dans des revues savantes  : « La vocation d’écrire m’est venue de politique. Le spectacle des Importants m’a toujours donné l’idée de les cribler de flèches. »

En 1900 commence sa carrière de journaliste, d’abord dans La Dépêche de Lorient, puis dans La Dépêche de Rouen et de Normandie. Émile Chartier devient Alain. Il laissera 5 000 Propos, dont 3 083 écrits pour La Dépêche de Rouen et de Normandie, entre 1906 et la guerre de 1914, « Cette guerre absurde, fruit d’algèbre et de littérature », dans laquelle il s’engagera comme simple soldat à 46 ans, et d’où naîtront, en plus d’une extraordinaire correspondance, Mars ou la guerre jugée, le Système des beaux-arts, et les Eléments de philosophie.
Les Propos portent sur les sujets les plus divers (philosophie, littérature, astronomie, politique, religions, pédagogie, arts…), et constituent pour Alain une façon d’exercer son militantisme républicain, car « le droit du savant sur l’ignorant est clairement défini ; il s’exprime par un seul mot : instruire  », et la République ne peut se maintenir que si la capacité de juger est partagée par le plus grand nombre. « D’un côté, il y avait la masse des littérateurs devant le râtelier d’or, et, de l’autre, un peuple inculte. Il fallait joindre ensemble le sentiment populaire et la plus haute philosophie. » (Entretiens avec Frédéric Lefèvre, 18 février 1928)

Dans le même esprit, il participera à la fondation de l’Université populaire de Lorient et animera celles de Rouen et de Paris : « Si j’ai si longtemps parlé et discuté dans les Universités populaires, c’était moins pour instruire le peuple que pour m’établir bien clairement en amitié avec lui (…) C’est alors que l’on comprend que le peuple, ce fils d’Ésope, n’est jamais abruti ni endormi ; il n’est qu’abandonné. » En dehors des Propos, son œuvre, élaborée essentiellement après la Première Guerre mondiale, est considérable, et nombreux sont ceux qui estiment que Les dieux, Histoire de mes pensées, Les idées et les âges, Entretiens au bord de la mer, Souvenirs concernant Jules Lagneau, constituent ses véritables chefs d’œuvre.

Notons que Georges Pascal, récemment disparu, aimait souligner que le contenu des Propos et celui des « grandes œuvres » était le même : une philosophie exaltant la puissance de l’esprit, par essence polémique, qui est avant tout liberté et volonté, et que la luxuriance des Propos et la construction même de ses œuvres peuvent rendre difficile à percevoir, car Alain, contrairement à ses confrères, est un philosophe qui cache ses échafaudages et prend un malin plaisir à égarer le lecteur pressé : « J’ai pris soin que mes pensées n’aient ni commencement, ni milieu, ni fin, et le moins de suite qu’il se peut.  »

Et c’est par quelques lignes de Florence Khodoss, écrites en 1952 pour la Revue de métaphysique et de morale, que nous conclurons cette brève présentation : « Il y a, chez Alain, une pensée métaphysique que l’on a souvent méconnue et que lui-même peut-être a contribué à faire méconnaître, car c’est chez lui une pensée retirée et masquée. Elle est pourtant le lien entre des pensées qui, isolées, ne semblent plus que des essais aussitôt interrompus qu’esquissés. Analyse de la perception et politique du citoyen, peinture des passions et réflexions sur les machines simples, le centre de perspective d’où tout cela fait un seul paysage, c’est une certaine Philosophie de l’esprit corrélative d’une Philosophie de l’existence. Cette unité – et cette profondeur – échappent, si l’on méconnaît que le moraliste et le professeur valent par ce rapport caché au métaphysicien.  »

Association des amis d’Alain http://alinalia.free.fr/ 75 avenue Émile Thiébaut, 78110 Le Vésinet