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  • Antisémite, Alain ?

Antisémite, Alain ? Il est vrai que rien dans son œuvre publiée ne semble pouvoir justifier qu’on l’en accuse. Absence significative, pour le moins, d’un refus de donner forme écrite à quelque chose qu’il vit avec colère comme une bêtise insurmontable. Mais lui l’évoque spontanément, et d’ailleurs pour s’en plaindre, dès le 28 janvier 1938, après une analyse de Rembrandt qui rend hommage au « sublime » propre à l’esprit juif – sublime dans lequel il voit un des fondements de l’antisémitisme, comme si l’esprit de la Bible rappelait de manière insupportable à l’homme son devoir de servir l’esprit, ce qu’il ne peut. Alain enchaîne abruptement : « Je voudrais bien, pour ma part être débarrassé de l’antisémitisme, mais je n’y arrive point ; ainsi je me trouve avec des amis que je n’aime guère, par exemple Léon Blum. »
Journal 19 septembre 1943 : « Heureusement l’antisémitisme va finir et mettre fin à tous ces exils sinistres. Il est malheureux pour moi que j’aie eu un peu d’indulgence pour cette cruelle folie. »

C’est qu’outre cette contradiction avec certaines de ses amitiés les plus durables et les plus profondes, la conscience de son propre antisémitisme fait planer à ses yeux un doute sur la sûreté de son jugement, y compris littéraire et philosophique : « En réalité quand je lis avec indignation le mauvais style de Bergson, je n’oublie point qu’il est juif, et en cela je me sens injuste. Il me semble qu’il faut être Juif pour écrire si mal, et pour se présenter en même temps comme un bon écrivain. »
« Passion » subie donc, conformément à l’étymologie, et passion ancienne, à laquelle Alain se souvient avoir donné libre cours dans ses années d’École. Alain se la reproche comme il osait d’ailleurs la reprocher à son maître, lui opposant alors les figures de Jésus et de Spinoza. Mais s’il se la reproche, il en reproduit souvent le vocabulaire, sans qu’on sache toujours s’il le retourne, s’il le détourne, ou s’il épouse simplement, au premier degré, une rhétorique antisémite qu’il maîtrise parfaitement.

Il faut dire que les temps rendent ces fautes de jeunesse et cette « indulgence », même secrète, à cette passion dangereuse, d’autant plus inexcusables – et encore une fois, aux yeux d’Alain lui-même.
Le 2 août 1940, en marge de sa lecture de Mein Kampf, Alain écrit : « Le débat sur l’antisémitisme se joue entre les partis politiques à violence assassine ; et il valait mieux ne pas poser la question. Or je m’y suis jeté en étourdi dès mon entrée à l’École Normale, élevant un formidable scandale par les interpellations ordinaires (Sale Juif !) ce qui fit de la peine à mes amis Brunschvicg, Halévy, Lévy-Oulmann, Eisenmann, etc. Ce qui est vrai c’est que je ne me relèverai jamais de cette faute, d’avoir jugé sans former la notion. On pouvait s’en tirer de deux manières ; ou former la notion par les sociétés anonymes, ou la former d’après la métaphysique. Je n’ai pensé à rien de tel ; simplement je me suis moqué de ces bons travailleurs ; je les ai niés comme plus tard j’ai nié Bergson. Autre imprudence ! Telles sont mes folies de jeunesse. Il faut que j’ajoute que la violence hitlérienne m’a toujours révolté et que jamais je n’ai désiré ni espéré des pogroms. »

Ce passage met en évidence une des difficultés qu’il y a à évoquer l’antisémitisme d’Alain. Le rejet de toute violence antisémite est clair, et n’a jamais fait question. Il serait trop long de revenir ici en détail sur les passages où d’aucuns ont pu lire une approbation de la politique antisémite du régime de Vichy, voire une apologie du nazisme lui-même.
L’accusation ne tient guère, et au reste Alain ne fut jamais inquiété à quelque titre que ce soit. Mais il y a une difficulté propre à la façon dont il articule, en lui-même, le sentiment et la formation de la pensée. Car il est clair (sur cet exemple) qu’Alain se permet (c’est même une sorte de méthode) de rebondir sur une passion qu’il rejette (l’antisémitisme) pour former une idée (ici la critique des sociétés anonymes). La critique des sociétés anonymes (la critique du capitalisme aveugle) n’est pas en soi antisémite, mais elle pourra s’accompagner, dans les écrits non destinés au public, d’une rhétorique antisémite facile (le juif et les milliards, etc.).

Ainsi la pensée sauve du préjugé, parce qu’elle s’en arrache – sans évidemment le justifier pour autant, bien au contraire. L’écriture publique ne livrera que l’idée, nettoyée de la bêtise qui ne peut sans doute pas cesser de l’accompagner dans l’esprit de l’auteur lui-même. Alain sait le danger d’une telle rhétorique, et jamais il n’en usera dans un écrit public. Il faut bien évidemment éviter par-dessus tout que l’homme réel s’en trouve atteint. Il ne s’agit en aucun cas de donner un fondement philosophique à une politique anti-juive, ni même de justifier un antisémitisme réel, c’est-à-dire tourné vers des hommes réels ; ni même de justifier cette passion triste, quand bien même elle s’imposerait le silence ; mais, pour le dire abstraitement, et à l’occasion du refus de ce « préjugé », de réfléchir à l’économie, à ce que nous devons à l’esprit, au rapport du Sérieux à la Frivolité, qui exprime d’une certaine façon, pour Alain, l’opposition de l’esprit juif à l’esprit chrétien.

Il reste que la question ne sort pas sans un certain désordre, dans le Journal, du domaine de la confidence ou des regrets personnels, dans le contexte de la défaite, des débuts du régime de Vichy et de la collaboration. Le choc de l’entrée en guerre, le choc de la débâcle réveillent visiblement, en Alain comme dans son entourage, « l’indulgence » aux formules antisémites, non sans un chaos manifeste dans la pensée. Il faut avoir l’esprit bien accroché, et une ferme résolution de bienveillance, pour suivre Alain dans certains développements de ces années sombres, où l’esprit semble souvent aussi éprouvé que le corps, non seulement du fait du corps, mais aussi du fait de ce sentiment d’effondrement qui semble l’envahir peu à peu.

On peut s’étonner, par ailleurs, du silence d’Alain sur les horreurs particulières à cette guerre. Il est difficile de dire ce qu’il en savait. Le refus violent d’Alain d’évoquer par l’écriture les événements qui font scandale le feraient facilement passer pour indifférent au sort des juifs, comme à bien d’autres tragédies liées à la guerre. Même après la Libération il ne reviendra pas sur ses horreurs, ni sur l’ampleur des persécutions, ni sur la « solution finale » – sans qu’on puisse bien savoir ce qu’il en sut. Mais ce refus lui est viscéral ; viscéral comme discipline d’écriture, tout d’abord, et de plus en plus, ce qui fait qu’on préfère parfois les textes de jeunesse d’Alain, plus près de l’indignation et de l’événement, aux grands textes de la maturité ; résolu donc, mais aussi, semble-t-il, nécessaire à cet homme si facilement terrassé par les émotions.

En suivant en parallèle les indications de l’Almanach et les entrées du Journal, on pourra mesurer combien, plus les événements deviennent tragiques, plus il se réfugie dans ses analyses sur le roman, ou sur la religion vraie. L’écriture ne doit pas redoubler, mais sauver l’émotion. Sa seule fonction est de former l’idée, et cet effort même est purification et libération. On peut souhaiter, surtout au regard du caractère inouï de l’entreprise nazie, que la littérature assume aussi d’autres fonctions, et se féliciter qu’elle l’assume chez d’autres auteurs, particulièrement chez ceux qu’on désigne comme les « intellectuels », et dont la grandeur tient souvent à leur puissance d’indignation, de dénonciation, de protestation : ce ne sont pas les chemins d’Alain ; non qu’il nie la responsabilité morale de l’écrivain ; mais il la pense autrement, et calque sa prose sur l’idée qu’il s’en fait. Ce choix ne fait que s’affirmer à partir de l’expérience de la Grande Guerre.
On peut le déplorer ; on ne peut sans mauvaise foi ou sans ignorance en faire un signe de consentement, et moins encore de complicité.

Extrait de la préface au Journal d’Alain, par Emmanuel Blondel