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  • Mona Ozouf commente Alain lecteur de Balzac

Dans l’admiration d’Alain pour Balzac, dont le recueil heureusement publié par Gallimard (il s’agit du célèbre Avec Balzac, enrichi de nouveaux textes, parfois inédits) permet de mesurer la force et la constance, il y a quelque chose d’énigmatique. La méfiance des pouvoirs, la haine des importants, le mépris de l’esprit prêtre, l’insurrection de la conscience raisonneuse, tout devrait le philosophe radical du romancier acquis au trône et à l’autel. Et le porter en revanche tout entier du côté de Stendhal.

Il est vrai qu’il n’a cessé de partager son cœur entre l’un et l’autre, de les comprendre l’un par l’autre. Stendhal improvise et va son train, quand Balzac retouche, rature, ravaude. Stendhal fait vivement caracoler des personnages solitaires quand Balzac les prend dans une épaisse soupe sociale dont ils parviennent mal à s’extirper. Devant les solennelles figures de l’évêque ou du préfet, Stendhal juge, s’émeut, s’indigne ; Balzac les considère paisiblement comme autant de nécessités naturelles. Stendhal aime les matins où une jeunesse légère appareille vers le futur, et Balzac les soirs où des hommes vieillissants pèsent les drames de leurs existences. Stendhal ne s’encombre guère de descriptions ; pour Balzac le monde extérieur a une consistance et une présence inégalables.

Ce dernier trait lève l’énigme. Chez Balzac, Alain trouve — au point de le lui faire en définitive préférer à son cher Stendhal, toujours un peu guetté par l’esprit partisan — la confirmation implicite d`une formule comtiste qu’il chérit : que l’inférieur porte le supérieur. Les besoins, les intérêts, les métiers, les relations, les paysages, les vêtements et les demeures comme autant de tanières emmaillotent les êtres et lestent la moindre de leurs pensées. La vertu de Balzac est de « n’avoir rien ignoré de ce rapport admirable qui fait qu`une rampe d`escalier, un siège, de vieilles boiseries, une lumière plus ou moins ménagée sont des parties de notre caractère comme le corset, la robe, le chapeau, la cravate ». De Popinot, juge exemplaire, on a tout compris quand on a vu la vieille redingote.

Alain, qui tient ce refus de l`abstraction pour le trait majeur de Balzac, entre du même coup fort peu dans une religion pourtant commune aux balzaciens. Ils veulent bien admettre que Balzac est allergique au progrès et idolâtre l`ordre, mais n’en tiennent pas moins son œuvre pour progressiste, voire subversive. À les en croire, les leçons qu’elle dispense sont à l’exact opposé des intentions de l’auteur. Hypothèse sans intérêt pour Alain.

Car Balzac n’a pas d`autre intention que de poser un œil froid sur les passions, les désillusions, les crimes. Aux canailles, et aux monstres même, il témoigne une indifférence sereine : Alain n`est pas loin d’y voir de la charité. À la fin des Chouans le terrible Marche à Terre, vingt fois assassin, revient du marché en tirant paisiblement sa vache par la corde. Le temps a engourdi le drame, le bocage a absorbé le criminel, chose désormais parmi les choses. Balzac ne juge ni ne prouve, et se contente de « tirer les idées vers les faits ».

Marque du « très grand philosophe ». Alain admire les idées de Balzac, qui ne vont jamais sans leur incarnation : « Ainsi non point l’économie mais des économes grattant dans leur coin. Non point la politique mais des politiques mystérieux comme des chats. Non point le sommaire des passions de l’amour, mais des amoureux, riches ou pauvres, confiants ou jaloux, heureux ou malheureux. » Tous suivant leur chemin selon leur pente propre, sourds au jugement d’autrui, aveugles à la chimère, figures de la nécessité. Alain, qui de Balzac n’aime guère les romans mystiques —ni Séraphîta ni Louis Lambert —, réserve sa tendresse aux romans lourdement lestés, Le Médecin de campagne ou Le Curé de village qui montrent des hommes aux prises avec une nature ingrate, tout absorbés dans les travaux prosaïques qui doivent fertiliser les terres, mais aussi les pensées.

S’il y a un seul livre à glisser dans le baluchon des vacances, c’est bien celui-ci, qui précipite vers d’autres lectures. Les romans qu’Alain désigne à son lecteur — Honorine, Une fille d’Ève —sont souvent les moins connus. Et même quand on les connaît, c’est merveille de les retrouver en compagnie d’un guide qui tient la relecture pour le plaisir suprême, et dont le seul principe est d’admiration. Le Balzac d’Alain est une machine de guerre contre la critique de prétoire — vaste catégorie qui contient à ses yeux Sainte-Beuve, Taine, Renan, « bedeaux de la littérature » — et « contre toutes les Sorbonne, empoisonnées de réfutation ». Lui veut se hisser à la hauteur de l’œuvre, non la rabattre à son niveau. Autant dire comprendre, « tant le mouvement d’admirer est la lumière de l’esprit ».

Mona Ozouf, 26 juin 1999 (article paru dans Le nouvel Observateur, puis publié dans l’admirable recueil « La cause des livres » paru en 2013 en Folio essais)