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  • Alain politique vu par Michel Onfray

A Chambois, à Argentan, à Caen, dans ces trois points qui constituent mon triangle existentiel en Normandie, j’ai expérimenté les délices du pouvoir personnel des élus et de leur toxicité parce qu’ils n’étaient pas contrebalancé par ce que le philosophe Alain nommait « Le contrôleur ».

Refus des projets, bâton dans les roues, indifférence aux propositions, dossiers mis à la poubelle, demandes non transmises à qui de droit, nombre de choses furent faites pour m’empêcher d’agir en faveur des gens et du rayonnement de leur village, de leur ville ou de leur cité. C’est un fait entendu nombre d’élus n’aiment pas tant leurs électeurs que le pouvoir qu’ils ont sur eux et la jouissance qu’ils tirent de cet exercice qui assure puissance et visibilité, courtisanerie et adulation, honneurs et reconnaissance, avantages divers et multiples, dont l’érotisation induite, dit-on, par la fonction, ce qui permet à la prédation sexuelle de s’y exercer avec plus de facilité.

Je ne crois pas en la bonté de la nature humaine, ni à la possibilité de rendre bons les hommes par la seule formule d’une autre organisation politique. En revanche, je crois judicieuse la leçon du penseur normand Alain. J’avais publié, dans ma jeunesse, un article, probablement mon premier texte signé, intitulé « Tirer la barbe à toute majesté » - c’est une citation.

Je reprends mes notes et retrouve mes coups de crayon dans la marge des écrits d’Alain : «  Le citoyen n’a pas encore bien saisi cette idée que tout pouvoir est mauvais s’il n’est surveillé, mais que tout pouvoir est bon, autant qu’il sent une résistance pacifique, clairvoyante et obstinée » ; « L’abus de pouvoir est un fruit naturel du pouvoir » ; « Les pouvoirs sont nos serviteurs, et non point nos maîtres » ; « Tout pouvoir est méchant dès qu’on le laisse faire » ; «  Tout pouvoir abuse et abusera » ; « Tout chef sera un détestable tyran si on le laisse faire ». Cet Alain libertaire à l’endroit du pouvoir se montre aussi libertaire avec les pouvoirs : « Ce qui importe, c’est le contrôle continu et efficace que les gouvernés exercent sur les gouvernants » ; «  C’est le contrôle qui fait la pensée juste et équilibrée, et tout pouvoir sans contrôle rend fou » ; «  Il faut limiter, surveiller, contrôler, juger ces terribles pouvoirs, car il n’est point d’homme au monde, qui, pouvant tout et sans contrôle, ne sacrifie la justice à ses passions ».

Le pouvoir contrôleur, c’est l’exercice du mandat impératif, c’est la délibération permanente et le vote qui la suit ; c’est la délégation sur le seul temps que dure la représentation ; c’est la restitution du mandat quand la représentation n’est pas ou plus ; c’est la multiplication des assemblées délibératives ; c’est la création et l’animation de parlements des idées ouverts à tous ; c’est la démocratie directe autant que faire se peut.

Michel Onfray, 2017