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  • Quiconque vit de persuader est bourgeois

J’ai souvent souhaité que l’on entendît, dans nos assemblées politiques, la voix du simple bon sens ; je veux dire par là quelque discours d’un Paysan du Danube. Oui, un mépris du succès et des belles phrases, une vue directe des problèmes, enfin une solution ouvrière, en prenant ce mot dans tout son sens. Le fait est que celui qui essaie de parler paysan est toujours quelque rentier qui n’a jamais tenu la bâche ni la charrue. Et ceux qui représentent l’ouvrier sont tous des doctrinaires aux mains blanches. Quand, me disais-je, verrons-nous à l’œuvre des idées courtes peut-être, mais réelles, des idées sortant toutes neuves du travail et de l’outil ?

Les idées d’un homme, ses manières de dire et de résoudre, ses respects, ses attentions, son genre de prudence et d’audace, tout cela dépend toujours du métier qu’il fait. Non pas du métier qu’il a fait. Je ne crois pas beaucoup aux traces que le métier laisserait dans le corps ; je crois bien plus aux attitudes actuelles, aux mouvements actuels, au costume actuel.

Un député, même s’il sort des champs ou de l’usine, aura bientôt des opinions de député, car c’est un métier d’être député. Au travail de persuader, on prend bien vite une idée étrange des difficultés, des moyens et des solutions. C’est exactement devenir bourgeois, et ce mot est plein de sens. Quiconque vit de persuader est bourgeois ; un prêtre, un professeur, un marchand sont des bourgeois. Et au contraire le prolétaire est celui qui, en son travail ordinaire, bute seulement contre la chose ; tels sont le laboureur, le terrassier, l’ajusteur ; on ne persuade pas l’écrou, ni le caillou ni le trèfle. Ici, contre l’obstacle même, naissent des idées courtes, mais efficaces. Chacun les remarque et souvent les admire dans les conversations de hasard. Il n’est pas rare que de telles idées, que je veux appeler ouvrières, règlent le budget d’une petite commune.

J’avais fait le tour de l’église neuve, non sans penser à l’autre église, si bien assise sur la terre, et que les obus ont mise en poudre. J’admirais les belles tuiles brunes dont on avait couvert le toit, et j’étais choqué de ne point retrouver cette riche couleur sur le clocher tout en pierre, telle une pyramide. Et comme je communiquais à un paysan cette idée de peintre, il me répondit : « C’est nous qui l’avons voulu ; non, point de tuiles là-haut ; nous savons ce que cela coûte ; une tuile qui tombe en casse quatre. » Voilà un exemple d’idée ouvrière, et je crois que toute la politique serait meilleure par de telles idées. Seulement le métier de député change tout l’homme, et fort prompte­ment. Adieu ouvrier, adieu paysan ! Le meneur d’hommes, quel qu’il soit, apprend bien vite un autre art qui ne concerne plus les tuiles, mais les hommes. Il se plaît à cette autre physique, miraculeuse. Et il est vrai que les difficultés passagères tiennent aux hommes, et que l’éloquence y sert plus que les mains ; toutefois, au fond, les véritables difficultés viennent des choses, que nous avons toujours à vaincre par industrie, et l’existence politique oublie ces choses-là. Tout se dépense à persuader.

Alain, propos du 10 janvier 1931