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  • Le goût du pouvoir

Il n’y a peut-être pas un homme politique qui ne conçoive les élections comme un plébiscite, par quoi le peuple choisit ceux qui gouverneront. Le plus grand nombre décide, parce que le plus grand nombre est la plus grande force. Tout citoyen contribue, par sa force de travail et de combat, à la puissance commune. Tous doivent donc être comptés. Si le compte est bien fait, il n’y a plus de doute sur la puissance. L’ambitieux alors se dit : « Enfin, me voilà roi pour cinq ans, je puis gouverner. » C’est par des idées de ce genre que beaucoup ont préparé la représentation proportionnelle. C’est, disaient-ils, le système qui compte le mieux ; c’est donc le plus juste.

Le citoyen, il me semble, a été amené peu à peu à considérer les choses autrement. On lui demandait de choisir ses maîtres, et par mandataires. Il s’est trouvé que, par l’émiettement des partis, les pouvoirs ont été souvent instables ; que l’ambition des représentants, toujours stimulée par des changements, a institué autour des pouvoirs une attentive surveillance, une critique toujours armée. Il s’est fait, enfin, un admirable travail de contrôle. Tout a été mis au jour, ce qui était neuf. L’opposition est apparue comme le sel de la République ; et le contrôle, sans aucune amitié, a plu au citoyen.

Car l’histoire d’autrefois et l’histoire récente prouvent assez que les pouvoirs gouvernent toujours pour eux-mêmes et selon le jeu passionnant des rivalités, soit dans la nation même, soit d’une nation à une autre, d’où les plus grands maux, qui sont ceux de la guerre, résultent à la fin. Au lieu que des pouvoirs faibles, toujours menacés, et qui ne peuvent cacher leur jeu, vivent au jour le jour selon la prudence ; dont le citoyen se trouve très bien ; car son affaire à lui est de vivre dans la sécurité quant aux biens et quant aux personnes ; et, de la grande politique, il n’a jamais récolté que des coups et la note à payer.

Ces idées sont vulgaires et méprisées. Un ambitieux prendra toujours la masse du peuple pour un matériel humain qui sert comme de pierre et de mortier à ses grandes constructions. Le général ne demande point si la guerre plaît ou déplaît au soldat, mais plutôt il le force jusqu’à lui faire dire que la guerre lui plaît. Et cela réussit, parce que l’esclave se console de gloire. De même, aucun chef de gouvernement ne demandera à l’armée du commerce et du travail une lumière quelconque sur l’opportunité d’une alliance ou sur les destins de l’Europe. Son jeu est d’engager d’abord tout le peuple, sans avertir ; son triomphe est de montrer à un moment qu’il n’y a plus qu’un chemin, ce qui fait qu’on marche avec lui, par nécessité, et même qu’on l’acclame ; car l’homme aime aussi les actions difficiles en sorte que la guerre plaît toujours trop.

D’où l’esclave revient à cette idée assez difficile à formuler, qu’il faudrait résister longtemps d’avance. Non qu’il aperçoive un passage en ces difficultés de finances et de défense commune, dont on lui rompt habilement la tête. Mais il se dit qu’un gouvernement instable et surveillé ajournera toujours, usera de petits moyens, soutiendra mollement ses alliés, ménagera les ennemis possibles, et enfin sera sage faute de moyens pour viser au grand. Mon affaire, se dit le citoyen, n’est pas qu’il y ait un grand parti et une puissance incontestée, mais au contraire que l’opposition soit forte, et ainsi le contrôle continuel, public, efficace. Je vote pour un radical, non pas pour que le parti radical gouverne sans contrôle, car tout pouvoir non contrôlé est aussitôt tyran et bientôt guerrier, mais parce que ce parti, divisé dès qu’il agit, uni dès qu’il résiste, traduit mieux que tous les autres une défiance et une prudence très naturelles à l’homme de peine, si bien nommé, par qui tout se fait, qui porte tout, et qui finalement paie tout.

Alain, Propos de politique (1934)
Deuxième propos de l’ouvrage