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  • Gardons nos sermons pour les riches

La morale, c’est bon pour les riches. Je le dis sans rire. Une vie pauvre est serrée par les événements ; je n’y vois ni arbitraire, ni choix, ni délibération. Certaines vertus sont imposées ; d’autres sont impossibles. Aussi je hais ces bons conseils que le bienfaiteur donne aux misérables.

Les plus modérés veulent que les pauvres soient bien lavés, parce que, disent-ils, l’eau ne coûte rien. Erreur ; l’eau coûte de la peine, et le savon coûte de l’argent. Il faut du temps aussi pour laver les mioches, et du temps pour laver les blouses et les culottes.

Il faut de l’ordre et de la prévoyance ; parbleu, oui : qui en doute ? Mais il en est de ces vertus comme des profits ; elles ne peuvent se greffer que sur un premier capital. Comment voulez-vous que la sagesse se soutienne quand elle se bat tous les jours avec des soucis qui renaissent tous les jours comme la tête de l’hydre ? La prévoyance sans sécurité, comprenez-vous cela ? Concevez-vous ce regard toujours porté sur un avenir noir ? Non ; c’est un cercle d’où l’on ne peut sortir ; insouciance nourrit misère ; misère nourrit insouciance.

Je connais une maîtresse d’école maternelle qui a sincèrement essayé d’enseigner un peu de morale à ses petits ; mais les leçons lui rentraient dans la bouche. « Quel plaisir, mes petits amis, d’avoir une maison propre et claire ! » Mais elle rencontrait le regard d’un ou deux mioches qui n’avaient pour fenêtre qu’une tabatière, et qu’une mansarde étroite pour trois lits.
« On doit changer son linge de corps une fois par semaine. » Hélas ! Elle savait bien que si on lavait la chemise de ce tout petit, elle s’en irait en charpie. Les dangers de l’alcoolisme, autre chanson ; mais comme elle allait faire un portrait de l’ivrogne, elle s’apercevait qu’elle pensait au père de ces deux jumeaux, qui commençaient à rougir de honte. Il y a des discours qui vous restent dans les dents.

Comment faire ? Ne point prêcher. Laver ceux qui sont sales, si on peut. Habiller ceux qui sont en guenilles, si on peut. Pratiquer soi-même la justice et la bonté. Ne pas faire rougir les enfants. Ne pas appuyer maladroitement sur leurs maux. Ne pas flatter, sans le vouloir, ceux qui ont la bonne chance d’être proprement vêtus et d’avoir des parents sobres. Non, réellement, il vaut mieux parler d’autres choses, de ce qui est à tout le monde, du soleil, de la lune, des étoiles, des saisons, des nombres, du fleuve, de la montagne, de façon que celui qui n’a point de chaussettes se sente tout de même citoyen ; de façon que la maison d’école soit le temple de la Justice, et le seul lieu où les pauvres ne soient pas méprisés.

Gardons nos sermons pour les riches, et d’abord pour nous-mêmes. Dès que l’on a quelque chose au-delà du nécessaire, et un peu de loisir, c’est alors qu’on peut diriger sa vie, combattre les maux imaginaires, et préférer la lecture au jeu de cartes, et la citronnade à l’absinthe. Mais dans ces vies harcelées, l’avenir est déjà présent ; on ne penserait qu’à l’irréparable ; on aime mieux boire quand on peut, sans penser à rien. Osez donc dire qu’à leur place vous n’en feriez pas autant.

Alain