> Espace Alain > Entretiens à propos d'Alain > Entretien avec Robert Bourgne
  • Entretien avec Robert Bourgne
Robert Bourgne, directeur de l’Institut Alain est l’administrateur littéraire de l’oeuvre du philosophe. Il s’est vu confier cette lourde tâche par Mme Gabrielle Chartier (la femme d’Alain). Il réédite Minerve ou la Sagesse aux éditions La table ronde.

Pourquoi rééditer ce recueil aujourd’hui ?

Parce que l’occasion s’en est offerte. Lorsque Cécile Guérard de la Table Ronde a fait part à Pierre Heudier, actif secrétaire de l’Association des Amis d’Alain, de son souhait d’inscrire un texte d’Alain dans la collection de poche « la petite vermillon », j’ai aussitôt pensé à Minerve ou de la Sagesse, qui avait disparu de la librairie depuis plus de vingt ans, après le rachat d’Hartmann par Flammarion. Le recueil est beau, il était libre de droits. Cela fait des raisons suffisantes. Il y a aussi que c’est un livre que j’aime. Un livre depuis mes dix-huit ans. À l’époque où je m’aventurais avec ivresse dans les Souvenirs concernant Jules Lagneau et où je m’essoufflais un peu dans les ondulations des Idées et les Âges, je me rassurais dans Minerve (et aussi dans Vigiles de l’esprit), où il y a des pauses, des horizons clairs et bien centrés, de vraies leçons où l’on suit un maître souriant. Bref, c’est un petit livre qui m’a été bienfaisant, et qui me semble l’être toujours pour qui s’y aventure librement sans souci de l’indexer dans la bibliothèque des idées du XX° siècle. Des lecteurs sans préoccupations historiques donc... Disons sans préalable historique. Ce qui ne veut pas dire que l’éditeur n’a pas le souci de dater les textes et de mentionner les circonstances, s’il y a lieu. Car il est bien vrai qu’Alain méditant reste à l’actualité humaine des événements et des individus.

Et bien, précisément quelles ont été les circonstances de la première édition par Alain ?

Des circonstances sombres, dans sa vie privée comme dans la vie publique. La guerre menace. Alain, terrassé par les rhumatismes, mal remis de la crise subie en 1937, a perdu pour une grande part l’autonomie de ses déplacements. Il va et vient entre clinique et sa maison du Vésinet, où ses amis le rejoignent, et où Mme Morre-Lambelin veille sur sa santé et sur son œuvre. Occasion de revisiter les collections thématiques qu’elle a constituées, et dans lesquelles elle a puisé matière et argument de tous les recueils. Ainsi ont paru Les saisons de l’esprit en novembre 1937, Propos sur la religion en décembre 1938, Minerve ou de la sagesse en mars 1939.

Alain est ainsi en position de se relire avec le recul de l’œuvre accomplie. Le propos de circonstance obéit alors à la stratégie générale de l’œuvre, qui depuis 1916 s’est affirmée et soutenue comme une œuvre de pacification de l’homme. Sachant qu’il n’y a de paix humaine dans l’individu comme dans la cité que par la vigilance de l’esprit. Que le travail préalable est partout de conquérir cette autonomie du jugement, à quoi l’on n’assure que par un constant et difficile travail sur le notions. Voilà exactement comment devant la nouvelle menace de la guerre, Alain éprouve le besoin de rappeler ses contemporains à cette hygiène de l’esprit, qu’il nomme ici « la sagesse intellectuelle ». Quand j’étais le naïf étudiant qui lisait Minerve je ne percevais pas l’impact politique qu’avait ce livre, et l’éclairage qu’il apportait à ce qu’on nomme le pacifisme d’Alain.

Pourquoi ce titre un peu mystérieux, Minerve ou de la sagesse ?

Qu’il soit devenu mystérieux, est un signe des temps, indice d’un glissement de culture. Minerve, auprès de Mars, Jupiter, Vénus, Apollon, Céres, etc. c’est la thématique olympienne qu’Alain a adoptée pour le classement thématique des propos, dès l’époque de leur rédaction. Minerve est donc cette fille de l’intelligence, qui se tient près de Jupiter, toisant le vaniteux Mars, et défiant Vénus. Elle conseille également Achille et Ulysse, et guide le jeune Télémaque. Intelligence qui parle au courage et rend la naïveté clairvoyante. Alain s’en souvient à la fin de la dédicace qu’il fait à Monique Marie Morre-Lambelin de « ce livre qui sans vous n’aurait pas existé », texte que j’ai reproduit en tête de la nouvelle édition. « J’aimerais signer Ulysse ou bien Télémaque, écrit-il à la fin de cette dédicace. Je n’ose ici ni l’un ni l’autre. Le premier me paraît trop important.. Et je n’ai pas la puissante naïveté du second, qui fait de lui le parfait exécutant de Minerve. Je garde mon être entre deux âges et mon hésitation essentielle entre le profond savoir et la toute-puissante ignorance. » Derrière la sévérité de Minerve se profile l’austère profil de Mme Morre-Lambelin, aussi dévouée qu’exigeante. Car c’est bien elle qui dans ces années difficile entretient Alain dans ses responsabilités d’écrivain. Au reste, le langage du mythe est l’une des précautions par quoi Alain se retire de réflexion en cet état réfléchissant qui est une sorte de bonheur contemplatif et soluble.

Jusqu’à présent, tu t’es concentré sur la réédition de livres ou d’inédits et pour les Propos tu semblais préférer l’édition complète à la réédition de recueils. Changement de stratégie ?

Il est vrai que mon projet initial fut de restituer tous les inédits d’Alain. Il en est sorti Mythes et Fables puis De quelques-unes des causes réelles de la guerre entre nations civilisées. La suite en fut interrompue par l’entreprise de l’intégrale des Propos d’un Normand que vient clore aujourd’hui le tome consacré au Premier journalisme d’Alain (les articles signés Alain avant que cet Alain soit devenu Alain). Long travail qu’ont fait aboutir, par leur ténacité, Pierre Zachary et Jean-Marie Allaire, et qui s’accomplit par le soutien du Centre national du Livre. Le plus urgent me semblait être alors de restituer aux 3083 Propos d’un Normand, qui constituent un des plus imposants monuments du journalisme français, leur contexte et leur continuité. Sorte de fresque dans le style de ce que Hegel nomme l’histoire immédiate. Images d’un monde sous lesquelles ce monde se produit. Ce qui donne à penser autre chose que la continuité ou discontinuité logique. Temporalité immanente. Le travail de réédition portait sur les œuvres, en particulier, Mars, Les dieux, plus récemment, Souvenirs concernant Jules Lagneau, Entretiens au bord de la mer, Stendhal, Balzac. Pour les recueils, j’ai plutôt pensé à des choix nouveaux, comme furent les Propos sur les Pouvoirs, réalisé par Francis Kaplan, et qui a une excellent diffusion dans Folio, les Propos sur les Beaux-Arts dûs à François Foulatier pour les PUF , ou encore les 51 Propos sur les Quatre Saisons qui vont paraître au japon dans une traduction de Mikio Kamiya. Il m’a fallu un peu plus de temps pour me convaincre que les grands recueils, que leur succès a d’ailleurs distingués (Propos sur le bonheur, Propos sur l’éducation, Sentiments, passions et signes, pour en citer d’illustres), étaient par eux-mêmes, non des agglomérats, mais des livres composés, porteur d’une structure, sous l’apparent émiettement du Propos. C’est le cas de Minerve ou de la Sagesse.

L’ordre du recueil tel qu’on le lit serait donc important, et ne pourrait se rabattre sur l’association arbitraire ?

Absolument. Mais c’est là tout le problème de la composition littéraire chez Alain. Elle fonctionne du dedans et par un appel des parties qui élisent leur tout. Une composition démocratique... de bas en haut, sans privilège pour l’autorité du concept, là même où il s’agit de rejoindre et de développer les notions. Mais c’est que le supérieur est à discerner là où l’on renvoie à l’inférieur. Pour dire autrement, le propos d’Alain ouvre le discours ; il ne s’autorise jamais d’un discours (théorie) dans lequel il prendrait place. La hiérarchisation est produite non fixée. La série et la réitération sont les lois de cette pensée. Et l’écriture est son seul mode de législation.

Quels sont les textes que tu préfères en ce recueil ?

Ceux que je suis en train de lire. Car c’est l’effet socratique de ce livre que de vous mouvoir, et de vous entraîner dans le redressement qu’il opère. En sorte qu’il s’agit bien d’une gymnastique par quoi on est disposé à délier son propre jugement. Non se détacher de croire ce que l’on croit, mais s’y exercer en toute lucidité. L’homme n’a pas besoin de l’œil du maître, qui est la peur de se tromper, mais bien d’une confiance en son pouvoir d’y voir clair, dans un horizon volontairement circonscrit, et tout juste à son usage.

Ne pas se croire maître de soi en se faisant maître des autres, mais se délivrer d’être maître des autres en se rendant maître de soi.

Mais lorsque le livre est fermé, alors oui, je puis dire que j’aime Les Ânes rouges, Mécanique civilisation, Fraternité difficile.

Le monde actuel a-t-il encore besoin de livres sur la sagesse ?

Livre sur la sagesse ou livre de sagesse ? C’est peut-être la question. Notre époque aime se documenter sur la sagesse, telle qu’elle s’est définie en d’autres temps ou sous d’autres climats. Comme on croit s’instruire de faits humains, collectés sous de notions confuses. Un livre de sagesse vous prend autrement, il est déjà le reflet d’une pratique. Ce serait beaucoup d’expliciter cette notion de la sagesse autant qu’elle élève la raison au-dessus du savoir. Minerve est, en effet, désigné par son auteur comme traitant de la sagesse intellectuelle. Quant à savoir si dans le monde actuel, autant qu’il est caractérisé par la consultation des spécialistes en tout domaine (le monde actuel), il y a encore demande aussi générale que celle de la sagesse, je serai bien tenté de répondre que la sagesse n’est pas un besoin mais une exigence. Or il n ‘est pas impossible qu’un homme à travers un livre puisse la communiquer.