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  • La pédagogie d’Alain

ÉVITER LES GUERRES TOUT EN IMITANT LE « MODELE MILITAIRE » : LA PEDAGOGIE PACIFISTE ESQUISSEE PAR ALAIN
(LE TELEMAQUE, 2012/2 (N° 42), PRESSES UNIVERSITAIRES DE CAEN)

Par Baptiste Jacomino

Résumé
Alain veut mettre l’école au service de la paix. Les guerres, écrit-il, n’ont qu’une cause : les passions. Or, l’éducation peut beaucoup contre les passions. Grâce aux Humanités, à la géométrie et à des exercices mécaniques, on peut délivrer l’enfant du fanatisme et des tensions qui conduisent aux guerres. Tout en défendant cette ligne pacifiste, Alain invite le maître à s’inspirer du « modèle militaire ». Il semble considérer qu’une discipline parfois brutale permet de donner à l’enfant la confiance en soi grâce à laquelle il va pouvoir apprendre à douter et à se méfier de lui-même, se libérant ainsi de tout fanatisme. Il y a donc chez Alain des pistes pour bâtir une pédagogie pacifiste en partie inspirée du « modèle militaire », mais il s’agit seulement de pistes et non d’une doctrine parfaitement articulée et claire.

Extraits
Sur les questions d’éducation, comme sur tant d’autres, il semble qu’Alain n’ait pas cherché à bâtir un système. Ses propos donnent à voir une pensée qui ne se clôt jamais et qui semble résister ainsi à la tentation du « fanatisme ». La philosophie d’Alain apparaît comme performative, au sens où elle fait ce qu’elle dit. Elle ne se fige jamais. C’est une des raisons pour lesquelles on a souvent présenté Alain comme un héritier des moralistes. À la suite de Pascal, de La Bruyère ou de La Rochefoucauld, Alain utilise souvent une forme brève, un style en clair-obscur et, comme eux, il produit une pensée paradoxale et non systématique dont la visée essentielle, semble-t-il, n’est « […] pas de clarifier la pensée, mais de l’éclairer » (Nathalie Froloff, « Les Propos d’Alain, entre le clair et l’obscur »)

Il y a donc bien chez Alain des pistes pour bâtir une pédagogie pacifiste. Elle ferait largement appel à des pratiques mécaniques. Certaines d’entre elles viseraient à assouplir le corps pour le délivrer des tensions qui le nouent. Il s’agirait de rendre l’enfant poli et maître de lui-même pour qu’il sache négocier et qu’il puisse ainsi contribuer à la préservation de la paix. D’autres pratiques mécaniques, inspirées du « modèle militaire », permettraient à l’élève de prendre confiance en lui. Il pourrait alors se lancer activement dans des apprentissages qui, progressivement, le conduiraient à se méfier de ses pensées spontanées et de ses premiers élans. C’est ainsi qu’il s’affranchirait du fanatisme qui menace la paix.

Toutefois, si Alain propose bien des pistes au pédagogue, il ne construit aucune pédagogie parfaitement aboutie et articulée. Le philosophe ne s’abandonne pas à l’incohérence mais il ne cherche pas non plus à bâtir une doctrine systématique. L’œuvre d’Alain semble ainsi donner à voir ce qu’elle défend : une pensée qui se méfie d’elle-même, qui se garde de tout fanatisme, et qui contribue ainsi à la préservation de la paix. Malgré les tensions qui apparaissent parfois dans les écrits du philosophe, il y a une thèse fondamentale qui n’est jamais remise en question. Les guerres, nous dit Alain, sont causées par les passions et l’éducation peut aider à préserver la paix en combattant ces passions, en « assagissant ». L’assagissement suffit-il à éviter la barbarie ? Alain ne paraît pas en douter. Mais c’est un des points sur lesquels plusieurs de ses disciples, comme Aron ou Canguilhem, se séparent de leur maître. Ils soutiennent, en particulier, qu’il est des ennemis, comme Hitler, face auxquels on ne peut se contenter de négocier en domptant ses passions.

L’article de Baptiste Jacomino peut être lu en entier par le lien suivant : https://www.cairn.info/revue-le-telemaque-2012-2-page-61.htm