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  • Par la défense, la guerre revient toute

Petite anthologie de textes d’Alain non sans rapport avec l’actualité de novembre 2015 en France


Propos du 11 août 1928

La guerre est hors la loi, mais sous réserve de la défense, et, par la défense, la guerre revient toute. Où donc la fissure ? Où faut-il enfoncer le pic ?

La fissure encore bien petite, et que tant de sophistes s’appliqueront à bien cacher, la fissure se trouve entre guerre et défense, que l’on voudra confondre et qui n’ont rien de commun. Afin de prouver cela, je dois décrire premièrement la guerre telle qu’elle est, comme une affaire d’honneur entre des peuples. Cette idée n’est pas très cachée ; même dans les discours des gouvernants, elle ressort toujours, car c’est une sorte d’indignation, colère honorable et honorée, qui est le ressort des guerres ; et toutefois il est vil d’exciter ce sentiment chez les autres dès que l’on ne paie pas de sa propre vie. L’outil peut mordre là.

Mais la défense ? Ici encore, au lieu de déclamer, cherchons passage pour l’outil. Défense, c’est police, et police n’est point guerre. Voilà le passage. Police ne ressemble nullement à guerre, et l’on peut le montrer par un exemple. Soient des bandits bien armés et bien retranchés, comme on a vu. Si police était guerre, on rassemblerait les plus jeunes, les plus forts, les plus sensibles sur l’honneur, et on les lancerait à l’assaut, avec plumets, drapeaux et musique. Or on ne fait rien de tel. Mais, choisissant au contraire les hommes les plus rusés, les plus froids, on recommanderait et on louerait la prudence ; en aucun cas, on ne sacrifierait délibérément mille hommes, cent hommes, un homme. Mais plutôt on couperait l’eau, on rendrait impossible le ravitaillement, et l’on attendrait. On n’attendrait pas longtemps. Cette tactique n’est que le refus de concours, selon l’expression de Comte. Ici le bon sens approuve ; car c’est le seul moyen de punir les coupables qui ne commence pas par frapper des innocents. C’est la recherche du moindre mal, méthode appliquée contre le feu, contre la peste.

Or c’est par là qu’il faut regarder. Il faut chercher l’industrieux et économique moyen de réduire un peuple méchant, s’il en est un. L’isoler, l’affamer. Ou, s’ils sont deux peuples qui se battent, tracer autour d’eux un cercle infranchissable aux denrées, aux machines, aux armes. Ce genre de guerre, qui n’est plus guerre, qui est police, n’a pas été encore sérieusement préparé. C’est le moment d’y penser et d’en parler. Car chacun y devra coopérer, et par son métier même. Concevez cette mobilisation du refus.


Propos du 3 septembre 1927 (extrait)

Je me méfie des choses jugées ; de toutes. Je me méfie de ceux qui passent à l’action ; de tous. Non que je veuille tout suspendre ; je ne puis ; personne ne le peut. Le monde va ; et moi-même je me garde de délibérer sans fin, ni sur tout. Mais la grande source des maux est à mes yeux cette assurance dogmatique, qui voudrait habiller l’action de pensée, lui donner enfin ce passeport qui veut respect, et que la pensée aurait signé. La pensée ne signe rien, elle refuse tous ces faits accomplis. Elle ne veut point du tout que ce qui est fort soit jamais dit juste. Nécessaire, soit ; mais nécessaire comme sont les choses, à l’égard desquelles on ne cesse de chercher une meilleure manière de les exploiter, de s’en garder. De même, laissant passer ces actions qui se veulent justes, je refuse le visa. C’est la plus belle chose au monde que cette impérieuse action qui réclame le sceau de la justice, qui en, a besoin. Ainsi la libre pensée peut beaucoup par refus d’adorer ; beaucoup et même plus qu’on n’oserait espérer, mais pourvu qu’elle ne vienne pas, à son tour, à faire police de ses refus.


Propos du 24 avril 1911 (extrait)

La barbarie nous suit comme notre ombre. En chacun de nous, d’abord. C’est une erreur de croire que l’on sait quelque chose ; on apprend, oui ; et, tant que l’on apprend, on voit clair mais dès que l’on se repose, dès que l’on s’endort, on est théologien ; et comme les songes reviennent avec le sommeil, ainsi, avec ce sommeil d’esprit, reviennent l’injustice, la guerre, la tyrannie ; non pas demain, mais tout de suite ; cela tombe comme une nuit en nous et autour de nous. L’individu qui pense, contre la société qui dort, voilà l’histoire éternelle, et le printemps a toujours le même hiver à vaincre.


Mars ou la guerre jugée (1924) - Extrait du chapitre II : La guerre nue

La haine, surtout collective, est aimée ; toute mauvaise humeur, toute colère, toute tristesse trouve là ses raisons, et aussi ses remèdes. Par un effet contraire, les alliés sont déchargés des aigreurs quotidiennes, parce que l’ennemi répond de toutes. Ainsi chacun aime bien, par cette haine mise en système. Observez qu’alors, par le même jeu des passions, la forme du nez et la couleur des cheveux sont comme des injures que l’on se jette aux yeux sans y penser. Si les luttes politiques s’y accordent, voilà une nation coupée en deux. Supposez une différence de langue, ou seulement d’accent, et quelques ambitieux fouettant les passions, ce sera une politique de fous.