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  • Alain - Propos d’économique (1934)
    90 Propos parus de 1921 à 1934. Avant-Propos de 1934. Paris, Gallimard, « Les Essais » n°13, mai 1935.

Les quatre-vingt-dix propos rassemblés dans le volume ont paru entre le 16 octobre 1921 et le 3 mars 1934. Le volume les rassemble dans leur ordre de parution, sans division thématique.

L’avant-propos est daté du 21 juin 1934.

Avant-Propos

"Il arrive quelquefois que l’on va chez un illustre marchand de plantes, chez lequel on ne trouve pas même une plante, mais seulement des bureaux et de pâles commis. Si l’on veut entrer un peu dans les secrets, on apprend que la puissante maison n’a jamais fait pousser un chou et un dahlia, mais qu’elle est seulement en rapport avec ce qu’il y a de mieux comme chou et dahlia. Plus avant, je trouverai le grand maître lui-même, homme bilieux qui peut-être n’aime pas les fleurs. L’objection que je fais à ce genre de commerce, c’est qu’il est triste. Celui qui gagne des millions ainsi est disposé à les jouer au casino, sinistre usage, certes, des biens que la nature nous apporte à pleines corbeilles. Toutefois la Maison des signes de bien loin la plus triste, c’est un traité d’Economique, où les raisons sont dans de profonds tiroirs, pendant que les virements décrivent leurs cercles fermés.

D’humeur contre ces commerces académiques, j’ai voulu pousser ma petite voiture, chargée de fraises ou de melons, contre les reins des curieux serrés comme des poissons, et tous tournés vers une même chose. Car, comme les comptoirs nus m’annoncent la ruine, et d’abord l’ennui, au rebours le tumulte de la rue et le commerce qui s’écroule sur le trottoir me représentent la prospérité pour demain et la joie pour aujourd’hui. Espoir et désir s’empoignent ; on se sent pris dans le tissu vital, et l’on entend de l’éloquence vraie. J’ai plus réfléchi sur cette surface de frottement que sur les comptes abstraits. Mon objet, si j’en ai un, est de ramener le lecteur à considérer toujours les travaux et les produits, et la forme humaine telle qu’elle se débat dans le monde, c’est-à-dire toujours à l’état paysan. Quant aux changeurs, escompteurs, peseurs d’or, et diseurs de droit, j’aurais voulu me passer de leurs visages pharmaceutiques, mais on ne le peut pas tout à fait. Le plaisant c’est qu’eux me liront, et les autres non. Car tout changeur rêve de finir à la campagne, et tout paysan envie l’état de notaire.

Les préjugés, rustiques ou non, ne trompent point si l’on s’en sert comme de lunettes. Peut-être y a-t-il des moments où il faut secouer la routine paysanne, ce qui est célébrer le chèque et le coupon. En d’autres temps il faut penser poulets, poireaux et camemberts. En tout temps il faut que l’animal métaphysicien soit secoué de son rêve et rendu à la doctrine contraire. Ce qui ne peut se faire dans les temples, où chacun ne trouve jamais que son idée fixe. Ce qui en revanche se fera très bien dans la cohue même, si chacun pousse sa petite voiture à idées, et invente le cri qui lui convient. c’est ce que j’essaie."

Alain