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  • Alain ou le refus de la bride

Dix-sept textes de « philosophie hippique » par Michel Onfray : Homère, Platon, Aristote, l’hippologie chrétienne, Lucrèce, Montaigne, Pascal, Descartes, Jean Meslier, Spinoza, Schopenhauer, Bentham, Hegel, Nietzche, Freud, Alain, et Camus.

Voici le dernier paragraphe de la préface de Michel Onfray :

« Bartabas me fit l’honneur de me demander de participer avec lui à une improvisation : je parlerais, de ce que je voulais, en même temps, il effectuerait sur la piste les figures de sa haute-école. Heureux de pouvoir offrir ce moment à Marie-Claude, ma compagne, j’ai rédigé ce qui fut l’embryon de cette Brève histoire du cheval philosophique. Le spectacle eut lieu à la Grande Halle de la Villette le vendredi 28 juin 2013. Marie-Claude, atteinte d’un cancer en phase terminale, était trop fatiguée pour venir à Paris. Le spectacle a eu lieu sans elle. Elle est morte deux mois plus tard ; quelques mois après, Tintin, son cheval, est mort lui aussi. »

Le seizième texte - on pourrait dire : le seizième propos - est consacré à Alain :

ALAIN OU LE REFUS DE LA BRIDE

Le tempérament libertaire.

La philosophie est souvent fille des villes plutôt que des champs. Elle est la plupart du temps affaire urbaine et ce qu’elle dit de la nature passe par le filtre des cités. D’où l’intérêt d’un penseur comme Alain, fils de vétérinaire à Mortagne, dans l’Orne, qui a passé sa jeunesse et son adolescence dans un monde qui vivait au rythme des chevaux. Il a connu le cheval percheron, fort, puissant, robuste, massif dans lequel coule tout de même un sang arabe vif.

En disciple de Descartes, il refuse de parler d’intelligence pour ces animaux : à ceux qui en appelleraient au dressage pour le contredire, il répond que, justement, le dressage montre qu’ils ne le sont pas, intelligents, et que cette activité fait la preuve de leur stupidité. Mais presque à rebours, ses propos sont remplis de remarques sur ce que font les chevaux, ce qu’ils sentent, comment ils agissent, réagissent, leur mémoire, leurs comportements, leur préscience des réactions humaines, leur courage, leur vaillance, leur présence radieuse, ce qu’ils révèlent de l’homme quand il se trouve à leurs côtés.

Quand il parle de lui et de ses racines, Alain renvoie au Perche, aux figures de marchands de chevaux qu’on trouve entre Nogent-Le-Rotrou et Argentan et dont il dit qu’il est leur portrait. Il a vécu en leur compagnie, entre la chasse, les moissons et, justement, ces chevaux. Puis il ajoute : « Encore aujourd’hui, je pense par un mouvement de cheval qui refuse la bride ».

Dans nombre de ses lettres, et il fut un grand épistolier, Alain signe « Grand cheval » qu’il abrège parfois en « Gr. Ch ». De temps en temps, il ajoute « ATC », ce qui veut dire « au tendre crin » - quand il ne gratifie pas son correspondant du dessin d’un cheval.

Alain fut en effet un homme qui préféra le temps des chevaux à celui des automobiles : avec un petit sourire ironique et rusé, il a refusé les modes de la première moitié du XX° siècle, à savoir le surréalisme, la psychanalyse, le marxisme, la révolution, la société industrielle, le machinisme, la société de consommation, la guerre pour leur préférer les classiques, la philosophie de la conscience, un socialisme libertaire, une société frugale, le pacifisme.

Cet homme qui refuse la bride s’est moqué de ceux qu’il appelait les Importants : les politiciens, les universitaires, les préfets et sous-préfets, les inspecteurs, les bureaucrates, les ministres, les diplomates, les châtelains, les académiciens, les ducs, les chefs, les maîtres, les banquiers, les membres de l’Institut, les « sorbonagres », les militants encartés, les militaires, les tyrans.

Il a défendu le radicalisme, mais le radicalisme l’a mal défendu : l’idée qu’il s’en faisait n’avait pas grand-chose à voir avec la réalité que les politiciens en ont fait. Le radical nomme celui qui refuse la bride et sait que le pouvoir est vil, bas, qu’il rend fou, stupide, méchant, que seuls les imbéciles en veulent ; il récuse l’Etat, une machine aveugle qui brise les individus.

Le radical dit non ; il est une vigie dans la tempête de son siècle ; il en appelle à la résistance sans violence, pacifique, obstinée, clairvoyante ; il veut des politiques qui proposent de « gouverner en paysan, les pieds dans les sabots et les sabots dans le fumier ». Alain souhaite un pouvoir contrôleur qui donne au citoyen la main sur le pouvoir d’Etat. L’individu, écrit-il dans le siècle des masses, est la mesure de tout. Quand il ne disait pas de lui qu’il était rétif au mors, Alain précisait qu’il était de ces ânes rouges impossibles à bâter…


Un dessin d’Alain :