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  • Discours d’Alain aux obsèques de Mathilde Salomon

Mathilde Salomon a dirigé le collège Sévigné, une institution privée d’enseignement fondée pour combler l’absence d’enseignement secondaire à destination des jeunes filles dans cette seconde moitié du 19ème siècle.

Engagé en 1908 comme professeur de philosophie, Alain prend le parti de ne pas traiter ces jeunes filles comme des élèves de second rang. Il donne des cours sur la philosophie d’Aristote, corrige soigneusement les travaux des élèves, et leur fait également étudier Montaigne. Une nouveauté pour l’époque, car Montaigne souffrait d’une réputation de sceptique léger.

Une amitié très solide a lié Alain à Mathilde Salomon, laquelle dirige son établissement dans un esprit libéral. Elle suit les cours donnés par Alain à ses jeunes élèves.

Marie Salomon, sa nièce, prend la relève, après le décès de Mathilde. La présence de celle-ci dans ses cours agace Alain d’abord, avant qu’e]le n’entre dans le cercle de ses affections privées.

Marie Salomon sera l’une des correspondantes d’Alain pendant la guerre.  Voir la rubrique du 25 février dernier sur ce portail : « Publication d’une partie des lettres d’Alain pendant la guerre ».


La nouvelle de cette mort, qui me prive d’une amie précieuse, bien loin de m’abattre, en clouant ma pensée sur un seul objet, au contraire a comme fouetté une multitude d’idées, sur notre amie, sur les choses, et sur la vie humaine. Ainsi Mathilde Salomon a renouvelé, à sa dernière heure, un miracle bien connu, je pense, de tous ceux qui l’ont approchée. Trop souvent, comme tant d’autres, je n’ai su lui apporter que le fardeau de la vie, récriminations, fatigue et mauvaise humeur ; mais ses yeux m’ont toujours dit, sans qu’elle y pensât, peut-être : « Laisse cela sur le chemin, et marche comme si tu étais né d’hier. Qui t’en empêche ? » Elle disait d’elle-même : « Il me semble que je nais tous les matins. »

Cette renaissance et cette jeunesse ne lui étaient pas plus faciles qu’à d’autres. Il n’y a guère plus de deux ans que je suis entré dans l’amitié de cette femme extraordinaire ; pourtant j’ai pu deviner des abîmes de sentiment, et des douleurs inconsolables. Elle me disait un jour : « Mes peines ne changent point ; elles sont toujours comme à la première heure. » Elle n’y touchait pas plus que je n’y veux toucher maintenant. Il ne faut pas trop se pencher sur les abîmes ; on y tomberait.

Ce que je veux dire, comme adieu à cette image de la Sagesse, qu’il faut, hélas, rendre à la terre, c’est comment elle portait avec allégresse ce passé chargé de douleurs morales, et l’heure présente, de jour en jour aussi plus lourde par les souffrances du corps. J’y vois le triomphe d’une intelligence, que j’admirais encore il n’y a pas huit jours, plus lucide, plus pénétrante, plus libre que je ne l’avais encore jamais vue. Hier et ce matin, comme je repassais en mon esprit nos entretiens, trésor et talisman pour moi, trois traits dominants m’apparaissaient.

Contemplation. Source profonde de la joie, qui nous remplirait et nous ravirait, sans le tumulte des passions. Vous avez tous le souvenir de ce regard qui semblait sculpter les choses et les gens. Elle m’a dit il n’y a pas longtemps : « Je voudrais vivre toujours, quand ce ne serait que pour voir. J’avoue que tout ce spectacle a un relief extraordinaire. » Quand on a travaillé de tout son cœur pour changer quelque petite chose dans ce monde, il faut aussi savoir lever les yeux au ciel, et sans lui demander d’être bon et secourable, puisqu’il est si beau.

Voici un autre trait de ce noble caractère. Faut-il dire irréligion ? Je pense qu’il faut le dire. Cette amie qui nous est enlevée n’avait pas peur des mots ; elle n’avait peur de rien, parce qu’elle avait mesuré une bonne fois sa faiblesse et sa puissance. Elle disait de la morale religieuse : « Cela est trop bien fait ; cela répond trop bien à tout ; la vie n’est pas si simple. » Elle disait encore : « Un des inconvénients de la religion, et qui sans doute la fera vivre toujours, c’est qu’elle détourne nos yeux des devoirs les plus évidents et les plus pressants, qui sont devant nos pieds. Quoi ? Il y a des pauvres ; il y a des femmes et des enfants qui ont faim et froid ; et vous cherchez un idéal sur les cimes, ou dans les nuages ! » Peut-être pourrait-on dire, là-dessus, que cette prétendue irréligion est la vraie religion. Je le lui ai dit plus d’une fois ; et elle secouait doucement la tête ; elle voulait l’accord dans les idées ; mais elle ne voulait point qu’on se payât de mots.

Je trace à la hâte un trait encore. Elle n’admettait aucune limite, aucun obstacle à la liberté de penser. « Le vrai avant tout, disait-elle, et regardons-le bien en face. » J’expliquerai par-là cette liberté de jugement, qui fut sa parure la plus rare. Plus attachée à bien juger qu’à sauver à tout prix ses idées de la veille, on eût dit qu’elle avait la puissance de renvoyer tous ses souvenirs à leur place, pour ne lire que dans le présent et dans l’avenir prochain. C’est par là qu’elle fut jeune jusqu’à son dernier jour, et si près des enfants.

Amis, j’ai insisté sur ces traits de son caractère, parce qu’ils font partie du bien commun, et du patrimoine humain. Cet esprit a vécu ici, dans ces murs ; il faut qu’il y vive encore et qu’il s’y fortifie. S’il devait s’affaiblir, quelque chose manquerait dans ce conflit d’idées autour de nous, où l’accord se fait, non sans tumulte, plus vite pourtant que nous ne croyons, plus vite que nous ne savons changer nos formules. Gardons ce champ de vérités. Il y a sans doute plus d’une manière de se sauver des passions et du désespoir ; ne chicanons point là-dessus, et que chacun vive comme il pourra. Pourtant, là où nous verrons de petites ambitions, de grosses déceptions, d’amères rancunes et de tristes vieillards qui font peur aux petits enfants, n’y allons point. Là n’est point la terre promise. Car la joie est un devoir et une vertu. J’ose dire que Mathilde Salomon a retrouvé, par d’autres chemins et à sa manière, le secret du grand Spinoza. Et cet Esprit vivifiant durera, malgré la mort, pendant des siècles de siècles, si seulement nous pensons à notre Grande Amie comme il faut, et comme elle veut.