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  • Le dernier Propos d’un Normand (1er septembre 1914)
    Edité par Jean-Marie Allaire, Robert Bourgne et Pierre Zachary
C’est la guerre qui met fin à la publication des Propos d’un Normand. « Alain , dont l’engagement volontaire arrêté le 3 août a pris effet le 23 du même mois, suit alors sa formation militaire au 3e régiment d’artillerie lourde, au dépôt de Joigny, avant de rejoindre le front comme canonnier téléphoniste à Beaumont dans la Woëvre, le 18 octobre ». (Avertissement aux Propos d’un Normand de 1914).

Rappels historiques

Août1er - Mobilisation générale simultanée en France et en Allemagne. L’Allemagne déclare la guerre à la Russie.
3 - L’Allemagne déclare la guerre à la France.
5 - Après la violation de la neutralité belge, le Grande-Bretagne déclare la guerre à l’Allemagne.
7-24 - Echec des offensives françaises en Alsace.
19-23 - Echec de l’offensive française en Lorraine.
21-23 - Défaite dans la « bataille des frontières » (Ardennes et Charleroi)
25 - Retraite générale des amrées françaises.
26 - Ministère d’« Union sacrée » : les socialistes unifiés rentrent au gouvernement.
29 - Communiqué de l’Etat-Major français reconnaissant que l’on se bat « de la Somme aux Vosges »

Le dernier Propos d’un Normand

A Elie Halévy, 3 août 1914 : « Je m’engagerai dès que je pourrai ; on me fait prévoir au recrutement un délai de 3 jours au moins. As-tu moyen de l’abréger ? Ce que tu feras pour toi, fais-le pour moi. Engageons-nous au plus vite dans la nécessité la plus étroite ».
A Mme Salomon, 26 août 1914 : « Bon pour le service actif sans difficulté. Artillerie lourde. On a besoin de gens qui mesurent 1 mètre 80 ».
*« Minerve »
Première publication : DRN, mardi 1er septembre 1914
Recueil : Propos d’Alain, tome 2, NRF, 1920,CXXXVII, pp.182-3. Propos d’un Normand, tome 5, NRF, Gallimard, 1960, CLI, pp.300—301. Périodique : Le Patriote Normand, dimanche 13 septembre 1914.
* Marie-Monique Morre-Lambelin indique que ce propos a été « écrit dans le train militaire se rendant à Joigny (dans l’Yonne) le jeudi soir, 27 août 1914 »

Chacun est guerrier, oui, même la plus faible femme. Non tant par les actions que par l’inébranlable volonté. L’ennemi se hâte ; il voudrait faire entendre son canon jusqu’à la capitale après avoir meurtri les provinces du Nord ( [1]) ; cela pour terminer la guerre, non point certes par l’extermination des hommes de chez nous, mais par l’ascendant pris, la terreur imprimée.


Or, la terreur est comme un élément en molécules ; chacun contribue, s’il s’abandonne, à la répandre, à l’entretenir. Le plus faible a ce privilège, si l’on ose dire, de détenir dans son coeur et dans son ventre un peu de la terreur commune. Absolument comme dans un choléra ou une peste chacun est comptable de la santé commune. Et l’on se préserve de choléra et de peste par des précautions matérielles. Chose étrange, les hommes ont appris plus lentement encore leur pouvoir sur leurs passions, que leur pouvoir sur leurs maladies. Et ce n’est pas une idée assez répandue que celle-ci, c’est que, par le geste, par l’attitude, par l’affirmation, par une bonne conduite des arguments, par une lutte contre les mauvais jeux d’imagination, on triomphe des éléments violents plus aisément qu’on ne croit. Mais il n’y a rien de plus dangereux que si l’on se laisse aller aux émotions, sans rectifier, sans gouverner.


Une des idées les plus anciennes parmi les hommes, c’est que les émotions nous viennent d’une source mystérieuse. Idée assez explicable, puisque mes émotions commencent par m’envahir tout entier, avant que j’en connaisse les causes. Pourquoi résolu à un moment, hésitant à l’autre ? Cette force qui se joue en moi, c’est moi et ce n’est pas moi. Le mal vient de moi et je n’y peux rien. Ce mal d’esprit est ce qui a fait croire à la magie. Et chacun, pour se délivrer de la tristesse ou du désespoir, commence par implorer quelque chose, et souvent son semblable, par cette expérience que l’humeur d’autrui fait beaucoup sur la nôtre. Et cela du moins n’est pas faux, si l’on cherche un vrai ami plutôt qu’une sibylle. Mais ce que ton ami peut sur toi, tu le peux sur toi-même ; et ce que ton ami fait pour toi, tu peux le faire pour lui. Veillons donc sur notre jugement d’abord, et que personne ne cherche sa force hors de lui.


L’espérance n’est point hors de nous, dans ce qui arrive. Car, si cela était, on manquerait donc d’espérance dans le moment qu’il en faudrait ? Jeu de dupe, si l’on croit cela. L’espérance est de volonté, portée par volonté, à bras tendus. Que chacun de ceux qui attendent rassemble donc toutes ses forces comme une armée. Ne regardez point si les gouvernants tiennent bon ( [2]), mais soutenez-les et portez-les. Leur force est de nous tous.


1er septembre 1914

Notes :

[1] Le 1er septembre, les avant-gardes allemandes sont au bord de Senlis, à cinquante kilomètres de Paris.

[2] Le 2 septembre, le gouvernement français quittera Paris pour Bordeaux.