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  • Quelques textes d’Alain sur Montaigne

Montaigne est une belle aurore après cette longue nuit. Nourri des anciens, doutant assez fortement pour dominer tous les pièges de la logique, et suivant par ferme jugement la sagesse stoïcienne, qui apprend à souffrir en homme et à bien mourir, Montaigne représente le jugement seul, ou l’homme sans Dieu. Une force d’esprit admirable contre l’imagination, la superstition, le préjugé, les passions, circule dans les Essais, le seul livre de philosophie peut-être qui s’offre sans système et sans la fureur de prouver.

Alain, Abrégé pour les aveugles


Les années qui passent ont cela de bon qu’elles nous font oublier les leçons de littérature, qui, au lieu de nous montrer les auteurs, nous les cachent. Montaigne n’est pas du tout ce penseur paresseux que je croyais. Il est pénétrant, il analyse ; il cherche la formule à l’eau-forte, et, presque toujours, la trouve. Il a de l’esprit : il a surtout de la grandeur et de la force. Tout le malheur, pour lui, c’est d’avoir été lu et copié par Pascal ; car Pascal étant à la fois un savant, un philosophe, un écrivain et un catholique, ils ont pris depuis pour tâche de l’élever de toutes les façons, et il a bien fallu que Montaigne redescende.

C’est que Montaigne a, avec sa pénétration, un stoïcisme qui suffit à sa vertu, et une sérénité qui inquiète. Il est sceptique à la manière de Platon, à la manière des sages ; il ne croit point que l’on puisse trouver le secret des choses ; mais il croit qu’on peut trouver la résignation et la joie, en mettant du moins l’ordre en soi. La pratique profonde qu’il a des anciens le montre bien, et aussi son amitié à l’antique avec La Boétie. Aussi on a abusé de quelques traits frivoles ; on a fait de cet homme bon un bonhomme, un vieux bonhomme de comédie ; comme on a fait d’Hugo un bon grand-père et un bon géant.

Montaigne sait bien décroire, comme il dit ; mais, attentif en même temps à tout croire, il trompe par là. Il est presque impossible de démêler ses pensées ; toutefois il n’y a point doute sur ceci, qu’elles sont des pensées ; c’est qu’aucune de ses pensées n’est sa dernière pensée. Son dernier mot peut-être, « Il n’en est rien », est profondément caché dans son œuvre.

Alain, Cahiers de Lorient, 1, p 283


Parmi les auteurs réputés étrangers à la philosophie, et où je cherchais aussi la philosophie, je ne dois pas oublier Montaigne. Plus de trois fois nous lûmes les Essais de bout en bout, un élève ayant charge à son tour d’un chapitre ou deux. Toutefois, parce qu’on trouve une multitude d’idées explicites dans Montaigne, nous aurions risqué de le prendre pour un philosophe, sans la précaution de tout lire. Cet auteur est long à connaître, et j’exerçais les garçons à trouver au doigt, comme je disais, et sans hésiter, soit l’accident de Montaigne, ou l’histoire de l’écuelle, ou Montaigne sur la pas de sa porte, déclarant la paix aux hommes. L’accident de Montaigne, chute de cheval suivie non seulement d’évanouissement, mais d’un oubli total des circonstances immédiatement précédentes, est une sorte d’étude clinique de première importance. On y remarque, ce qui se trouve aussi en d’autres exemples, qu’un choc qui a supprimé plusieurs moments de la perception, fait tomber aussi quelques pans de la perception qui a précédé, quoiqu’il semble que cette perception ait dû se faire.

Faut-il croire qu’elle n’était pas entrée dans la mémoire, faute d’un temps suffisant de maturation ? On apprendrait donc sa propre vie comme on apprend un livre. Je trouvais encore mieux à dire, c’est que notre perception est, au vrai, toujours rétrospective. Par exemple, si Montaigne avait évité le choc de son valet qui galopait sur lui, Montaigne eût revu la suite des événements, reconnu les lieux et les mouvements, et sa propre action elle-même ; et seulement alors il se fût représenté la chose, comme ce beau mot le dit si bien. Car dans la surprise on agit sans voir ni percevoir, comme l’animal bondit. Vint après le choc l’anéantissement qui empêcha cette revue, et par là même empêcha cette perception de se faire une fois, et d’être ensuite retenue. […]

Dans les mille citations de Montaigne il n’en est pas une qui prenne force de l’autorité d’un auteur. Elles brillent par elles-mêmes ; par elles-mêmes elles éclairent. Et c’est là que j’ai remarqué que l’expression immuable et en quelque sorte monumentale est la vraie source des pensées. Nous ne citons plus, et nous errons.

Alain, Histoire de mes pensées


On se trompe au sceptique ; on s’y trompera toujours. Montaigne est souvent mal pris, dans sa très sérieuse entreprise où il sait que le sérieux perdra tout. En ce travail de profondeur, jamais la sape ne s’écroule sur le mineur. « Quoi de plus sérieux qu’un âne ? » Et le célèbre discours de l’oie théologienne (« car, dit-elle, n’est-il pas clair que ce grand univers a été créé pour les oies ? ») est une de ces transformations irréfutables qui nous réveillent de nos pensées mécaniques. L’absurde sauve la raison, en la rejetant hors de ses produits, et toujours par une surprise explosive. Aucun ordre ne tient contre cette manière de décrire. Mais je veux finir dans un air plus léger. « Ma sœur l’herbe, dit Voltaire, voici venir un monstre effroyable qui de nous deux ne fera qu’une bouchée. Les hommes appellent ce monstre un mouton. » Systèmes et docteurs tombent pêle-mêle.

Il faut toujours penser en compagnie ; l’homme qui pense pour lui seul est un fou. Mais il me semble que penser avec les grands Anciens, comme fit Montaigne, et avec Montaigne, Pascal, Rousseau, Voltaire et tant d’autres silencieux dont la foule s’accroît de siècle en siècle, est une autre manière de penser en compagnie, qui diffère de n’importe quel troupeau pensant comme, dans l’École, l’universel diffère du général, et la compréhension de l’extension. Pardonnez ces mots barbares ; quelques-uns peut-être en seront réveillés, qui ne sont pas les pires. Bref il y a manière d’écrire pour soi, qui est pour tous ; et une manière d’être d’accord, qui est de ne point chercher du tout à s’accorder. Je devais donc penser devant moi, en quelque sorte, sans me soucier d’autre chose, et régler ce qui reste à faire sur ce qui est fait et le travail sur l’esquisse, comme font le sculpteur et le peintre.

Alain, Propos de Littérature


La plus belle page de Montaigne, et que je m’étonne qu’on ne cite jamais, le fait voir tranquille sur son seuil, et sa porte ouverte, au milieu des guerres et pillages de ce temps-là. « J’ai affaibli le dessein des soldats, ôtant à leur exploit le hasard, et toute matière de gloire militaire, qui a accoutumé de leur servir de titre et d’excuse : ce qui est fait courageusement est toujours fait honorablement, en temps où la justice est morte ». Et je veux citer aussi la fin du chapitre, qui sonne la vraie sagesse. « Entre tant de maisons armées, moi seul, que je sache, en France, de ma condition, ai fié purement au ciel la protection de la mienne ; et n’en ai jamais ôté ni vaisselle d’argent, ni titre, ni tapisserie. Je ne veux ni me craindre, ni me sauver à demi. Si une pleine reconnaissance acquiert la faveur divine, elle me durera jusques au bout ; sinon, j’ai toujours assez duré pour rendre ma durée remarquable et enregistrable ».

Si vous demandez où se trouve ce mouvement peut-être unique de courage sans colère, je vous dirai que c’est aux Essais. Mais cherchez le chapitre et la page ; cela vous détournera de chercher des ennemis.

Alain, Propos (extrait) 20 juillet 1929


Montaigne aussi est un homme ; mais encore plus secret en sa façon de croire et de ne pas croire. Semblable en son jeu à ces fins lutteurs qui semblent lutter en simulacre parce qu’ils jugent la prise et ne l’essaient point témérairement ; ou comme ces boxeurs toujours dansants ; ou comme ces généraux manœuvriers, toujours se dérobant et revenant, en sorte que la victoire est de position, et assurée presque sans combat. Ainsi Montaigne se glisse entre les preuves et fait sa retraite victorieuse. Accordant beaucoup et peut-être tout ; mais sa force d’esprit toujours sauve. Étant assuré, il me semble, de ne se point tromper, tant qu’il n’est pas forcé. Le plus doux esprit, mais le plus ferme et le plus libre.

Alain, Propos (extrait), 28 mai 1923


Les œuvres éternelles étant donc réunies aux murs de cette salle, chacune dans sa meilleure édition, je donnerais comme fin à la culture classique de savoir ce qu’il y a en chacun de ces livres. Je n’entends point par là que l’on sache les résumer, car c’est tout perdre, mais que l’on soit capable de tomber tout droit sur tel passage de Platon, de Montaigne, ou de Saint-Simon, dont on sait qu’il définit, ou éclaire, ou présente en un exemple, une idée dont on se trouve occupé. Car je hais qu’on dise à peu près et en mauvais langage ce qu’un auteur a dit si bien. J’exerçais là-dessus les jeunes gens, et moi-même aussi, demandant par exemple : « Un roman est un miroir que l’on promène sur le chemin ; qui donc a dit cela, et où ? Ou bien : « Trouvez-moi le sac de Platon, avec le sage, le lion et l’hydre. » « Trouvez-moi ce qu’Aristote dit de la femme et de la nécessité d’obéir. « Trouvez-moi l’accident de Montaigne. » Il s’agirait de bondir, d’ouvrir le livre sans hésiter, et de mettre le doigt sur la chose. Des notes, des fiches, des répertoires, je n’en voudrais point ; car il faut lire et relire, enfin être en familiarité avec les pages illustres.

Alain, Propos sur l’éducation