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  • Georges Pascal, président de l’Association des Amis d’Alain de 1986 à 2002, est décédé.
Georges Pascal, professeur émérite de philosophie dans l’enseignement supérieur, était considéré comme étant le meilleur spécialiste de la pensée d’Alain. Il avait pu le rencontrer en 1949.

Voici les réponses que Georges Pascal avait donné en 2002 - il avait alors 80 ans - sur sa « vie avec Alain ».

Alain pensait qu’il entre une bonne part de hasard « dans ce qu’on appelle une vocation ». Et, en effet, je n’aurais pas passé plus de 55 ans à m’intéresser à Alain sans un concours imprévisible de circonstances. Mon professeur de philosophie, à Louis-Ie-Grand, en 1938-1939, n’avait jamais prononcé le nom d’Alain, qui m’était donc totalement inconnu lorsque je reçus, comme prix de gymnastique, les Souvenirs de guerre, dont la lecture me passionna. L’année suivante, j’eus Madame Jeanne Alexandre comme professeur et, évidemment, j’entendis souvent parler d’Alain ; l’année d’après, je fus l’élève de Jean Lacroix et lui aussi parlait d’Alain, auquel il avait consacré deux articles repris dans son Itinéraire spirituel (1937). C’est ainsi que je commençai à lire Alain et que, coupant des arbres dans un camp du Vercors, en 1944, le seul livre que j’avais avec moi était Idées.

La première édition de mon Pour connaître la pensée d’Alain date de 1947, grâce à un des deux frères Bordas, établis alors à Grenoble, qui savait apprécier Alain. La deuxième édition parut 10 ans plus tard, considérablement enrichie, parce que, entre temps, j’avais rencontré Alain, qui s’était montré un peu surpris que je lui aie consacré une petite étude sans avoir lu ni les Entretiens au bord de la mer, ni Les dieux, ni le Système des beaux-arts, ni aucun de ses livres que l’on ne trouvait guère en librairie entre 1939 et 1945. « Vous n’avez pas mal deviné », me dit-il, et nous parlâmes d’autre chose, de politique surtout.

La grandeur propre d’Alain, c’est son refus de toute prétention à l’originalité, qui ne l’a pas empêché d’exposer une philosophie originale. C’est ce que j’ai voulu montrer dans ma thèse, soutenue à la Sorbonne en 1970 et intitulée L’idée de philosophie chez Alain. En effet, sa théorie de la connaissance et sa morale sont sans doute inspirées de Kant, son anthropologie de Descartes et de Comte, sa doctrine du jugement et de la science de Platon et de Descartes, etc..., mais, d’une part, il ne cesse de rendre hommage aux maîtres qu’il se reconnaît et, d’autre part, il n’en élabore pas moins une philosophie qui n’est pas le platonisme, le cartésianisme, le kantisme ou le positivisme, mais qui est sa philosophie propre. Rappelons seulement, à titre d’exemple de ses idées susceptibles de traverser le temps, que Jean-Paul Sartre avait 3 ans lorsqu’Alain écrivait dans un Propos du 1er avril 1908 : « Aucune raison ne peut donner l’existence, aucune existence ne peut donner ses raisons. ». Il me semble que les thèmes favoris d’Alain (la conscience conçue comme une activité plutôt que comme une lumière, les rapports de l’esprit et des choses, de l’imagination et de l’entendement, de l’individu et de la société, de la force et du droit, de l’école et de la démocratie, etc ...) ne courent guère le risque de se trouver un jour « dépassés ».

Si je ne devais conserver qu’un livre d’Alain, ce serait les 81 chapitres sur l’esprit et les passions (qui furent republiés en 1941 sous le titre Éléments de philosophie), sans doute parce que c’est celui où se retrouvent à peu près tous les aspects divers de sa pensée. Mais ce qui m’a personnellement le plus souvent inspiré, dans mon métier et dans la vie publique, c’est sa pédagogie et sa politique, inséparables.

C’est en pensant à Alain que j’ai été candidat (sans l’ombre d’un espoir de succès) au Conseil général, à la députation, à la mairie de Grenoble et que j’ai assumé un certain temps la présidence de la Fédération de l’Isère du Parti républicain radical et radical-socialiste ainsi que celle de la section régionale de la LICRA et de la Société alpine de philosophie ; que j’ai animé pendant plus de 20 ans une Maison de la liberté ou Cercle pour la liberté de la culture, à Grenoble, où j’ai reçu des journalistes, des écrivains, des hommes politiques (dont Paul-Henri Spaak, Habib Bourguiba, Pierre Mendès-France) ; que j’ai présidé à l’ouverture du premier centre de Planning familial ( celui de Grenoble) ; que j’ai été secrétaire et trésorier de la section académique d’un syndicat de professeurs et que j’ai donné à des endroits et sur des sujets divers (philosophiques, politiques ou pédagogiques) une bonne centaine de conférences, dont Alain n’était jamais absent. Ajoutons qu’en dehors de mes propres ouvrages, j’ai dirigé, aux éditions Bordas, plusieurs collections philosophiques et les éditions successives d’une Encyclopédie qui a commencé avec 3 volumes et fini avec 10. Alain n’aimait pas Baudelaire, mais il aurait sans doute dit volontiers comme lui que « travailler est finalement moins ennuyeux que s’amuser ».