> Espace de l'Association des Amis d'Alain. > Publication d’une partie des lettres d’Alain pendant la guerre
  • Publication d’une partie des lettres d’Alain pendant la guerre

Alain

Lettres aux deux amies

Textes rassemblés et préfacés par Emmanuel Blondel

Edition Les Belles Lettres - Septembre 2014

Collection Mémoires de Guerre


En août 1914, à quarante-six ans, Émile Chartier, professeur de philosophie au lycée Henri-IV et au collège Sévigné, et que bien peu connaissent pour l’auteur des Propos d’Alain qui paraissent quotidiennement depuis février 1906 dans la Dépêche de Rouen et de Normandie, Alain donc, qui n’est pas encore vraiment Alain, choisit de s’engager dans une guerre contre laquelle il s’est toujours battu. Le sens de cet engagement n’a pas fini de susciter des commentaires. Il en donne pourtant l’explication simple (lettre du 3 mars 1915) : « J’ai toujours pensé et dit qu’étant dispensé par une loi de faveur abolie en 1889, je m’engagerais en cas de guerre. J’ai suivi une très ancienne décision sans délibérer de nouveau, laissant toute la délibération aux médecins. »

Alain rappelle toujours avec Descartes que l’irrésolution est le pire des maux. Mais cette fidélité à soi s’accorde à d’autres sentiments bien essentiels. Le 25 juin, rappelant à Marie-Monique Morre-Lambelin le serment passé, il indique : « Pour moi je me suis engagé parce que la vie civile m’était insupportable, et si je n’avais pris cette décision, j’aurais fait quelque action bien plus dangereuse et pas plus raisonnable. »

Cette décision, on le verra, est vécue avec une parfaite tranquillité d’âme, du moins dans les premiers mois de la guerre. Tranquillité non sans rages et sans résolutions, mais remises à la paix. Alain laisse mûrir en lui ce qu’il faudra dire et écrire quand la guerre sera finie. Mais la tranquillité non feinte, la joie pourrait-on dire, dont ses lettres témoignent, ne sont pas seulement des postures ; non seulement la guerre délivre du malheur de penser, mais il est sensible qu’en obéissant à son ancien serment, il se trouve porté, sans rien avoir demandé, en refusant même de demander quoi que ce soit, à la seule place qui ne lui soit pas insupportable, en solidarité avec « les hommes », terme qui désigne précisément ceux qui subissent, et qui sont le meilleur de l’homme. Avec eux, et aux premières lignes, même si sa position d’artilleur et de téléphoniste le sépare du sort épouvantable des fantassins.

Il sait qu’il faudra témoigner. Cette pensée est difficile, parce qu’il devine qu’il sera seul. À la guerre, Alain fera l’épreuve de son isolement croissant au sein des prétendus « amis du peuple », et à l’égard même de ses propres amis. Cela lui rendra la perspective de la paix bien amère, tous les élèves morts, et sans compromission avec ceux qui acceptent que d’autres meurent pour eux.

De son abondante correspondance presque entièrement demeurée inédite, deux masses se détachent, et s’imposent naturellement à l’éditeur : il s’agit de ces lettres adressées quasi quotidiennement à deux femmes, Marie Salomon et Marie-Monique Morre-Lambelin, qui ont joué un rôle exceptionnel dans la vie d’Alain.

Marie est en 1914 sous-directrice du collège Sévigné. Alain enseignera au « Collège » jusqu’en 1933, en plus de son service au lycée Henri-IV. Marie Salomon deviendra directrice du collège Sévigné de 1939 à 1941. Renvoyée comme juive, elle sera cachée dans le collège pendant toute la durée de la deuxième guerre mondiale.

Ceux qui sont un peu familiers de l’homme Alain ne seront pas surpris de l’ampleur de la correspondance avec Marie-Monique Morre-Lambelin. Entre cette superbe femme, fervente catholique, admiratrice de Jules Lagneau, et le jeune disciple promis aux plus hautes espérances, la rencontre est une illumination. Alain a fait la connaissance de Marie-Monique Morre-Lambelin à Rouen, au début de l’année 1901. Elle avait souhaité que le professeur de philosophie du lycée Corneille l’aidât à préparer le concours de directrice des Écoles normales. La communauté d’âme est d’emblée totale, même s’il semble probable que jamais Alain ne fit de Marie-Monique sa maîtresse. Elle sera la sœur, la mère, le Jumeau, « mah meh », et le fier Alain sera son « Bambino di Milano » en souvenir de leurs escapades italiennes. Enfantillages au service de l’esprit.

C’est toute l’œuvre d’Alain qui s’annonce alors, et qui naîtra au creux de ces lettres d’abord écrites du front, œuvre après œuvre, chapitre après chapitre, sans rature ni repentir, dans un surgissement qu’on n’en finirait pas de méditer pour comprendre l’unité de la foisonnante activité littéraire d’Alain après-guerre. Il arrête Marie-Monique le projet de ce qui portera plus tard le titre de « Mars ou la guerre jugée », ouvrage qui est rédigé, dans sa première version, du 14 janvier au 17 avril 1916. Alain enchaîne sur la composition des « 81 chapitres sur l’esprit et les passions », qui deviendront en 1940 les « Éléments de philosophie », et qu’il rédige du 8 avril au 1 er août 1916. En « couronnant » ainsi les ouvrages rédigés pendant la guerre par le « Système des Beaux-arts », Alain nous renvoie au double sérieux de l’homme de prose et de tout artiste.

Emmanuel Blondel

Directeur de l’Institut Alain, Administrateur littéraire de l’Œuvre d’Alain, Vice-président de l’Association des Amis d’Alain.