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Six Propos d’un Normand de janvier 1914 © Institut Alain
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« Vulcain »
Première publication : DRN, jeudi 1er janvier 1914.
Nous ne disposons pas d’une liste de titres autographes établie par Alain pour la période du 1er janvier au 9 janvier 1914. Marie Monique Morre-Lambelin reprendra - avec quelques lacunes - l’attribution de titres sur le Cahier d’écolier n° III où elle récapitule les Propos, à partir du 3 janvier.
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Je faisais allusion, il y a quelques jours, à l’Union Catholique des Cheminots ( [1]). Je veux transcrire aujourd’hui quelques passages d’un discours qui fut prononcé à Autun ( [2]) en juillet. C’est un cheminot qui parle.
« Oui, c’est un bonheur de trouver ici des amis, travaillant au même labeur et poursuivant le même but. Car nous sommes tous, n’est-ce pas, les cheminots de la terre et du ciel. Ici-bas, pour assurer notre existence et gagner notre pain, nous nous sommes adressés aux représentants du Directeur de la voie, au service de laquelle nous voulions consacrer nos efforts. De même, pour sauvegarder notre vie future, nous nous adressons, avec la plus entière confiance, aux représentants de notre Suprême Directeur, particulièrement à vous, Monseigneur, à vous, monsieur le chanoine Reymann, et nous osons vous confier le soin de présenter au Christ notre supplique, pour qu’il nous admette tous un jour sur la même voie, sur cette voie où il n’y a plus aucune distinction de Compagnie, la Voie du Ciel. »
Cela est extrait du Nouvelliste de Lyon, du 23 juillet. Si j’avais voulu inventer un discours du même genre, en vue de montrer comment le salut des cheminots dans l’autre monde est lié au salut des actionnaires dans celui-ci, je n’aurais pas fait aussi bien. Et pourtant je connais les bons modèles, et je me souviens d’une circulaire venant de la Chapelle Montligeon, dans l’Orne, où l’on offrait de vendre des billets pour le Paradis, en ajoutant qu’il n’était pas délivré d’aller et retour. Ces finesses sont proprement ecclésiastiques.
Mais l’idée se montre. Avec les deux voies, paraissent les deux Puissances, mises aussi en parallèle ; et le directeur de la Compagnie terrestre est comme un dieu pour le temporel. Il faut lui confier son corps, comme à l’autre son âme. « Pour assurer notre existence et gagner notre pain, nous nous sommes adressés aux représentants du directeur de la voie. » Ainsi, selon la doctrine catholique, le pain des cheminots est aux mains du directeur et des actionnaires. Nous voulons dire, alors, que le pain des actionnaires est entre les mains des cheminots ; car ce rapport de guerre offre deux aspects, et je sais bien qui serait le plus fort, si le public arbitre n’arrêtait la bataille. Mais puisque la bataille est arrêtée, le public arbitre veut un régime de droit ; il veut penser ici un échange de services entre les cheminots et le public, sans maîtres et sans esclaves. En quoi nous développons la doctrine du Christ, par le dedans. Mais eux n’en voient que l’extérieur ; et ce pouvoir, qui ose prendre encore le titre de Pouvoir Spirituel, ne fait jamais qu’adorer la force et justifier la guerre. Le Spirituel soutient le Temporel. Je soupçonne bien que les cheminots enrôlés par menaces et promesses dans ce bataillon sacré ne croient pas tout ce qu’on leur fait dire. Mais ils ont des enfants, qui grandiront comme de petits Sauvages, dans l’opinion que le droit des pauvres dépend de la volonté des riches. Et la question est de savoir si la France Républicaine peut permettre cela.
1er janvier 1914

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« Vulcain »
Première publication : DRN, vendredi 2 janvier 1914.
Marie Monique Morre-Lambelin n’a pas donné de titre à ce Propos.
a. DRN : bloquera/nous suivons la correction de Marie Monique Morre-Lambelin (registre et Cahier d’écolier n° III où elle récapitule les Propos).
Cette neige, qui bloquerait (a) bientôt les trains, si seulement le vent l’amoncelle, me faisait penser de nouveau aux cheminots, prudents, résistants, fidèles au poste, pendant que le voyageur lit son journal. Voilà un beau contrat, qui malheureusement n’est pas formulé comme il faudrait. Il est clair que nous devons nous aussi quelque chose à ces gardiens vigilants, et que, selon l’ordre de raison, ces obligations réciproques devraient être débattues entre eux et nous. Mais le directeur de la Compagnie essaie de faire croire que c’est lui, représentant les actionnaires, qui fait contrat avec les cheminots. Par cette fiction les cheminots se croient quittes avec nous, et nous avec eux, et une espèce de guerre masque cet état de paix véritable, qui permet à tous ceux qui travaillent de coopérer utilement contre la neige et contre tous les maux.
La grève des cheminots ( [3]) a mis en déroute beaucoup de bonnes volontés. Rester au poste, jusqu’à ce que l’on soit remplacé, c’est un devoir sans condition. Et s’il est vrai que l’esprit de discipline se perde, il faut le restaurer. Toute action en commun suppose la discipline acceptée ; et tout homme sent cela ; les guerres, où le plus humble paie de sa vie, et si généreusement, le prouvent bien. La discussion, ici, n’a point de place ; c’est l’ordre, il faut marcher. Rien n’est plus impérieux qu’un signal rouge ( [4]) ; vous n’allez pas discuter et demander des raisons ; il faut attendre. Et tout chef, dans l’action, est comme un signal rouge ; car lui-même est relié aux autres actions et aux autres agents par d’autres fils. Il n’y a pas d’autre chose à faire que de reconnaître le signal rouge et de s’y conformer. La pensée se termine là. Ce sentiment de l’ordre est bien plus fort que le respect. La consigne n’est ni bonne ni mauvaise, elle est.
Cette obéissance agit à toute heure. Elle nous garde de mille dangers auxquels nous pensons à peine. Si elle était clairement reconnue, quel principe de paix et de liberté véritable ! Car, une fois cela posé, il est clair que le héros d’obéissance, de courage, de savoir vrai, que nous mettons sur la machine ou dans le poste d’aiguillage, a sur nous un droit égal à celui que nous avons sur lui. La discussion n’a point de place dans l’action ; mais il faut qu’elle se retrouve ailleurs. Il faut que cette paix admirable soit conclue quelque part. Il faut que cet homme retrouve à un moment sa liberté complète ; il l’a cent fois gagnée.
Mais dans le fait, que voyons-nous ? Il est aux mains d’un directeur qui exige d’abord l’obéissance de fait, et aussi, comme condition, l’obéissance d’esprit ; qui considère que délibérer et réclamer est déjà une révolte. De là ces discours serviles, comme ce discours de l’Union Catholique des cheminots, que je citais l’autre jour (3). Leur beau système c’est que celui qui courbe son corps dix heures par jour doit courber son esprit le reste du temps. Le droit est tout d’un côté, et le devoir de l’autre. Voilà les contrats que l’on institue en notre nom. De façon que, quand nous voudrions payer notre dette, nous ne le pouvons pas. Art profond, qui veut nous délivrer de nos devoirs.
2 janvier 1914

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Le groupe-arlequin
( Titre de Marie Monique Morre-Lambelin).
« Vulcain »
Première publication : DRN, samedi 3 janvier 1914.
Le manuscrit est conservé au Musée Alain de Mortagne-au-Perche.
* Le 26 décembre 1913 avait été créée par Aristide Briand, avec Louis Barthou, Alexandre Millerand et d’autres personnalités politiques, la Fédération des gauches. Elle visait à préparer les élections législatives du printemps 1914 et à faire campagne pour le service militaire de trois ans. Celui-ci avait été préparé sous l’impulsion de Raymond Poincaré - cf. sa notice biographique -, qui avait été élu président de la République en janvier 1913, puis il avait été voté par le Parlement pendant l’été, sous le ministère Barthou, après des débats passionnés où s’était illustré Jaurès - cf. sa notice biographique. La Fédération des gauches voulait combattre la SFIO et surtout la majorité du parti radical qui, en octobre, avait mis à sa tête Joseph Caillaux - cf. sa notice biographique -, très hostile aux « trois ans ».
es membres de ce Groupe-Arlequin, dont on a tant parlé, ont au moins une opinion commune, c’est le mépris des opinions. Ils le signifient clairement par leur chef, lequel est ainsi bâti qu’il ne peut même pas comprendre qu’on lui oppose ses discours d’il y a dix ans ( [5]). « J’expose maintenant, dit-il, des opinions tout à fait opposées ; bien plus, j’y conforme mes actes. Que veut-on de plus ? » Dans le fond c’est la vertu que l’on exigerait des préfets, si l’on osait. Cet homme n’est qu’un Sur-Préfet : je le dis, comme on dit Sur-Homme.
Sur-Préfet, c’est Ministre. Cet homme est ministre comme on est employé. Comme d’autres copient ou rédigent, il gouverne. D’après quels principes ? Cette question fait rire ; mais il faut être juste ; je lui vois des principes, qui sont les principes du gouvernement. D’autres sont radicaux et progressistes ( [6]) ; lui, il est ministre ; voilà son opinion. Actuellement en congé. Et il tient école ; voilà toute l’histoire.
Et j’imagine très bien une leçon d’ouverture, qui fut faite à huis clos. « Messieurs, nous formons le syndicat des Ministrables. Comme le sous-chef désire être chef, ainsi un député désire passer Sous-Secrétaire, et le Sous-Secrétaire, ministre, et le petit ministre, grand ministre. S’il y avait deux Partis, je vous dirais : »Soyez d’un parti.« Mais il y a trop de partis. Les ministres radicaux périront par cette folie d’être d’un parti. On reviendra aux ministres sans parti ; c’est l’avenir de ce règne. Et, croyez-moi, c’est l’avenir de tout souverain qui ne consentira pas à être sifflé à Paris. Partons de là. Nous formons bien deux ou trois équipes. Sans erreur possible le ministère actuel ( [7]) tombera par l’intervention d’un modéré ; après cela le pouvoir nous revient. Il s’agira, ensuite, de tomber avec adresse, de façon que notre équipe première soit renversée par notre équipe seconde ; alors la Constitution porte au pouvoir l’équipe seconde. L’équipe troisième fera ses premières armes dans quelque ministère de transition, qui passera une fois de plus la main aux radicaux dès qu’il sera nécessaire de tourner la vis aux contributions. Après quoi, pris entre leurs principes et leurs actes, ils périront par nous ; et les jeux iront. Seulement point d’intrigues entre nous ; point d’activité indiscrète. Si les ministres travaillaient, que feraient les bureaux ? Ils se moqueraient des ministres. Attention là ! Je vous dis les malices du métier. » Lisez bien les communiqués ; ils ne disent pas autre chose ; mais il y a la manière de dire.
3 janvier 1914

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Supplique des hommes d’État*
« Jupiter »
Première publication : DRN, samedi 10 janvier 1914.
*Autre titre de Marie Monique Morre-Lambelin : Une grève de ministres.
Le manuscrit est conservé en collection particulière (Edgar Debrouwère).
a. DRN : les voici : Le chef/manuscrit.
b. Manuscrit et DRN : démocrate ; tous/addition d’Alain sur un Propos découpé dans La Dépêche et collé sur une feuille (Collection de Mortagne).
c. Manuscrit et DRN : ouvertement ; tout/idem.
d. Manuscrit et DRN : serait/idem.
e. Manuscrit : « Il te faudrait des hommes de fer. Nous sommes des hommes ordinaires ». DRN : « Il te faudrait des hommes ordinaires »/correction d’Alain (idem).
Aux élections prochaines, on lira peut-être sur les murs une Supplique des Grands Hommes aux électeurs, élaborée par ceux de la rue d’Enghien ( [8]), et à peu près conçue en ces termes :
"Peuple, nous te devons la vérité. Tu veux que l’on gouverne d’après tes idées, selon l’égalité, selon la justice, selon la paix, selon l’économie. L’essai a été fait ; on en a vu les conséquences ; il faut que tu les connaisses.
En bref, les voici. Le chef (a) de l’État ne pouvait plus sortir de son jardin. L’élite a des écrivains pour insulter, des foules pour huer, des hommes pour frapper. Les bureaux ont des armes effrayantes contre un ministre démocrate ; aussi tous (b) les amis du peuple furent promptement déshonorés aux yeux de l’Europe. Ils sont rentrés dans le rang ; nul n’a osé les en faire sortir. Ceux qui voulaient réformer l’armée et rétablir les officiers républicains dans leurs droits ont reçu des injures mortelles. Et cherche bien parmi tes amis, cherche leurs défenseurs. Il faut le dire ouvertement : tout (c) le monde a reculé devant la colère de l’élite, la plus venimeuse qui soit. L’Académie, le Théâtre et la Couture, ces trois Puissances, et l’armée des bureaux derrière, ont découragé pour toujours ceux des Radicaux qui avaient encore un peu d’ambition. Ceux qui restent radicaux selon la vraie formule ont renoncé à être ministres. Mais il faut des ministres.
Peuple, fais le compte de tes amis. Ils n’osent plus. Et cela se comprend. Comment veux-tu qu’ils gouvernent, contre les grands journaux de France, contre les grands journaux Européens, contre les Cours Étrangères, contre toutes les Aristocraties, contre leurs propres ambassadeurs, contre les Économistes, contre les Dramaturges, contre les Romanciers ( [9]), contre les acteurs, contre les danseuses ? Comment promener un roi dans les rues, quand on ne peut s’y risquer soi-même ?
Oui, tu as la force, en même temps que le droit. Et tu as entrepris de détrôner l’élite. Eh bien, l’expérience est faite, et tu es vaincu. Oui, tu es vaincu. Tu portes les radicaux au pouvoir ; et quels radicaux ? Des riches, des aristocrates, des hommes qui plaisent à l’élite, sinon par les discours, du moins par les mœurs et même par le costume. Et encore ils ne peuvent se maintenir qu’en agissant comme nous ferions. Pousse-les un peu, tu les précipites. Et tu n’auras plus de chefs. Tu n’auras plus que des députés rustiques, qui ne pourraient s’élever au plus petit ministère sans tomber sous le ridicule. Ils fuiront. La politique sera (d) alors le dernier des métiers ; pense bien à cela, peuple.
Et pense bien enfin à ceci, c’est que le cours de la Bourse et les menaces de guerre, tous ces ressorts formidables, ne sont pas dans nos mains. Nous sommes de bien petits garçons. L’élite joue avec le feu ; les passions politiques peuvent déchaîner la guerre demain. Ainsi, quand nous oublierions tout à fait notre propre gloire, nous risquerions encore de te jeter dans les plus grands maux. C’est trop demander. Il te faudrait des hommes de fer ; tu n’as que des hommes ordinaires (e). Ne demande pas trop, ou bien tu verras la Grève des Gouvernants. Le syndicat des anciens ministres te donne par la présente un dernier avertissement."
10 janvier 1914

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« La grande illusion »
Autre titre de Marie Monique Morre-Lambelin : Pourquoi conquérir ?
« Mars »
Première publication : DRN, dimanche 11 janvier 1914.
a. DRN : Le moment est venu/nous suivons la correction de Marie Monique Morre-Lambelin (Cahier d’écolier n° III où elle récapitule les Propos).
* Norman Angell (1874-1967) était un partisan convaincu du maintien de la paix par l’arbitrage international. La Grande Illusion, publiée en 1910, démontre le caractère illusoire des avantages obtenus par la guerre.
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Le temps est venua de parler d’un livre, un moment célèbre, et que l’on risque maintenant d’oublier, c’est La Grande Illusion de Norman Angell. Toute la sagesse anglaise, toujours positive, et allant droit au but, sans égards pour les dieux et les sous-dieux, se montre là, comme autrefois dans les articles de Stuart Mill. On a tout dit sur la guerre, pour ou contre ; mais personne parmi les pacifistes ne s’est avisé de rechercher si, de nos jours, et par une guerre, on pouvait réellement conquérir une richesse quelconque, car il paraissait évident à tous qu’un État peut s’enrichir aux dépens d’un autre, ainsi que font les voleurs. Mais notre Anglais a examiné la chose de près.
Qu’entend-on quand on dit qu’un État possède une province ? On entend que cette province paie des impôts et envoie des conscrits à l’armée ; ainsi l’État reçoit plus que s’il ne la possédait point. Mais il faut ajouter que l’État paie aussi de son côté ; car, ce qu’il reçoit en impôts, il doit toujours le rendre en routes, en canaux, en services publics, en sécurité et en commodité. Ainsi l’État qui possède cette province a plus à payer aussi que s’il ne la possédait point. Et comme une province exige et obtient naturellement d’autant plus qu’elle est plus peuplée et plus active, on peut dire qu’un État ne tire aucun profit d’une province qu’il possède. Cela deviendra tout à fait évident si on l’exprime avec plus de précision. Il est clair que toutes les provinces moins une ne tirent aucun profit de cette dernière, mais se bornent à échanger des services avec elle, selon les lois communes de l’échange. D’après cela un État qui conquiert une province ne gagne rien ; il perd donc sans compensation d’abord les frais de la conquête, et aussi les frais d’administration et de surveillance, qui sont toujours écrasants dans les années qui suivent la conquête.
Il est vrai que l’État y gagne des armées plus fortes, et par conséquent une puissance nouvelle de conquérir. Mais cette puissance elle-même n’est pas un avantage, si une conquête n’enrichit pas le conquérant. Et quand ces idées si simples seront bien comprises, les déclamations guerrières tomberont à plat. C’est pourquoi il faut faire réfléchir les citoyens sur ce fait bien frappant que le vainqueur respecte la propriété de ceux qu’il a conquis, favorise même les industries, rend la justice selon le droit commun des nations civilisées, protège l’orphelin, poursuit les voleurs, combat les épidémies, et vient en aide aux victimes de la grêle et de l’inondation. Dès lors, pourquoi conquérir ? Mais les idées survivent aux faits. Nous raisonnons maintenant sur la guerre comme si le vainqueur devait réduire en esclavage les populations conquises, et partager leurs biens entre ses propres soldats. L’idée de Norman Angell est simple et forte. Du reste il en a bien d’autres, et j’y reviendrai plus d’une fois. 11 janvier 1914

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Deux cultes
« Minerve »
Première publication : DRN, vendredi 30 janvier 1914.
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Il y a, à bien regarder, sous le nom de religion, deux cultes directement opposés ; les uns adorent ce qui est, et les autres ce qui doit être. De là deux sermons tout à fait différents. L’un prêche en ces termes : « Mes frères, l’homme est un vilain animal ; les passions sont fortes ; l’autorité est nécessaire, et la crainte aussi. Toute liberté profite aux passions ; l’incrédulité à la débauche, la sécurité à la paresse, la paix à la lâcheté. Ce n’est que par des contraintes que l’homme est passable ; ainsi, par la discipline, la colère devient courage ; le travail fatigue l’esprit et amène la résignation ; la peur devient honneur et pudeur. Mais, ne l’oublions pas, toujours par les contraintes sociales, par l’empire de l’opinion, et par la crainte de Dieu. Ce sont de vieux moyens, et ce sont encore les seuls moyens. L’homme n’a point changé. Il faut donc bénir et aimer ces contraintes ; c’est le trésor des siècles. Et ne rien changer à cet ordre traditionnel, fondé sur la foi. Car tout se tient : celui qui croit en lui-même cesse d’abord de croire en Dieu ; et puis il ne croit plus au roi, ni à la foi. Cet orgueil de fou le rabaisse à l’animal. Qui veut faire l’ange fait la bête, selon le mot profond de Pascal ( [10]). L’homme est petit et méprisable par la liberté ; grand au contraire par le culte et l’obéissance ( [11]). » Telle est cette doctrine accablée, à laquelle l’âge nous incline toujours assez. Le principe suprême en est que Dieu est puissant, lointain, incompréhensible. Et c’est bien un fatalisme dans le fond.
L’autre sermon est plus tonique. « Mes amis, il faut croire à soi ; non pas à soi animal, toujours vaincu par l’intérêt et les passions, mais à soi raisonnable, et toujours porté à la justice dès que l’intérêt ne parle plus. Par science, par ruse de science, par obstination de faiseur d’outils, on peut tout vaincre. Mais il faut croire, il faut espérer. Car le désespoir est invincible ; il fait l’expérience et se justifie par l’expérience. Si tous avaient cru, comme beaucoup voulaient, que les bateaux à vapeur ne marcheraient jamais, eh bien, jamais les bateaux à vapeur n’auraient marché. Toute invention humaine s’est faite par foi et révolution, contre le témoignage des siècles. La République est contre le témoignage des siècles. Et si vous cédez, si votre esprit s’incline devant cette autorité des siècles, la République retombera en monarchie ; trop de désespérés déjà voudraient briser cette noble invention, et achever ainsi la mauvaise expérience ; absolument comme les ignorants voulaient briser le premier bateau à vapeur, afin de hâter et d’achever la mauvaise expérience. Et disons que, dans les choses humaines, l’expérience est menteuse toujours ; car si l’on croit qu’il faut un roi, il faudra un roi ; et si l’on croit que la guerre est inévitable, la guerre sera ; et si l’amoureux, j’entends criminel, croit que son amour est invincible, l’amour sera invincible ; et si un homme se croit méchant sans remède, il sera méchant sans remède. Il faut donc que tout progrès soit voulu, contre l’expérience des siècles. La Perfection n’a que cela pour elle, c’est qu’elle est belle ; et la Justice, de même. Ces choses ne sont point par l’Univers ; ces choses ne sont point par les passions ; ces choses ne sont point par l’acceptation ; ces choses ne sont point par le désespoir ; elles seront si nous les voulons ; au moindre doute, elles reculent un peu. Courage donc. » Tout homme chante un de ces discours ou l’autre. Et je demande au prêtre de dire, par ses principes, par son Évangile, et même par sa messe, où est l’impie ?
30 janvier 1914

Notes :

[1] Cf. la note [2] du Propos 2835 du 25 décembre 1913. L’Union catholique des chemins de fer, créée en 1908, est une sorte de syndicat confessionnel qui refuse la grève et la lutte des classes. Son rôle est tout à fait négligeable dans le mouvement social. Aussi les cheminots catholiques les plus engagés, assez rares il est vrai, adhèrent-ils à la C.G.T.

[2] Ville du département de Saône-et-Loire.

[3] Il s’agit de la grande grève des cheminots d’octobre 1910. Le ministère Briand l’avait brisée en les réquisitionnant au titre de la Défense nationale, et la répression des Compagnies avait été impitoyable, se manifestant par des licenciements massifs.

[4] Un grave accident était survenu le 4 novembre 1913, faisant une quarantaine de morts. Le mécanicien avait brûlé les signaux.

[5] Briand, évidemment.

[6] Les progressistes : le centre droit, républicain, laïque, mais socialement très modéré, et hostile à l’alliance avec la gauche des radicaux.

[7] Le ministère Doumergue - cf. sa notice biographique - avait été formé le 8 décembre. Caillaux était ministre des Finances. Presque tous les membres du cabinet étaient radicaux, mais les uns avaient voté pour « les trois ans », et les autres contre.

[8] Siège de la Fédération des gauches.

[9] En dehors des universitaires, toute l’élite sociale est à droite.

[10] Pascal, Pensées et opuscules, édition Brunschvicg, Hachette, 1946, Pensées, section VI, 358.

[11] Idem, section III, 232, ce qu’on appelle le pari de Pascal, et notamment, p. 441, quand il écrit qu’il faut suivre ceux qui font « tout comme s’ils croyaient, en prenant de l’eau bénite, en faisant dire des messes, etc. Naturellement même cela vous fera croire et vous abêtira ».