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  • Quelques Propos de 1913
À l’occasion de la parution des Propos de 1913, l’Institut Alain et @linalia le Site Alain vous proposent les Propos suivants :

2483 * L’idée de la Séparation des deux Pouvoirs, le Spirituel et le Temporel (1), est une grande idée. Un Pape excommuniant un roi, c’est une grande scène, hautement symbolique, et qui définit comme il faut les droits de l’Esprit. Mais, tout en conservant cette noble idée, il faut savoir aussi se rendre compte de la décadence prompte et irrémédiable de l’Église. Par quelles causes précisément ? Par son infatigable effort pour exercer le pouvoir temporel, alors que toute la dignité du pouvoir spirituel est en ceci qu’il persuade seulement, sans jamais contraindre ; il vit de liberté ; il agit par liberté ; sans épée, sans prison. C’est ainsi qu’agit maintenant l’esprit de la paix ; non pas en armant les citoyens contre la guerre ; c’est encore guerre ; non pas même en prêchant contre l’obéissance ; car c’est toujours Temporel contre Temporel. Mais en dévoilant les passions guerrières, les intérêts secrets, les intrigues et les mensonges de la Haute Politique ; surtout en refusant l’estime aux vainqueurs ; en ramenant l’enthousiasme et la foi vers leurs objets propres, qui sont le Droit et la Justice. Que l’Église soit indigne de cette fonction, qu’elle ne songe même plus à l’exercer, ce sont des faits bien frappants, et qui justifient l’irrévocable déchéance du catholicisme. Il n’excommunie que les faibles.

Mais l’Esprit n’est pas mort ; il s’est retiré de cette carcasse avant la mort et le dessèchement. Il vit partout. Il renaît, comme dit le beau mythe de Noël, partout où l’on adore l’enfant nouveau, le Maître, entre le bœuf et l’âne. Car le propre de ce Dominateur, ce n’est point d’être contraint, ni de contraindre, c’est de juger. Obéir, ce n’est pas être contraint ; c’est juger. Croire que l’obéissance tue la liberté, c’est la première confusion des deux Pouvoirs, et la première faute.

Nous allons à une époque d’obéissance libre. On dit communément qu’il n’y a plus de foi, ni de respect, ni d’adoration. Il faut dire que ces sentiments se détournent maintenant de ceux qui tiennent le sceptre et l’épée. La foi, le respect, l’adoration vont droit à la Justice, qui fut de tout temps leur véritable objet. Et les puissances sont contrôlées et jugées d’après ce modèle, vers lequel l’opinion, par la seule force du blâme, les ramène toujours, sans indulgence, sans ménagement, sans respect d’aucune sorte. Un instinct sûr nous conduit là ; et c’est déjà plus qu’un instinct ; la doctrine est entrevue. Les patrons gémissent parce qu’ils ne sont plus aimés. Mais ils ne doivent point l’être. Aucun pouvoir temporel ne doit être aimé. Toute force est mise en accusation, continuellement, infatigablement. Et cela est bien. Si tu veux être aimé, pose les armes.

Un chef ne doit être ni adoré, ni respecté. Il faut le juger ; continuellement le juger. Voilà le devoir de résistance, et la seule justification de l’obéissance. Dans le danger public on nous demande de croire, d’approuver, d’adorer. Mais qu’est-ce que ce serait donc, qu’une Patrie sans liberté, sans droit, sans justice ? Pour la défendre, faut-il d’abord la tuer ? Et pensez-vous que, notre dignité morte, il nous resterait encore un peu de vrai courage ? Non, mais une folle colère, tout au plus. Ce n’est plus l’Homme que promettait l’Enfant Dieu ; c’est le bœuf ou l’âne. 5 janvier 1913

Une circulaire du Ministre (a) de la Guerre nous invite à réfléchir sur la fonction du Conseil d’État, qui est maintenant la Providence des fonctionnaires. Il paraît, d’après cette circulaire, que des militaires avaient formé une espèce de coopérative en vue de plaider devant le Conseil d’État, c’est-à-dire une société d’assurance contre l’injustice. À première vue, une telle association me semble raisonnable et permise, aussi bien dans l’armée qu’ailleurs ; mais ne jugeons point sans savoir. Ce qui m’inté- resse ici, c’est d’apercevoir que les gouvernants redoutent de plus en plus le Conseil d’État. Ce n’était pas assez de la Cour des Comptes, pour troubler le sommeil des ministres. J’aime à constater que ces restes de l’ancien Parlement, toujours hérissé contre le pouvoir royal, se sont adaptés au régime nouveau, revivent, se refont un sang neuf, et travaillent pour la liberté avec plus de suite et de puissance, peut-être, que les Chambres elles-mêmes.

D’où vient cela ? D’après le recrutement de ces deux tribunaux, on pourrait croire que le gouvernement les tient dans sa main. Que sont ces Juges d’Administration (b), pour la plupart ? De hauts bureaucrates, anciens directeurs, anciens préfets, qui connaissent les intérêts, les secrets, les difficultés du pouvoir, et qui, par leur métier, n’aiment pas trop le contrôle et les réclamations. On pourrait croire que, dans leurs nouvelles fonctions, ils auront assez et peut-être trop d’égards pour l’Autorité. Mais point du tout. La fonction change l’homme. Dans le fait, la Cour des Comptes, en signalant chaque année tous les abus, les dépassements de crédits, les virements, et autres jeux bureaucratiques, ne cesse pas de fournir des armes à l’opposition. Et l’on sait que depuis quelques années, le Conseil d’État annule impitoyablement les nominations illégales, en sorte que les Associations de Fonctionnaires le considèrent maintenant comme un arbitre incorruptible. Comment expliquer un changement aussi remarquable ?

Il faut dire qu’un juge inamovible est naturellement impartial, et que la résistance aux pouvoirs est par elle-même une fonction assez agréable. Mais je crois que nous bénéficions ici d’un changement dans l’esprit bureaucratique, qui ne respecte pas trop les pouvoirs démocratiques. Les bureaux exercent naturellement une opposition sourde contre le ministrec et son cabinet, et contre les Parlementaires. Par cette petite guerre, qui nourrit des passions vives, ils se trouvent préparés à exercer sans ménagement une opposition ouverte et légale. Et cette résistance à la République finit par servir la République. Dans le fond, toute Opposition est Républicaine, parce que tout ministre est Monarchiste. Et, de leur côté, les fonctionnaires répondent à cet effort par une organisation dirigée aussi contre le Bon Plaisir. D’où l’on voit que la République est définie et consolidée autant par ses ennemis que par ses amis. 8 janvier 1913

Deux conditions sont requises pour la victoire, la science et l’enthousiasme. Le malheur c’est qu’elles se contrarient. La science ne s’accommode jamais d’une foi quelconque ; la science est matérialiste strictement ; c’est son devoir de l’être. Le tuyautage se fait par le marteau ; les bons sentiments n’y feront rien. Je me trompe ; les bons sentiments feront de mauvais tuyautages. Car le bon état d’un mécanisme suppose une défiance continuelle. S’il y a quelque part sur un bateau un homme qui se dit jour et nuit : « On a volé sur le fer et sur le cuivre ; les plaques n’ont pas l’épaisseur promise, ni la trempe. On me dit que les obus sont en acier ; moi je soupçonne qu’il y en a bien la moitié en fonte, et j’y vais voir. La poudre est encore faite, sans doute, avec du coton malpropre, ou bien les brins ont séché trop vite ; je cours flairer les vapeurs nitreuses. Quand on m’affirme quelque chose, c’est une raison pour que j’en doute. » Si un homme fait de tels discours dans sa tête, c’est celui-là qu’il faut aimer et soutenir. Or, communément, personne ne l’aime, et tout le monde le lâche.

Tout le monde ; non pas seulement ceux qui tirent profit d’une malfaçon ou d’un compte falsifié ; ceux-là ne sont pas si nombreux ; mais aussi une foule de naïfs et estimables hommes de guerre, qui disent et qui pensent que la confiance fait la force d’une armée et d’une escadre. « Quoi ? » disent-ils. « Allons-nous nous surveiller et nous soupçonner les uns les autres perpétuellement ? Allons-nous donner à croire que les Grands Ingénieurs sont souvent négligents, que les commissions de réception n’ouvrent point les yeux comme il faudrait, et que le chef, dans chaque service, n’est pas le plus instruit, le plus scrupuleux, le meilleur enfin ? Moyen assuré de glacer les cœurs. Non. Les cuirassés ne sont que force inerte, instruments, outils ; le vrai moteur, c’est la foi, c’est l’amour. »

À dire vrai, ils ne se font pas bien clairement ce discours, parce qu’ils en verraient alors la faiblesse. Mais ils se laissent porter par le respect, par la confiance, par l’amitié, qui sont des sentiments agréables et toniques ; au lieu que le doute est par lui-même déjà une tristesse et un affaiblissement. Ils sont religieux. Malheureusement les poudres, les obus et les tuyaux ne savent récompenser qu’une espèce de vertu, c’est l’attention scrupuleuse et la défiance toujours éveillée. Il faut lire le récit fait par Séménov, et traduit en français, du célèbre voyage de Rojestvensky (1) vers le désastre de Tsoushima, pour savoir si la foi tient longtemps, lorsque les bielles se mettent à grincer. 11 janvier 1913

Il faut juger. Non pas faire de l’opposition ; cela ne mène à rien ; cela conduit tout simplement à prendre d’autres préjugés. Et, premièrement, il m’est facile, il nous est facile à tous, de placer la personne du Président de la République bien au-dessus de toute espèce de soupçon. Là-dessus je n’ai point approuvé et je n’approuve point davantage maintenant les attaques redoublées d’un vaillant et libre journal qui paraît sous ce beau titre : « Les Droits de l’Homme. (1) » Il ne faut ni déclamer, ni tirailler.

Mais il faut juger. Je remarque un changement dans les mœurs politiques ; je le dis ; et comprenonsa bien que j’entends par « les mœurs » autant ce qu’on avoue que ce qu’on fait. Jamais la vertu toute seule n’a réglé les actes d’aucun homme peut-être ; les hommes politiques sont des hommes moyens, non des héros ; par conséquent on peut croire que l’intérêt personnel, l’intrigue, la flatterie, le culte du Succès enfin, ont toujours contribué pour une large part à toutes les fluctuations de la politique. Mais il restait ce bel effort, que ces moyens-là n’étaient pas respectés et adorés comme tels.

Ils ne le sont pas encore. De prudentes rectifications, comme on a pu voir, indiquent que les Forces Morales sont encore menaçantes. Mais ces moyens ont paru au grand jour ; on ne les a désavoués que dans le temps où ils ne pouvaient plus servir. Et enfin il y a entre les actes et les paroles, dans la vie d’un homme, une coordination qui décide de la vraisemblance. Ce que j’ai constaté et supposé ici est même banal à ce point que je n’ai encore trouvé personne qui ne reconnaisse que son jugement est conforme au mien. Je regrette enfin qu’un homme en vue soit, dans le fond des cœurs, si peu respecté (2). Tout n’est pas perdu pour cela. On surveillera ; on se méfiera plus que jamais. Dire cela, c’est le moins qu’on puisse dire.

Or, la Presse modérée ne le dit point. Certes je comprends bien qu’un chef de Gouvernement dispose ici d’une puissance presque sans mesure ; et je ne puis blâmer ceux qui, arrêtés net par d’étonnants succès, en sont réduits à changer d’opinion pour ne pas mentir ; je les plains seulement. Mais c’est une raison aussi pour que j’use d’une liberté d’opinion que j’ose dire bien gagnée, pour écrire ici avec toutes les formes de la politesse, ce que tout le monde pense. C’est tout à la fois une expérience, qui a pour objet de nous apprendre si nous sommes aussi étroitement bouclés qu’on le dit, et en même temps la preuve par le fait que le Succès n’est pas adoré universellement. Oui, j’ai d’autres choses à dire, que beaucoup jugeront plus intéressantes que ces récriminations tristes. Mais enfin je ne puis penser à genoux ; je ne vois plus assez loin. Il faut d’abord que je me lève. 25 janvier 1913

Le mot « Réalisation », qui a trouvé une espèce de fortune, enferme une ambiguïté qui contribue, avec d’autres causes, à engourdir maintenant le jugement moral de beaucoup. On a trop parlé d’Idéal et de Désintéressement, jusqu’à dire que la Culture en vue de l’utile est nulle en valeur humaine ; contre quoi il reste toujours, chez l’inventeur de brouettes et dompteur de chevaux, une espèce de mépris inébranlable. Et quand un homme sait dire, à l’antique : « Les autres parlent, mais moi je ferai. Ils disent de grandes choses, et moi je ferai des choses petites ou grandes, mais utiles, avec vous, et comme nous pourrons », l’applaudissement suit ; ce mouvement est viril ; la Main Ouvrière parle comme elle peut.

Bon. Mais il y a deux réalisations. Autant que les hommes sont actifs, tandis que les choses sont matière, moyen, outil, oui : cette activité réglée seulement par l’utile est saine et bonne pour l’esprit. Qui s’instruit par la chose et par l’outil s’instruit bien ; toutes nos idées raisonnables sur la nature sont des abstractionsa de l’outil ; le Penseur, que Rodin a si bien sculpté (1), a figure de quelqu’un qui réfléchit sur le gouvernail, sur la voile, sur la roue, sur la poulie, sur le coin. Domination toujours belle pour des yeux humains ; l’enfant l’exerce dans ses premiers jeux. Réalisation, où le succès fait preuve ; empirisme fort ; de deux leviers, le plus avantageux, sans égard ni amour d’aucune sorte. Ce sont les dégénérés de l’espèce qui copient en même temps que la forme de l’arc, les dessins sacrés que la fantaisie ou le hasard a incrustés dans le bois. On appelle bien Esprit Fort celui qui regarde seulement la course de la flèche. Théorie seule n’est que Mythologie.

Mais l’autre industrie, souvent mêlée à la première, mais presque séparée d’elle sous le nom souvent maudit de Politique, a pour matière, pour moyen, pour outil, l’homme lui-même ; outil qui change dans la main, selon la prière, la promesse ou la menace. Et dans cet art il y a aussi des Réalisations, mais méprisables cette fois, et haïssables, s’ils osent seulement penser que tout moyen qui réussit est bon. Haïssable celui qui dirait, du même ton : « Mille pioches usées, mille terrassiers morts ou infirmes avant l’âge. » Pareillement celui qui oserait penser ceci : « L’amour de la justice est faible ; il agit lentement, péniblement. L’amour de soi est bien plus fort. La vanité, la rancune, l’ambition, la cupidité, la peur, voilà mes bons outils (2). Il y a des points favo- rables pour tenir le manche d’une pioche et d’une pelle. De même il y a des prises favorables sur tout homme ; en appuyant au point sensible, même sans force, et avec le sourire, je les plie. Il y a mieux : de telle petite violence, contre un scrupule qui les gênait eux-mêmes assez, ils me loueront et m’aimeront ; et tout marchera ; vous verrez. » Nous voyons. 26 janvier 1913

2483 LES DEUX POUVOIRS « Prométhée » Lettre d’Alain à Marie Monique Morre-Lambelin (1er janvier 1913) : « Beau Propos écrit ce matin sur l’obéissance et le pouvoir spirituel. C’est pour les récompenser s’ils publient les politiques ... » (A.I.). Première publication : DRN, dimanche 5 janvier 1913. * Ce Propos exprime particulièrement bien la pensée d’Alain sur la relation du citoyen et des pouvoirs. 1. La Séparation des Églises et de l’État a été votée et promulguée en 1905 et appliquée en 1906. 2486 LE CONSEIL D’ÉTAT « Jupiter » Première publication : DRN, mercredi 8 janvier 1913. Le manuscrit est conservé en collection particulière (Pierre Zachary). a. DRN : ministre/manuscrit. b. DRN : juges d’administration/manuscrit. c. DRN : ministère/manuscrit.

2489 LA VICTOIRE « Mars » Première publication : DRN, samedi 11 janvier 1913. 1. L’amiral qui commandait l’escadre russe de Kronstadt pendant la guerre russo-japonaise. Elle avait quitté la mer Baltique en octobre 1904. Après un périple difficile de sept mois, elle avait enfin atteint le détroit de Corée, mais c’est pour se faire écraser à la bataille de Tsoushima (27 mai 1905).

2502 IL FAUT JUGER « Jupiter » Lettre d’Alain à Marie Monique Morre-Lambelin (30 décembre 1912) : « Je veux d’abord essayer ma liberté de plume [...]. En même temps que cette lettre, à Soissons, je mettrai un Propos que je viens d’écrire où je déclare nettement mes principes de façon qu’ils ne puissent pas s’y tromper ... » (A.I.) ?.

Première publication : DRN, samedi 25 janvier 1913.

 ? Cette « affaire de La Dépêche » (ajournement de la publication d’un Propos « politique ») est commentée à plusieurs reprises dans le Journal de Marie Monique Morre-Lambelin (cf. chroniques mensuelles de décembre 1912, janvier et février 1913).

a. DRN : entendons/cette répétition a été biffée sur l’article du Musée de Mortagne (nous proposons : comprenons).

1. Les Droits de l’Homme est un journal socialiste de faible tirage.

2. Cette phrase, et tout le reste du Propos, vise Briand, qui vient de former le nouveau gouvernement. Cf. aussi sa notice biographique.

« RÉALISATION »

« Jupiter »

Lettre d’Alain à Marie Monique Morre-Lambelin (25 janvier 1913) : « Celui (le Propos) que j’ai écrit vendredi est le mieux de tous ; sur la »réalisation« , toujours par allusion à Briand ... » (A.I.).

Première publication : DRN, dimanche 26 janvier 1913.

a. DRN : attractions/nous corrigeons.

1. Le Penseur de Rodin se trouvait alors devant le Panthéon. Alain pouvait le voir en allant au lycée Henri IV.

2. Alain fait parler Briand. Cf. sa notice biographique.