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  • Alain le pacifiste s’en va-t’en guerre
Renato Ferraro fut jusque récemment Vice-Amiral et Commandant en Chef de la Gendarmerie maritime italienne. Il a enseigné l’ économie maritime à l’Université d’État de Cassino. Il a publié plusieurs centaines d’articles et recensions sur « Rivista Marittima » ainsi que sur d’autres revues spécialisées.
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Une légende, un tant soit peu romantique (et pas trop pieuse), veut qu’un poète et philosophe français du XVe siècle, Alain Chartier (connu par son nom latin de Alanus Auriga), dont « la précieuse bouche de laquelle furent issus et sortirent tant de bons mots et vertueuses paroles », posa un baiser sur les lèvres de Marguerite d’Écosse, Dauphine de France. Cette petite histoire est racontée par Guillaume Bouchet dans ses Annales d’Aquitaine de 1524 (donc, bien postérieure à la dite rencontre) mais qui ne peut être vraie puisque Marguerite n’arriva en France qu’après 1436 donc bien après la mort d’Alain qui eut lieu en 1430. Il est pourtant vrai qu’Alain aurait pu faire la connaissance de la jeune princesse écossaise quand, en l’an 1427, il faisait partie d’une mission qui se rendit en Écosse pour organiser – comme on faisait souvent en ces temps – le mariage de cette enfant, fille de Jacques I, avec le Dauphin futur roi Louis XI. Mais Marguerite n’aurait eu que trois ans ! Et il serait fort difficile de croire que la fillette aurait pu alors apprécier les raffinements lyriques et philosophiques de Auriga… si on ne veut pas tomber dans le scabreux.

Mais qui était cet Alain ? Né à Bayeux, dans la Basse-Normandie, il devint homme politique, fonctionnaire et diplomate au service de Charles VII, mais on attribue sa popularité surtout à son image de poète romantique ante literam due au succès de La belle dame sans merci, obscure histoire d’amour écrite dans un genre alors en vogue (1). Remarquons bien qu’il fut aussi un auteur politique et patriotique, en particulier avec son Quadrilogue invectif (2), un écrit dans lequel les quatre personnages qui s’interrogent sont la France et ses trois « états », et qui met à nu les abus commis par les armées féodales ainsi que les souffrances des paysans. Mais la thèse principale est que la patrie, en pleine guerre de Cent Ans, devant faire face à une période de graves difficultés après la bataille d’Azincourt, aurait pu se tirer d’affaire si seulement les maintes factions ainsi que leurs sous-groupes avaient mis de côté leurs rivalités et s’étaient unis face à l’invasion anglaise. Les bibliographies citent Le livre d’espérance (1429) qui contiendrait une attaque violente contre l’aristocratie et le clergé mais je n’en ai pas trouvé d’édition moderne.

Tout compte fait, Alain Chartier, dévoué au service de son roi, et tout en étant animé d’un amour sincère pour la Patrie – et, pourrait-on dire, à cause même de cet amour – était certainement ce que l’on appellerait aujourd’hui un contestataire du « système ». Mais quelle relation y a-t-il entre un poète et philosophe politique du XVe siècle et le penseur contemporain auquel est consacré cet article ? Tout en cherchant à savoir pourquoi Émile-Auguste Chartier, le philosophe dont il est ici question, s’est donné le pseudonyme d’Alain, sous lequel il est aujourd’hui universellement connu, je me suis laissé tenter par une réponse : pourquoi ne pas alimenter la fantaisie et imaginer qu’Alain a voulu s’inspirer de ce lointain personnage auquel il était lié non seulement par le nom de famille mais aussi par le fait qu’ils provenaient tous deux du même terroir, sans oublier leur orientation idéologique que j’aimerais définir comme radical-populaire ou pour tout dire sincèrement patriotique. Il va sans dire que je n’ai pas réussi à trouver une preuve concrète de cette intuition. Mais qu’il me soit permis d’affirmer que cette origine hypothétique, quoique irréelle, est une bonne trouvaille !

Émile-Auguste Chartier est né le 3 mars 1868 à Mortagne-au-Perche, le Perche évoquant un comté du moyen-âge dans la France du nord-ouest, entre la Normandie et le Maine. Aujourd’hui, Mortagne-au-Perche fait partie de la Région Basse-Normandie, donc les deux Chartier, je me répète, peuvent être considérés comme ayant les mêmes origines géographiques. Par contre, il faut préciser que les Percherons, bien fiers de leur terre, se refusent à être confondus avec les Normands. En effet, le Perche est célèbre pour être le berceau d’une race unique de chevaux dont la renommée est due à leur grande résistance physique ainsi qu’à leur élégance lors du dressage. Émile-Auguste Chartier pourra toujours se vanter du fait que – fils du vétérinaire de cette région – il passa sa jeunesse en compagnie de chevaux et de leurs éleveurs (3). Et il exprimera sa fierté d’être un Percheron même si toutes ses activités le portèrent loin du pays natal : d’abord au cours de ses études (à l’École normale, entre autres), puis en tant que professeur de philosophie durant plus de quarante ans dans des lycées (1892–1933 : à Pontivy, à Lorient, à Rouen et à Paris dans le prestigieux Lycée Henri IV où il eut comme élèves ou disciples, parmi tant d’autres, André Maurois, et Simone Weil, et Raymond Aron), et enfin dans le journalisme.

Dès 1903 il commence à écrire, pour le journal de province La Dépêche de Rouen, des commentaires auxquels il donne le titre de Propos, en s’inspirant souvent de faits divers mais en incluant aussi des thèmes de plus en plus exigeants . Au début sa production était hebdomadaire et, par la suite, il en augmenta la fréquence. En italien, j’en parle en tant que « propositions », « raisonnements », ou même « bavardages » (4). Les Propos sont des écrits incisifs et synthétiques, je dirais même véhéments. En fait, lui-même a comparé sa pensée à celle d’un cheval qui refuse la bride (5). Son style intense et nerveux, montrant de temps à autre une grande sagacité, qui me fait un peu penser aux Essais de Michel de Montaigne (6), ou même au Zibaldone de Leopardi, caractérisera ses autres œuvres plus importantes. Sa production littéraire, et non seulement son oeuvre philosophique, est riche et variée. Sergio Solmi, probablement l’auteur italien qui a le plus étudié l’œuvre d’Alain (7), la considère comme une « forêt touffue » (8). Les philosophes principaux pour Alain ont été Platon, Descartes, Spinoza, Kant, Comte ; tous ces choix sont bien ancrés en lui et il les doit probablement à Jules Lagneau qui fut son professeur et modèle au lycée Michelet de Vanves. Alain nous a laissé un livre dédié au souvenir de ce maître(9) dans lequel il le présente « déterminé à donner une de ses leçons laborieuses » et évoque « son besoin continu et marqué de faire référence aux exemples les plus élémentaires, métaphores pratiquement incontournables pour cet esprit si tortueux et subtil » (10).

Et pourtant, l’élève se différentie de Lagneau : « l’optimisme stoïque et aventureux d’Alain, satisfait du spectacle si clair que le monde lui offre en incluant la réflexion de l’éternité dans le moment présent, il n’a pratiquement plus rien de l’ascétisme tourmenté de Lagneau prisonnier de l’idée d’une prise de conscience abstraite de la liberté spirituelle que l’on doit continuellement reconquérir et perdre’’ (11). Et pourtant, je crois que le maître a grandement influencé une décision surprenante qui fut prise plusieurs années plus tard et l’on verra comment.

Le caractère volumineux de l’œuvre d’Alain, explique la difficulté que l’on rencontre à la faire entrer dans des cases aux contours bien délimités. Sa pensée touche à tout, et il a à dire quelque chose d’original et, parfois, d’important sur presque tout. Mais, dans la totalité de son œuvre, il est guidé par une éthique qui a fonction d’unification et qui n’est jamais absente. Indépendant et intransigeant, il se distingue par des jugements qui peuvent parfois sembler implacables. Dans d’autres cas, au contraire, sa bonhomie est ce qui frappe le plus le lecteur. L’affaire Dreyfus et la Séparation des églises et de l’État sont des stimulants : Alain devient journaliste et impose sa présence dans le monde politique. Ses Propos suscitent, les uns après les autres, aussi bien des éloges que des critiques ; en tous cas, de grands débats. Il s’oppose à l’obéissance aveugle envers l’État qu’il veut « désacraliser » ; il maintient que la contradiction essentielle au cœur de la démocratie est la dialectique entre citoyen et pouvoir. Avec sa plume et sa voix, il se bat en faveur d’une politique de contestation radicale ; ou plutôt, pour un radicalisme qui soit étranger à la politique. Dans sa conception, à strictement parler, la république libérale ne doit être contrôlée que par le peuple. Dans ses combats d’idées, il rencontre Jaurès, de Pressencé, Buisson, Séailles, Painlevé, tous personnages bien en vue du mouvement radical et désormais entrés dans l’Histoire, mais tout en conservant son indépendance intellectuelle , se définissant lui-même comme « indiscipliné ».

Dans le lourd climat qui précède la Première guerre mondiale, il se bat avec vigueur aux côtés de ses compatriotes radicaux pour le maintien de la paix, et écrit plusieurs Propos sur la guerre dans ce but. Le 31 juillet 1914, Jean Jaurès qui s’était dévoué à la création d’un mouvement pacifiste franco-allemand est assassiné dans un café parisien par le jeune Raoul Villain, un nationaliste fanatique qui était convaincu que la guerre devait avoir lieu. Le jour suivant la France décrète la mobilisation générale. Alain, prenant à nouveau tout le monde à contre-pied, amis et ennemis, tout en se déclarant fidèle aux idées qu’il avait fait siennes… se porte volontaire ! Il a déjà 46 ans et est dégagé de toute obligation militaire ; mais il ressent au plus profond de lui-même que son statut de citoyen impose cette position (12). Je crois que cet engagement est bien plus mémorable que tous ses écrits. J’ose dire – mais je n’ai pas les moyens de le prouver – que c’est l’exemple de son ancien maître Jules Lagneau, que je mentionnais plus haut, qui est peut-être la cause de ce changement de direction. Ce dernier, quand la guerre franco-prussienne fut déclarée en 1870, se porta volontaire dans le corps des francs-tireurs (ceux qui aujourd’hui correspondraient aux « stay behind ») mais, peu après son incorporation, son poste fut déplacé près de sa ville natale de Metz et il apprend alors qu’un de ses six frères est atteint de la typhoïde. On lui permet d’aller voir son frère et il est a son tour touché par l’infection. Entre-temps, les Prussiens envahissent la ville et s’en rendent maîtres. Apprenant la présence de francs-tireurs, les autorités d’occupation donnent l’ordre que ceux-ci se rendent dans les trois jours s’ils ne veulent pas subir de graves conséquences. Mais Lagneau, bien que souffrant de fièvre, rassemble courageusement le peu de forces qui lui restent, traverse clandestinement les lignes ennemies et après diverses péripéties, réussit à se rendre au Luxembourg d’où il gagne Lille pour se présenter à l’armée de Faidherbe avec laquelle il combattra jusqu’à la fin de la guerre.

Là encore, je n’ai aucune preuve qui me permettrait de confirmer une telle hypothèse, mais elle me semble vraiment séduisante. D’autant plus que l’hypothèse qui voudrait qu’Alain se soit inspiré de Socrate me semble tout aussi séduisante : Platon nous informe, en détails, dans plusieurs de ses dialogues (dans l’ Apologie de Socrate, dans Criton, dans Phédon), que Socrate, quoique opposé au régime qui règne à Athènes et bien conscient aussi que toutes les accusations dont il est la cible sont infondées, refuse de sauver sa vie en choisissant l’exil et préfère la mort par la ciguë en signe de respect pour les lois et les institutions de la patrie (13) (14). Une mise au point nous a été donnée, bien plus tard, par Alain : j’en parlerai un peu plus loin.

Il est donc affecté au 31e Régiment d’Artillerie Lourde. En octobre 1914, sa batterie est déployée dans le village de Beaumont, entre Toul et Saint-Mihiel, à l’arrière de la ligne de front. Il est téléphoniste et, quoique son groupe soit constamment proche du combat, il admettra que son rôle lui permet quelques « plaisirs intellectuels » ainsi que des « heures sous protection » puisque le poste téléphonique est généralement loin du danger et n’exige pas une attention continue. Il utilise ces « heures protégées » pour se laisser aller au « plaisir intellectuel » qui est celui de concevoir et de mettre en œuvre plusieurs de ses écrits, en particulier le Système des Beaux-Arts (15) qu’il terminera et publiera à la fin de la guerre. En tous cas, il se comporte impeccablement en tant que militaire : en février 1915, il est récompensé par le grade de brigadier. Il est et reste, avant tout, un homme parmi les hommes comme lui, dans le sens militaire entier du mot. Et il ne considère pas que ce point de vue soit de quelque manière le pire pour percevoir la réalité de la guerre et du système militaire, pour les connaitre et les juger : bien au contraire ! Lucide et stoïque tel Epictète, lequel examinait l’esclavage en tant qu’esclave, et familier avec la dialectique hégélienne, Alain sait, étant donné que le manque de respect et l’incrédulité radicale sont à la base de la liberté de juger, qu’il ne doit avoir confiance qu’en ceux qui , soldats sur le front, participent avec lui à la même condition humaine : « On doit expliquer les raisons pour lesquelles tous ces espoirs de paix se basent sur ces rudes compagnons d’armes ». (16).

Ses Souvenirs de guerre (17), qu’il écrit en 1931 et révise en 1933, nous donnent les détails de sa vie au front et son expérience de combattant avec un grand recul dans le temps. Cette expérience prit fin le 23 mai 1916 à Verdun donc avant la fin des hostilités, par suite d’une blessure au pied, bloqué et meurtri dans la roue d’une voiture, et non point sur le champ de bataille ; il sera par la suite affecté à un poste du service météorologique (un service sédentaire donc) et enfin libéré en 1917 et reconnu partiellement invalide (18). Mais ces circonstances, heureusement, ne l’empêchèrent pas de reprendre son activité d’enseignant dans un lycée. Dans le livre que j’ai en mains et que je feuillette avec une certaine émotion, l’auteur-philosophe-soldat évoque en termes simples les épisodes les plus marquants dont il se souvient le mieux et qui lui offrent l’occasion de mettre en évidence les impressions qu’il rapporte et de nous faire partager la réflexion profonde et sincère qu’elles font naître en lui. En tant que membre d’un Régiment qui prit part au combat dans plusieurs zones, il se retrouve pratiquement sans interruption tout près de la ligne de feu ou dans une tranchée, et réfléchit sur sa condition personnelle ainsi que sur celle de ses compagnons. Avec un esprit critique toujours aiguisé, il analyse les faits concrets mais prend la juste mesure de l’âme humaine confrontée à l’agresseur ; cela, bien entendu, avec un sentiment de révolte sous-jacent quoique toujours avec sensibilité. Il s’intéresse aussi à des questions d’ordre purement technique, aux tâches dont il s’occupe, aux postes où il doit se rendre, mais cela de façon épisodique sans donner une continuité dans la présentation. Il se pourrait que le fait même qu’il se laisse aller dans les souvenirs, au fil de la plume, constitue le charme particulier de son témoignage. On se rend pourtant compte, surtout dans les pages conclusives de celui-ci, qu’il ressent en fin de compte une fatigue profonde de la guerre et que c’est sans remords qu’il quitta la vie militaire mais aussi sans récriminations. L’aspect le plus intéressant de ses mémoires, outre l’originalité de l’auteur qui est réellement celle d’une personnalité plutôt déconcertante (absit iniuria verbo) – ce n’est pas sans raison que j’ai adopté pour cet article le sous-titre Un pacifiste s’en va-t’en guerre – se trouve dans la richesse des détails qu’il évoque. Il nous fait part du microcosme dans lequel il fut immergé et nous incite à y réfléchir puisque il nous le décrit avec grande sincérité. Au-delà de l’histoire brute racontée par un combattant se trouvant tout juste derrière la ligne de feu, on découvre les profils bien décrits de divers personnages, aussi bien dans leur aspect physique que du point de vue moral. Soldat-philosophe ou plutôt philosophe-soldat (la première image prend le dessus sur la seconde mais les deux sont harmonieusement mêlées), la guerre lui apparaît tel un laboratoire pour étudier l’âme humaine, qu’il analyse donc en temps réel. Les œuvres les plus significatives, du point de vue philosophique, sur le phénomène de la « guerre » sont ailleurs : Mars ou La guerre jugée, dont une annexe est reportée plus tard dans ses Vingt Propos sur la guerre. On lira aussi, non moins pertinent, De quelques-unes des causes réelles de la guerre entre nations civilisées (19) ; et enfin Suite à Mars – Échec de la force (20), ce dernier étant, à mon avis, essentiellement un propos à thèse. La première des œuvres que je viens de citer est le recueil de textes élaborés à différents moments. La version qui vient d’être publiée dans le volume de folio-essais (c’est celle que je possède) est datée de 1921, il s’agit donc de l’originale. Comme les autres œuvres, celle-ci donne une impression de dispersion par suite du millier de sujets abordés ou effleurés. Si l’on voulait exprimer sa philosophie de façon extrêmement synthétique, on pourrait dire qu’elle consiste essentiellement à ne pas voir dans la liberté un fait que l’on peut définnir comme, par exemple, le droit de voter. La liberté de juger, en outre, n’est du ressort de l’homme que s’il veut en faire usage. Un jugement, qui n’est autre qu’un « acte de la pensée » (21) par lequel un homme devient vraiment libre, ne peut s’exercer qu’à partir du cas concret et présent : en l’occurrence, la guerre déclenchée en 1914, que l’on commémore avec de grandes cérémonies en honneur des combattants, mais qui fut finalement désavouée par l’injustice des traités de 1919 et de 1920. Et puis voilà que la guerre apparait à nouveau, comme si elle était désirée, préparée, consciemment ou inconsciemment recherchée, rêvée, planifiée. Par voie de conséquence, la sagesse ne saurait prendre forme que grâce au jugement qui passe à travers la guerre comme cela se passe entre nations, entre les classes, entre les individus, et à l’intérieur même de l’homme ; un jugement qui de par les connaissances des causes réelles saura informer la méditation sur la guerre et la changera dans le cas de l’homme libre en une méditation sur la paix. C’est en fait à partir de ce revirement que l’on pourrait comprendre et suivre l’évolution impétueuse tout au long des nombreux chapitres centrifuges écrits dans un style et adoptant une structure qui permirent à Alain d’ouvrir la voie vers une œuvre qui n’a d’autre objectif que de penser la paix ainsi que les conditions pour garantir la paix. Selon la préface de François Foulatier (22), il ne s’agit pas de l’œuvre d’un pacifiste tout court – Alain, souvent, se refusait une telle étiquette – mais celle d’un philosophe motivé, cela ne fait aucun doute, par un amour pour la paix d’autant plus que cette expression devint la seule traduction possible du mot philosophie, quand la sagesse est effectivement une méditation pour la paix De quelques-unes des causes réelles de la guerre entre nations civilisées offre une autre éruption volcanique de pensées telle une lave qui déborde du cratère. Il serait impossible d’en donner la synthèse, mais j’aimerai en citer au moins un passage du chapitre 67 “Des devoirs du citoyen” (23) dans lequel il fournit (ou essaye de fournir) une explication de sa détermination à s’engager dans l’armée (24) :

Ces réflexions assez claires me conduisent à d’autres qui le sont moins ... Il me semble que les devoirs du citoyen s’étendent, par les menaces de la guerre moderne, au-delà de ce que permet l’équilibre de nos idées. Car nous vivons en temps de paix sur cette idée que le citoyen résiste assez aux pouvoirs, et ce n’est pas sans hésiter qu’un gouvernement propose un impôt sur les riches, une restriction à la liberté du commerce, ou une limite à l’organisation des forces ouvrières. Mais quand il s’agit de la politique étrangère, surtout appuyée sur les armements, on demande au citoyen un blanc-seing et sa vie même, sans admettre un seul moment qu’il ait le droit de résister. Un marchand de cravates forme très bien une ligue des commerçants, et parle fort ; le même homme, au premier signal, court aux tranchées, donne sa fortune, sa santé, et sa vie, et insulte souvent ceux qui le plaignent. Sur quoi il ne suffit pas de dire qu’il pense alors à la puissance de son pays ; car une guerre peut être une erreur en ce sens-là ... le citoyen ordinaire apparaît comme bien plus prodigue de son sang que de son argent ... Effet étrange et imprévisible de la liberté politique. Et certes je comprends bien le devoir d’obéir, et j’en ai donné un valable témoignage ; mais je ne puis comprendre que cette obéissance soit d’esprit aussi, chez un peuple qui aime l’opposition ; je ne puis le comprendre, sinon par l’analyse des passions telle que je l’ai présentée. En bref je dirais que la guerre de notre temps ressemble à cette fureur des duels sous Richelieu, et n’est pas en somme plus étonnante, à celà prés que chacun se sent noble aujourd’hui".

Solmi écrit, « Pour cela, plutôt que socialiste ou communiste, il fut radical, ou, si l’on veut mieux dire, anarchiste, même s’il s’agit d’une anarchie tranquille et bien pensante comme celle qui recommande au citoyen l’obéissance devant la loi ainsi que le doute et la critique envers le pouvoir » (25). Il ajoute, plus en avant : « Mars ou la guerre jugée » , qui reste malgré tout un des plus beaux et plus vifs livres d’Alain, est en relation étroite avec l’expérience de la première guerre mondiale. Avec une compréhension en profondeur du conflit historique, chaque individu finit par se trouver rejeté avec violence dans l’un ou l’autre camp, mis le dos au mur, forcé à faire un choix inéluctable, et dans une position de refus hautain qui devient après un certain temps intenable. Tout le raisonnement d’Alain contre la guerre reste en place, mais il faut faire la guerre. (26) » Socratique, dirais-je (27) !

Il me reste peu de place pour ajouter une ultime, minime observation sur la dernière œuvre d’Alain qui concerne la guerre : Suite à Mars : Échec de la force (28). Alain prévoit qu’un nouveau conflit mondial est imminent et exprime un pessimisme quasi fataliste. Mais si c’était le cas, il ne pourrait plus s’engager dans l’armée : mis à part son âge bien avancé (71 ans) et les suites encore vives des blessures subies durant la première guerre mondiale, en 1936 il est frappé d’une congestion cérébrale qui le condamne à la chaise roulante. Il meurt le 2 juin 1951 au Le Vésinet, une petite ville d’Île-de-France. Une Association des Amis du philosophe Alain est fort active à Mortagne-au-Perche, où on peut trouver un petit musée, et qui y organise chaque année la Journée Alain.

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NOTES (1) Alain Chartier, Baudet Herenc et Achille Caulier, Le Cycle de la Belle Dame sans Mercy : une anthologie poétique du XVe siècle, Paris, Champion, 2003.

(2) Alain Chartier, Le Quadrilogue Invectif, traduit en français moderne et enrichi de notes par Florence Boucher, Paris, Champion, 2011.

(3) Si vous voyagez de Nogent-le-Rotrou à Argentan, vous rencontrerez cent fois mon portrait. Ces hommes sont éleveurs de chevaux. J’ai grandi au milieu d’eux occupé de chevaux, de chasse et de moisson. Encore aujourd’hui je pense par un mouvement de cheval qui refuse la bride. Ce pays du Perche a sa civilisation propre, et une structure fort ancienne. Ce sont de petits bois, des champs et de prairies hautes, non marécageuses. C’est là qu’on élève une célèbre race de chevaux, énormes et forts. Du site internet des Amis du philosophe Alain. (4) J’ai devant moi, entre autres, l’ancien vocabulaire de Gaetano Darchini, Milano, Vallardi, V. 1929 qui est à mon avis toujours le meilleur. Mon activité de traducteur plutôt intense m’a convaincu qu’il vaut bien mieux faire référence aux dictionnaires d’époque si l’on veut vraiment s’intégrer dans l’œuvre ainsi que ses mystères propres.

(5) V. voir note 3

(6) Je possède depuis un bon nombre d’années une large sélection en italien par Raffaele Crovi des Essais de Montaigne, Milano, Club degli Editori, 1960 ; et que je me réjouis de consulter souvent, y compris pour cet article qui m’en a donné une autre bonne occasion. Un détail amusant qui est lié à ces retrouvailles est le fait qu’une amie, pleine de bon humour et intelligente, mais un tant soit peu gênée par une jambe qui l’obligeait à boiter un petit peu, me poussa à lui envoyer, pour consolation, la copie d’un chapitre dans lequel Montaigne nous rappelle la sagesse populaire ancienne qui dit que les boiteuses sont, sexuellement parlant, particulièrement…appétissante ; voir chapitre « Des boiteux », en particulier page 303. Mais la même observation s’applique aux boiteux : comme dans le cas de Lord Byron.

(7) Sergio Solmi, Il pensiero di Alain, Pisa, Nistri-Lischi, 1976

(8) Op. cit., page 29

(9) Souvenirs concernant Jules Lagneau, Paris, Gallimard, 1925

(10) Solmi, Op. cit. page 35, dans laquelle il cite Alain : nulle piperie, nul étalage de doctrines louables. Mais cet encrier et cette boite à encre ; mais une exacte analyse de ce que c’est voir, toucher, entendre, une lenteur et une confusion heroïque.

(11) Solmi, Op. cit., page 39

(12) Cela fait repenser au cas plus ou moins clair de l’italien Ernesto Teodoro Moneta qui, tout jeune, prend part dans les « Cinq Jours de Milano », puis de 1848 à 1866 il fut un officier de valeur dans les guerres pour l’indépendance nationale italienne, et ensuite il embrassa la cause pacifiste avec une telle vigueur qu’il obtint le Prix Nobel pour la Paix en 1907. Par contre, il n’hésita pas devant une participation militaire dans la guerre Italo-Turque qui l’emmena jusque l’occupation de la Lybie (ce qui n’avait aucune justification de défense nationale) car cela était conforme aux intérêts de la Patrie ; enfin, il fut un participant actif dans la guerre de 1914.

(13) Allà kaì en polémo kaì en dikasterìo kaì pantachoû poietéon à ànkelúe e pólis kaì e patris (que cela se passe en guerre ou au tribunal, il faudrait toujours faire ce que la ville, la patrie demande). Criton 51b, traduction en italien par M. Sassi, Milano, dans un ouvrage publié par le Corriere della Sera, 2012, page 107. Les citations pertinentes seraient nombreuses mais celle que je viens de rapporter ici me semble être la plus synthétique et applicable car au-delà du devoir de se soumettre à la justice de l’État, comme fait Socrate, il faut aussi servir la Patrie en prenant les armes comme a fait Alain à la surprise de tous.

(14) Mais la cohérence – exemplaire, à mon avis – de l’action de Socrate fut récemment contestée par un Américain, I. F. Stone, The Trial of Socrates, New York, Anchor Books, 1989. Ce livre est vraiment une intrigue (Anthony Lewis du New York Times l’a définit an intellectual thriller) et on le lit avec grand plaisir et je suis donc reconnaissant envers Giuliano Pontara, le philosophe pacifiste de Stockholm, pour m’en avoir informé ; d’autre part, cela n’engage que moi, il ne me semble pas tout à fait convaincant.

(15) Paris : Gallimard, 1920

(16) Alain, Mars ou la guerre jugée, Paris, Gallimard, 1995, page 141 (17) Paris, Paul Hartmann, 1937, disponible aussi sur le site http://classiques.uqac.ca/classiques/Alain/souvenirs_de_ guerre/souvenirs_de_guerre.pdf

(18) On ne sait pas s’il y eut un « effet Montaigne ».

(19) Les trois œuvres citées ont été récemment pour une nouvelle édition en un volume dans la collection folio-essais de Gallimard avec le titre unique Mars ou la guerre jugée, comme déjà noté dans la Note (16). En outre, seul le texte de Mars est disponible sur le site http://classiques.uqac.ca/classiques/Alain/mars_ou_la_guerre_jugee/Mars_ou_guerre_jugee.html

(20) Paris, Galllimard, 1939, disponible aussi sur le site http://classiques.uqac.ca/classiques/Alain/suite_a_mars_echec_de_la_force/echec_de_la_force.html

(21) Je ne puis affirmer que ces deux philosophes se soient vraiment rencontrés. Il est par contre probable qu’Alain ait pu avoir connaissance de l’œuvre du grand philosophe de Castelvetrano et de son L’atto del pensare come atto puro qui date de 1912.

(22) Page 14 dans l’édition folio-essais.

(23) Page 484 dans l’édition folio-essais.

(24) Op. cit., pages 485 et suite.

(25) Solmi, Op. cit., pages 103 et suite

(26) Ibid., page 105

(27) Voir Note (13)

(28) Voir Note (20)

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