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  • Les livres récents sur Alain, ou évoquant Alain

Alain, littérature et philosophie mêlées Paris : Éditions rue d’Ulm, coll. « Figures normaliennes », 2012. Sous la direction de Michel Murat et Frédéric Worms

Ce volume s’ouvre avec des pages inédites du Journal d’Alain sur la littérature. Elles permettent d’entrer immédiatement au cœur d’une œuvre qui mêle étroitement philosophie et littérature, tant par ses thèmes que par sa forme, ainsi que le montrent les textes ensuite réunis. Ayant pour ambition de « changer la philosophie en littérature et, au rebours, la littérature en philosophie », Alain pense la littérature et l’écriture, philosophe à partir de romans, de poèmes (Balzac, Stendhal, Valéry), et fait de sa propre écriture philosophique un travail littéraire, s’attachant au « style ». Sa postérité témoigne également de ce lien : comme professeur de philosophie, comme écrivain et journaliste (on lui doit 3 498 Propos quotidiens de 1906 à 1914), il a influencé toute la pensée et l’écriture entre les deux guerres et au-delà - de Georges Canguilhem ou Simone Weil à Jean Prévost ou Julien Gracq.

I. Écriture et lecture. Dans l’œuvre d’Alain • « L’auteur des ‘’propos d’Alain’’ » au carrefour du siècle par Frédéric WORMS • La prose comme pensée en discours par Guillaume ARTOUS-BOUVET • Les Propos d’Alain entre le clair et l’obscur par Nathalie FROLOFF • Balzac, Stendhal et la lecture amoureuse par Philippe BERTHIER • Alain et Valéry : un malentendu ? par Michel JARRETY II. Littérature et philosophie. A l’école d’Alain • Notes sur la politesse et quelques autres sujets par Enikö SEPSI • Pacifisme et théorie des passions : Alain et Canguilhem par Giuseppe BIANCO • Julien Gracq, élève d’Alain par Dominique PERRIN • Alain et Jean Prévost : le maître et son disciple par Mireille BRANGÉ • La style d’idées par Michel MURAT • Écrire pour la paix par Emmanuel BLONDEL


Dictionnaire des athées, agnostiques, sceptiques et autres mécréants, Georges Minois, Albin Michel, 2012

Alain a droit a une présentation contestable de sa pensée sur les religions. On apprend, par exemple, qu’à ses yeux « le croyant est avant tout quelqu’un qui refuse de penser » ou que « le monothéisme est un antihumanisme ». Sur cette question, on préférera se reporter aux deux magistrales études consultables sur notre site (alinalia.free.fr/) : « Alain et les dieux » de Jean Hyppolite, et « La religion d’Alain » de Simone Pétrement.


Figures de la magistralité Maître, élève et culture Coordonné par Pierre Billouet, L’Harmattan, 2009

Ce livre est issu d’un séminaire du Centre de recherche en éducation de l’université de Nantes (CREN), dirigé par Michel Fabre. Caroline Pigno Richard y propose une étude sur Alain : « ALAIN ET LE ROLE DU MAÎTRE »
  Qu’est-ce qu’un maître ? Avant tout un être libre
  Une liberté à transmettre
  La méthode sévère : un maître en avant
  La classe atelier : un maître en retrait


Alain ou la preuve par l’étymologie, Jean Paulhan, Œuvres complètes, volume III, Gallimard, 2011

« J’accorde certes à Alain que culture et culte ne font qu’un seul mot. C’est – ajoute-t-il – que la culture doit être culte, et que le travail de l’esprit sous peine d’être vain commence par le respect et la vénération de quelques textes. Si l’on veut. Pourtant, si c’était le contraire, et qu’avant la vénération dût venir la critique, et le libre examen ? Le langage, sans doute, m’offre les deux sens, qui s’opposent. Mais le principe de choix, je ne le trouve qu’en moi. – Il est cependant au mot, remarque Alain, un sens premier, qui commande l’autre – . Soit. Mais reconnaissez en ce cas que c’est culture qui a commencé : colo signifie cultiver (les champs, les arbres, le corps) longtemps avant d’en venir au sens de culte. Et conscience ! Certes, le même mot se dit de la conscience psychologique et de la conscience morale… – Voilà bien la preuve, dit Alain, qu’il n’est de conscience qu’active, redressant l’homme et le transformant. L’inconscient est par suite impossible, et niaise toute explication de nos pensées par cet inconscient. – S’il vous plaît ainsi. Avouez simplement qu’un philosophe de l’inconscient tirerait du même fait la conclusion contraire. […] Je vois bien qu’Alain prend appui sur une opinion fort courante et respectée. Elle n’en est pas plus respectable pour autant. Il suffit ici de mener une enquête précise – il suffisait aussi bien d’interroger les linguistes – pour observer que l’étymologie ne diffère en rien du calembour ; et l’étymologiste ne découvre en général dans ses mots primitifs (dit-il) que ce qu’il a commencé par y mettre. Poète, à l’origine, ne désignait point du tout « l’homme (ou le Dieu) qui crée de toutes pièces, à partir du néant », mais librettiste ou parolier. Religion n’a jamais signifié « le lien qui réunit les citoyens d’une nation ». Tuer sort d’un mot, tutari, dont le sens est protéger. D’ailleurs l’étymologie la plus frappante n’est le plus souvent qu’une fausse étymologie : forcené ne vient pas, malgré l’apparence, de force, ni miniature de mignon, ouvrable ne vient pas d’ouvrir (les magasins). Que si les idées enfin nous assaillent (comme dit Alain) au petit bonheur, à bien plus forte raison les mots. L’étymologie ne jouit parmi nous que d’une réputation usurpée (dont il serait curieux de démêler la raison). Et la preuve par l’étymologie n’est pas moins trompeuse que l’illusion des grands mots. Il est imprudent de s’y fier, plus imprudent de fonder sur elle une rhétorique. […] »


Brassens ou la liberté Joann Sfar, Clémentine Deroudille, Dargaud 2011

« La littérature tient une place centrale dans la vie de Brassens et dès qu’il aura un peu d’argent, il fera acheter en dix exemplaires les livres qu’il aime pour pouvoir les distribuer. A son ami l’humoriste Raymond Devos il offrira tous les livres sur le rire ainsi que les ouvrages des philosophes Alain et Gaston Bachelard. » Extrait d’une lettre de Brassens : « La philosophie m’ennuie toujours autant, que tu le veuilles ou non, elle sent le professeur, le didactisme, la dialectique. Que veux-tu que je fasse de ces architectures de la raison ? »


Mémoires d’un dinosaure trotskyste, Yvan Craipeau, L’Harmattan, 1999

Yvan Craipeau (1911 2001) fut l’un des principaux dirigeants de la section française de la IV° Internationale. Dans les années 60 il participera à la création du PSU. Parmi ses ouvrages, signalons : Le Mouvement trotskyste en France, Contre vents et marées et La Libération Confisquée. Il fut l’élève d’Alain au lycée Henri-IV en 1929.

« Enfin commence le cours proprement dit. Alain parle généralement de sa chaire, souvent sans regarder son auditoire. Il réfléchit tout haut, laissant sa pensée peu à peu prendre corps, comme le sculpteur qui travaille la pierre sans se soucier de ceux qui le regardent à l’œuvre. Une pensée qui s’efforce de cerner l’homme, hors de l’histoire. Les maîtres à penser : Platon, Kant, Descartes. De Hegel, Alain admire la puissance architecturale, mais il demeure quelque peu étranger à la dialectique. Politiquement il se dit radical – ce qui a permis une tentative d’annexion par les nains combinards du Parti radical ; mais la philosophie d’Alain est radicale au sens étymologique, sur les rapports entre le citoyen et le pouvoir – un radicalisme nuancé d’individualisme anarchiste qui n’a pas grand-chose à voir avec celui d’Herriot ou de Daladier. Il ne s’engagera dans l’action politique qu’en 1934, pour prendre la tête du Comité des intellectuels antifascistes. Son indépendance à l’égard du pouvoir en place nous conforte. L’anecdote de sa dernière inspection nous met en joie : après les compliments d’usage, l’inspecteur se devait de formuler quelques réserves ; sinon, à quoi peut servir un inspecteur et comment marquerait-il sa supériorité ? Ainsi avait-il enchaîné : « Pourtant il y a une chose que je n’ai pas comprise… – ça ne m’étonne pas, avait coupé Chartier, la leçon d’aujourd’hui était difficile. » Pour ma part, je conteste souvent ses idées. Je m’insurge quand il ramène Marx ou Trotski à son propre système de concepts. Mais c’est un sacré bonhomme et je ne peux pas m’empêcher de l’admirer. Je lui reproche son idéalisme, mais il nous a appris l’honnêteté intellectuelle, la rigueur, la concision d’un style résolument concret. Je l’ai toujours considéré comme mon premier maître. Maintenant encore, je retrouve la sérénité à relire ses Propos. En revanche, en khâgne, je ne ménageais pas mes sarcasmes aux disciples. Ceux-ci copiaient servilement les idées du maître, son style et ses tics. Ils reprenaient indéfiniment les idées figées qui revenaient (comme l’arc d’Ulysse ou les ombres de la caverne platonicienne) – et que nous appelions les bateaux d’Alain. Je n’ai jamais supporté les épigones. Certains d’entre eux ne manquaient pas de talent. Mais leur pensée, moulée dans celle d’Alain, devenait formelle. Singeant le maître, leur style en accentuait jusqu’à la caricature la préciosité et le maniérisme. Je fis circuler contre eux un recueil de caricatures iconoclastes : la flotte des bateaux d’Alain. […] »


La cause des livres, Mona Ozouf, Gallimard, 2011

On y retrouvera avec plaisir le bel article paru dans Le Nouvel observateur de l’été 1999 à l’occasion de la sortie du Balzac d’Alain. En voici la conclusion : « S’il y a un seul livre à glisser dans le baluchon des vacances, c’est bien celui-ci, qui précipite vers d’autres lectures. Les romans qu’Alain désigne à son lecteur – Honorine, Une fille d’Ève – sont souvent les moins connus. Et même quand on les connaît, c’est merveille de les retrouver en compagnie d’un guide qui tient la relecture pour le plaisir suprême, et dont le seul principe est d’admiration. Le Balzac d’Alain est une machine de guerre contre la critique de prétoire – vaste catégorie qui contient à ses yeux Sainte-Beuve, Taine, Renan, « bedeaux de la littérature » – et « contre toutes les Sorbonnes, empoisonnées de réfutation ». Lui veut se hisser à la hauteur de l’œuvre, non la rabattre à son niveau. Autant dire comprendre, ‘’tant le mouvement d’admirer est la lumière de l’esprit’’ ».


Apprendre à philosopher avec Camus, Ellipses, 2012 Présentation par l’éditeur de cet ouvrage dû à notre ami Baptiste Jacomino :

« La philosophie à laquelle nous convie Camus est profondément enracinée dans l’expérience humaine. Il s’agit de penser à la fois le scandale du mal et la douceur des soirs, le sentiment de l’absurde et la plénitude de l’extase. La voie qui se dessine alors pour la réflexion et pour l’action est une voie moyenne : proposer un geste qui soit à la fois consentement à la beauté du monde et refus de l’inhumanité. C’est à l’articulation de ces exigences intransigeantes que se situe la révolte prônée par Camus. Cette réflexion n’a pas perdu son actualité. Elle offre des clés pour comprendre et pour critiquer tous les élans révolutionnaires, toutes les formes du cynisme bourgeois et toutes les manifestations d’une bonne conscience facile. Apprendre à philosopher avec Camus, c’est apprendre à s’indigner tout en se méfiant toujours de l’indignation. »


Philosophie magazine n° 13 de février-mars 2012 Dans le hors série de « Les philosophes face au nazisme », Frédéric Worms accorde un entretien sur « Les philosophes français face à l’impensable ».

« Le point commun entre Alain, Brunschvicg et Bergson, c’est le problème de l’esprit. Pour eux, comme pour Valéry, Freud ou Husserl, la guerre est une crise de l’esprit, et la montée du nazisme, une régression vers des instincts primitifs. Ils naturalisent la guerre et la haine. Alain, par exemple, analyse la guerre comme un consentement de l’esprit aux passions, autrement dit un phénomène intellectuel. […] Ils concluent que c’est en renforçant l’esprit que l’humanité peut résister à la guerre. Chacun d’eux propose une thérapeutique : la mystique ouverte pour Bergson, le progrès scientifique et critique pour Brunschvicg, le jugement libre qui refuse les passions pour Alain. Mais finalement ils voient dans le nazisme l’éternel retour de la violence humaine, rien de plus, et aucun des trois ne prend la mesure spécifique de l’événement…[…] Alain, en 1938, applaudira Munich au nom d’un pacifisme figé depuis la Première Guerre mondiale. Il ne voit pas que la guerre qui se prépare n’est pas une guerre de puissances classique, mais une guerre qui rend tout pacifisme coupable.[…] »