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  • Alain et Rousseau

« Rousseau fut toujours mon maître. J’aime cet homme-là et je me fie à lui presque autant qu’à Platon. » Ainsi s’exprime Alain dans Histoire de mes pensées en 1936. Déclaration pour le moins paradoxale chez un homme habituellement si rétif aux effusions du cœur, et dans un ouvrage dont la première page est sans ambiguïté à cet égard : « Je n’aime pas la confidence. Ne pas se raconter est alors une sorte de règle. » Leur rencontre mérite donc d’être éclairée : elle s’opéra d’abord sous le signe de l’urgence politique dans « le feu de l’action » dit Alain, à l’occasion de l’Affaire Dreyfus, dans laquelle il se trouva jeté « presque malgré lui » tant le monde des officiers d’ Etat-major suscitait chez lui de défiance spontanée : « C’est de là que je commençai à apercevoir les pièges de la politique. Aussi il me fallut lire de Marx et de Proudhon ce que je trouvais et remonter de là au Contrat Social où tous les fleuves de la révolte ont pris leur source ». Pour autant, le recours à Rousseau ne fut pas l’expédient d’un moment ; tout au contraire, Jean-Jacques - ainsi qu’il le nomme fréquemment sous le signe de la fraternité - s’imposa immédiatement à lui comme un penseur d’envergure exceptionnelle, l’un de ces « inventeurs d’idées » si rares dans l’histoire de l’humanité qu’ « on peut les compter sur ses doigts ». Avec lui, on respire à l’altitude philosophique d’un Platon, d’un Descartes ou d’un Kant, lui-même « prodigieux constructeur d’idées dont aucun penseur n’a pu encore prendre la mesure ». Or, souligne Alain, « ce puissant génie a épelé Jean-Jacques. C’est assez pour faire voir que Jean-Jacques n’a pas été loué comme il fallait ». Et c’est aux yeux d’Alain parce que Rousseau fut d’abord un penseur, un penseur authentique et fondamentalement libre que « la pensée de ce rare et puissant esprit devait ébranler le monde », que « le Contrat Social a remué et remue encore toute la terre » ou que « l’invention de cet auteur a de quoi nourrir les siècles ». Il ne faut pas voir ici les manifestations d’une rhétorique grandiloquente et creuse ; ses jugements sur Rousseau, Alain n’a cessé de les étayer et de les reprendre avec une totale constance pendant un demi-siècle.

S’il va ainsi jusqu’à écrire qu’ « il aime cet homme-là », c’est qu’une telle déclaration est tout sauf insignifiante ou formelle. Aimer Rousseau et le dire prend un sens dès lors que la détestation affichée de cet immense esprit en a un, et lui-même s’en explique : « il y a eu une haine contre Jean-Jacques, qui a duré plus que lui ; cette haine définit bien l’Académie. Mes maîtres de belles-lettres m’ont prouvé qu’il n’était qu’un rhéteur et un sophiste, qui mourut fou. Tous nos valets de lettres gagnent leur vie à tuer Jean-Jacques ; et nos historiens ne sont pas assurés de leur pain s’ils ne commencent par mépriser le Contrat Social. » Aimer Rousseau, c’est donc affirmer une position dans un combat qui n’est pas achevé et ne le sera sans doute jamais. Chez ses vrais ennemis, c’est à dire chez ceux qui ont choisi de ne pas comprendre ce qu’ils devinent pourtant de loin chez lui, cette haine de Rousseau ne relève pas de l’ignorance ou du malentendu, « elle s’explique, dit Alain, je dirais même qu’elle est légitime ». C’est donc l’honneur et la grandeur de Rousseau d’avoir mérité cette haine « savante » qui de son vivant a souvent fait son malheur ; les diverses formes de cette hostilité désignent autant d’aspects de son génie et permettent de pointer presque infailliblement ce qui dans sa pensée touche aux points les plus sensibles donc les plus douloureux. Quand Alain associe cette haine à l’ Académie, il faut entendre par là l’ensemble de ceux qui ont écrit avant d’avoir des idées, pressés de vivre reconnus , honorés et célébrés : « C’est une faute qu’on ne rachète point ». Vies de courtisans, de mercenaires des lettres et finalement d’esclaves en esprit perdus pour la pensée libre. Rousseau a refusé cette vie, et il a payé le terrible prix de ce refus en termes de solitude et de pauvreté. « Jean-Jacques, aux Charmettes, lisait pour lire et pensait pour penser, sans but, n’ayant pas l’idée qu’il dût jamais écrire une ligne. [...] On sait comment ses idées lui apparurent, à leur maturité ; comment il se sentit forcé de les écrire ; combien il regretta de l’avoir fait. Nos petits auteurs [...] n’ont même pas l’idée de ce que ce serait que penser gratis. » Et les demi-penseurs en ce miroir ont toujours reconnu les chaînes dont ils se sont chargés : « De là un scandale qui dure encore. Diderot calomnie toujours ; et que de Grimm aboyant après la grande ombre. »

Rousseau a donc tout sacrifié à sa liberté de penseur ; celle-ci en retour lui a permis de devenir le penseur de la liberté des hommes. Il refusa tous les liens qui auraient pu l’entraver, jusqu’à ceux de l’amitié, jusqu’à l’intimité d’une femme cultivée : « la conversation de Thérèse, dit Alain, n’atteignait point du tout les idées ; et ce qui fut un malheur pour l’homme délivrait le penseur. » La petitesse, la médiocrité de son quotidien, avec les humeurs qui l’accompagnaient, n’a donc jamais pu altérer ses pensées. « Elles portent toutes la marque de la liberté et de la grandeur. L’Emile n’est pas l’œuvre d’un mauvais père. La Nouvelle Héloïse ne ressemble en rien à l’aventure d’amour ridicule qui en fut l’occasion. Cette vie méprisable et petite ne pouvait pas prendre forme de pensée. Au lieu qu’une vie honorable trompe et s’exprime en préjugés. Rousseau nous fait voir en somme une pensée qui se tire du bourbier et se fait héroïquement propre par sa seule loi. » Et c’est peut-être en pensant à Rousseau qu’Alain dans son ouvrage Les Sentiments Familiaux développe la thèse selon laquelle « la famille ne peut porter le génie. »

On comprend ici qu’Alain s’attache à sauver dans sa dimension de pensée l’ensemble de l’œuvre de Rousseau. Pas question pour lui d’y tracer une quelconque ligne de démarcation qui réserverait à la philosophie tel texte et en abandonnerait d’autres au genre de l’effusion lyrique, voire à l’expression délirante. Ainsi va-t-il jusqu’à écrire : « il y a, je crois, plus d’idées réelles dans les Confessions de Rousseau que dans son Emile. » La confidence n’y représente donc pas l’essentiel. Et lui qui considère qu’il n’y a pas de grands romans sans grandes idées plaçait très haut La Nouvelle Héloïse et s’y référait comme au lieu d’une pensée neuve et profonde sur la famille et l’amour : « Le désir devenait sentiment ; la nature prenait un sens pour des yeux humains. Car tout se tient dans cette robuste philosophie. » Mais si la posture philosophique du penseur devait lui attirer cette hargne envieuse, l’essentiel se situe ailleurs, dans le contenu-même de ces que idées que Rousseau inventa. Ici, le plus évident, pour Alain comme pour beaucoup d’autres concerne la politique. On ne lui pardonnera jamais d’avoir, en ce domaine, dit Alain « dérobé le feu du ciel », révélé le secret des pouvoirs, celui que tous les puissants et tous les ambitieux souhaitent cacher aux autres, mais aussi et surtout à eux-mêmes. « Jean-Jacques est le premier et peut-être le seul qui ait gratté le pouvoir jusqu’à l’os. Voltaire n’est rien à côté. Ce n’était qu’un sujet mécontent qui cherchait un bon roi. » Dans son Contrat Social, Rousseau a percé le mystère de l’obéissance, celui dont Retz disait qu’il ne devait surtout pas être interrogé de trop près pour le salut des pouvoirs. Rousseau a violé l’interdit presque sans le vouloir ; lui qui au départ cherchait à penser « l’homme tout nu » a rencontré le fait du jugement libre, le fait de l’égalité essentielle, principielle entre tous les esprits, le fait de l’universalité et donc celui d’un rapport entre les hommes d’où la force serait exclue. Il a donc souligné l’incompatibilité absolue d’un tel rapport avec toutes les formes de pouvoir. Il est de l’essence de tout pouvoir de forcer l’obéissance. « Tout est dit là-dessus dans le chapitre qui a pour titre « Le Droit du plus Fort » ; et je tiens qu’on n’a jamais rien lu de pareil depuis Platon ». Ce « terrible chapitre » conduit, pourvu qu’on veuille véritablement le lire à des conclusions vertigineuses et, ajoute Alain, « je comprends aussi ceux qui ferment les yeux au bon endroit (qui est le mauvais) ».

La grande leçon trop souvent ignorée du Contrat Social est donc celle-ci : entre les citoyens et le pouvoir, il ne peut exister de contrat ni d’obligation au sens vrai, c’est à dire moral du terme. Le contrat n’a sa place qu’entre des égaux, et il n’y de vraie société qu’entre des égaux. La nécessité de la sûreté conduit certes à instituer des pouvoirs, mais ceux-ci nient immédiatement la volonté du vrai souverain, donc le peuple. Le Maître réapparaît aussitôt sous le Prince. Face à quoi le peuple a le droit, ou plutôt le devoir moral de se révolter et de résister à tous les enchantements dont les pouvoirs sont prodigues. « Un peuple n’est un peuple qu’autant qu’il renouvelle, et presque à chaque minute, ce serment de lui-même à lui-même. De toute façon il faut un moment où les pouvoirs n’agissent plus, où tout soit remis en question ». Et en définitive, c’est le peuple qui est, et demeure le juge ultime du moment où un pouvoir doit être déposé. Aucun pouvoir ne saurait sans mensonge invoquer la loi contre cette révolte qu’aucune forme juridique ne saurait encadrer définitivement ; car Rousseau le premier a formé la véritable notion de la loi qu’il a séparée de tous les simulacres qui, historiquement ont voulu prendre ce nom. Elle est l’expression de la volonté de tous et s’applique à tous. Telle est donc la vraie formule de la souveraineté populaire ; son caractère inaliénable en constitue une détermination absolue. Il faudra donc tenir pour ennemis du peuple et de la liberté des hommes ceux qui refuseraient aux citoyens la capacité de juger de leur liberté.

Aux yeux d’Alain, une telle approche n’a rien d’idéaliste ; il y a un fait de la pensée, un fait de l’esprit et de ses exigences que l’on ne parvient pas à nier sans contradiction ; de même que l’on ne peut vivre en niant que deux et deux font quatre, on ne peut former de vraie société humaine en dehors d’un rapport premier d’égalité et donc de justice. « Platon a jeté l’idée au vent parmi tant d’autres. C’est sa manière. Rousseau l’a mise en forme, et le Contrat Social a remué et remue encore toute la terre [...] C’est ainsi que l’idée d’une société a pu être tirée hors de nos essais informes, et désormais servir de modèle au grand effroi des puissants. Toute l’idéologie socialiste est sortie de là. ». Même une bande de brigands, disait en effet Platon, ne peut exister comme tel qu’en instituant pour ses rapports internes quelque chose qui aura forme de loi, sans quoi il n’y ni bande ni a fortiori chef de bande. Et quand Rousseau pose l’analogie scandaleuse entre la menace du bandit et les exigences des pouvoirs établis, il ne fait que ressaisir l’idée pour la pousser à ses extrêmes limites. Certes, le prétendu droit du plus fort est bien le texte de l’histoire, mais dans la seule mesure où celle-ci est façonnée et écrite par les pouvoirs. Il ne faut donc pas être dupe ; même si l’on a pu amener les esclaves jusqu’à l’amour de leurs chaînes, il n’en reste pas moins que tous ces pouvoirs rencontrent un jour leurs limites dans la révolte des peuples. Même la dénaturation des hommes ne peut constituer pour les pouvoirs une assurance absolue. Pour Alain, il semble bien que Rousseau, après Platon, ait cherché la formule de la vraie politique, c’est-à-dire la politique du vrai qui se refuse à séparer morale et politique. Mais Rousseau fait de l’homme libre un roi là où Platon espérait faire de son roi un homme libre. « Pour ma part, écrit Alain, je suis entré sans crainte dans ce chemin qui est bien celui de la révolte ; et c’est de là que j’eus besoin de suivre à ma mode les idées de Jean-Jacques, et d’arriver enfin à l’idée d’une République où j’eusse d’autres devoirs que de céder à une force supérieure ». Les pouvoirs étant maintenant nus, la nécessité de l’obéissance l’est aussi ; l’ordre est découronné ; il ne mérite aucun respect ; le devoir de résistance, celui de se maintenir libre est seul véritablement sacré car il ne repose que sur la volonté. Ainsi « l’idée du Contrat Social est seule propre à éclairer ici la révolte aussi bien que l’obéissance ».

Mais les réflexions d’Alain sur l’économie, le travail, les besoins le ramènent souvent aussi à Rousseau. Faut-il vraiment considérer comme un progrès la recherche d’une vitesse toujours croissante dans les transports et les processus de production ? L’abondance anarchique et le luxe qui accompagnent le capitalisme contemporain : que faut-il vraiment produire ? La multiplication des besoins et leur satisfaction doivent-elles constituer le but du socialisme par exemple ? « Il y a un socialisme idéaliste qui occupe l’esprit, et qui se propose d’ouvrir à tous cette vie de société brillante et artificielle couronnée de cinéma, d’aviation et d’années-lumière ; entreprise absurde si, comme je le crois, ces jeux compliqués multiplient les travaux et aggravent la somme de misère. Et, par opposition, on peut nommer socialisme matérialiste un esprit de résistance à ces choses et de retour à l’ordre naturel, lequel esprit, s’il triomphait, ferait tomber promptement les abus du capitalisme et peut-être le capitalisme lui-même, l’inégalité entre les hommes provenant surtout des besoins imaginaires qu’on arrive à leur donner, comme Jean-Jacques a voulu le montrer ». Et s’il pouvait exister un doute sur le sens ultime de cette prise de position et sa filiation, Alain ajoute : « Il y a un certain refus de civilisation, très raisonnable, et fondé sur la condition humaine telle qu’elle est et telle qu’elle sera toujours, c’est-à-dire soumise à d’humbles travaux et très urgents. Ce refus s’exprime dans les célèbres pamphlets de Jean-Jacques qui ont retenti sur toute la terre. Et ce n’est pas fini ».

Alain a rencontré la politique dans le cadre plus large d’une interrogation philosophique sur l’humain envisagé par Rousseau dans tous ses aspects. Rousseau a bien saisi que la structure profonde, et d’abord physiologique, de l’homme commande toute la politique. Et sur ce plan Alain se montre à nouveau très clair : « Je reviens à Rousseau et l’on devine peut-être comment je l’ai pris ; nullement comme un rêveur, mais plutôt comme un esprit positif qui ne cesse d’adhérer à l’expérience commune ». Ainsi Alain discerne-t-il dans certaines pages d’Emile une étude de la perception qui révèle les limites d’un sensualisme moins matérialiste qu’on le croit ; l’esprit libre s’y révèle à lui-même dans la simple analyse du jugement : « C’est déjà la moitié de Kant, écrit-il. Ensuite se montre l’autre moitié assez connue, non moins difficile à saisir, et c’est la doctrine de la conscience infaillible ».

L’expérience de ce pur rapport de soi à soi, du jugement de soi par soi, définit la moralité telle que chacun la vit, et telle que Kant la théorisera, lui qui a « épelé » Rousseau en lecteur génial autant que humble. R. lui-même a surtout pointé l’infaillibilité de la conscience morale, l’absolue liberté de jugement qu’elle implique et il a fait de celle-ci la clef de toute action humaine : « Jean-Jacques qui fut le génie moral des temps modernes, a dit une chose terriblement vraie, c’est que notre conscience n’hésite jamais [...]. La conscience est infaillible car elle est seule à pouvoir juger ». Dans ce jugement de soi, les convenances, la coutume, les règles et même le savoir comptent pour rien. Ponce Pilate ne pouvait douter que ses mains fussent sales. Ainsi jugent et jugeront toujours tous les hommes. « Rousseau disait que la conscience nous instruit infailliblement par la honte et par le souvenir de la honte [...]. Il appartient à cette espèce d’hommes sauvages qui considèrent la vertu en elle-même, et non point du tout dans ses effets extérieurs. [...]. Lisez là- dessus Les Confessions ; il n’y a guère de livre plus lu ; preuve que tout homme s’y reconnaît ». Si le pacte de soumission est illégitime, si la condamnation de la tyrannie a un sens, c’est en définitive parce que la moralité vraie n’est pas affaire de mœurs ; le règne des mœurs s’appelle barbarie. Les moralistes de société ne l’ont jamais vraiment compris. La morale vraie n’est pas non plus de l’ordre du penchant naturel. Elle a son ordre propre comme chacun, selon Alain en a l’invincible pressentiment. Sur ce terrain aussi, Rousseau aujourd’hui comme hier ne cesse de défier jésuites et casuistes de tous acabits, toujours plus soucieux de police que de vérité.

En 1912, à l’occasion du bicentenaire de la naissance de Rousseau, Alain résuma son rapport à lui en cette formule : « Cet homme est trop vivant à mes yeux pour que je songe à le ressusciter ».

René Lacroix

Source : http://rousseaustudies.free.fr Dictionnaire de la réception de Jean-Jacques Rousseau établi par Tanguy L’Aminot et Yves Vargas.

Bibliographie – Blais, Bruno. « Alain et Rousseau », Le Jour [Montréal], 29 juin 1940. — “Alain et J.-J. Rousseau”, Association des Amis d’Alain. Bulletin, Le Vésinet, 29, 1969, p. 26-41. - Francœur Eric, La Philosophie de l’éducation de Rousseau et d’Alain. Similitudes et différences. MA Dissertation, Université Laval, Québec, 1995, 129 p.