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  • Un propos d’Alain sur Jeanne d’Arc

L’histoire de Jeanne d’Arc est sans doute encore plus belle que la légende d’Hercule ; car Hercule avait la force ; Jeanne n’eut que la foi. Tout est parfait dans cette aventure héroïque. Nos jésuites, nos aristocrates, nos courtisans, qui demandent un roi, se jettent dans ce beau culte, pour réchauffer leur passions et leurs espérances ; mais c’est en vain ; si peu qu’ils méditent sur l’héroïne, ils seront après cela moins jésuites, moins courtisans, moins méchants ; car les idées n’agissent que si on veut les entendre ; au lieu que la belle poésie guérit sans qu’on le veuille, comme la musique apaisait le farouche Saül.

La foi contre la religion, voilà le thème. Oui, d’un côté toutes les formes et toutes les politesses ; toute la bureaucratie et toute la paperasserie ; tous les Prudents et tous les Tatillons ; tous les négociateurs, flatteurs et profiteurs ; tous les compromis, tous les traités, toutes les finasseries ; tous les plans et tous les conseils ; toutes les Académies et tous les Chapitres ; tous les plaisirs, les grâces et les ris ; tout le Théâtre de ce monde : l’Elite enfin, car il faut la nommer.

En face, tout le peuple inspiré ; la Justice affirmée ; la révélation directe, par toutes les voix du ciel et de la terre ; le vrai miracle, qui est de foi et d’œuvre ; l’amour combattant ; la Paix écrasant la Guerre, sans un éclair de haine. Ici la ruse des passions nous guette. Qu’il est difficile d’être courageux sans se faire méchant ! Que de fois la Paix en armes est devenue guerre ! Ils le savent bien, tous ces aristocrates aux yeux méchants ; ils espèrent, dans le fond de leur cœur, que le plus haut devoir nous ramènera à adorer l’injustice ; que l’amour se changera en haine, la discipline en servitude, le courage en fureur. Mais la volonté héroïque ne s’est point détournée de sa fin. Jeanne a combattu ; Jeanne fut blessée ; mais elle n’a point frappé. Accepter la guerre, et en même temps, par la même vertu, refuser la guerre. La plus profonde sagesse d’un Socrate, d’un Marc-Aurèle, trouve son terme, ses limites, sa parfaite définition dans le geste de cette noble fille. Il faut qu’au milieu des guerres, sur les cadavres et le sang, le plus pur esprit de tous les héros affirme encore la doctrine du Droit pur : « Tu ne tueras point. » L’Esprit est au-dessus des batailles, comme la Force des forces.

Cette belle histoire finit en amertume, par le retour des évêques, des hiérarchies et des dogmes. C’est par les mêmes forces que la Révolution a fini en Empire. Les intérêts ont leur détours et leurs pièges. L’élite ne sait pas vaincre, mais elle sait gouverner. Après l’Empire, les Bourbons. Sainte alliance, traités, coalition des rois contre les peuples. La crédulité contre la Foi. Le bûcher de Jeanne éclaire toutes ces choses. Vous combattez, pieux jeunes gens, vous combattez pour ces évêques, pour ces courtisans, pour ces Renards d’esprit, dont c’était la revanche, et qui dansaient autour de ce feu. Aucun discours d’Académicien ne changera la moindre chose à ce tableau éclatant. Devant tous yeux humains ce drame ineffaçable affirmera ce qu’il affirme. Sainteté du travail, clairvoyance du peuple, perfidie des grands. Splendeur du droit. Guerre à la guerre.

Propos, 4 mai 1913