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  • On parle d’Alain...

George Steiner Poésie de la pensée Gallimard, 2011

« Alain lit ligne à ligne. Après quoi, répond Valéry, le poème demeure inaltéré mais à même de prendre une signification nouvelle. « Paul Valéry est notre Lucrèce. » D’instinct, son art résiste à l’immobilité suspecte de la cognition. Dans une pièce lyrique comme « La dormeuse », « la forme dévore la pensée ». Dans « Palme », le chant est toujours chant : « l’idée doit concorder avec le mouvement » et « cette coïncidence miraculeuse suppose un secret travail » ; « Ebauche d’un serpent », un des sommets de Valéry, soulève la possibilité que la pensée humaine soit une « erreur » dans l’univers. Cette « poésie philosophique » qui « vient de Mallarmé » a gardé la marque théologique ». Parce que la pensée « n’est qu’une mort anticipée, le serpent, Descartes le savait, « ne pense point ». La marque du grand poète, c’est que ses pensées contiennent le conflit entre existence et essence, elle même abstraction sans vie. S’il est dans « Le cimetière marin » une idée élémentaire, c’est que « l’idée est jeune, comme d’un Ionien ». Elle est du matin, avant que la perception ne se sépare du chant. Dans ce poème et d’autres apparentés, Valéry nous enseigne qu’au départ « nos pensées sont des flèches », ces « flèches ailées « des Présocratiques ».


Libération, 7 juillet 2011 Robert Maggiori salue la parution chez Mille et une nuits de « L’instituteur et le sorbonagre »

« Voici « 50 propos sur l’école de la République », datés de 1906, dans lesquels le philosophe Alain se fait, encore et toujours, le héraut de l’« émancipation de l’esprit et de l’intelligence ». Rien n’y paraît vieilli. Ainsi parle, par exemple, « Toto le bachelier » : « Le professeur fait des développements admirables sur les quadratures, sur Archimède et sur les dérivées. Deux ou trois élèves, au premier banc, comprennent à peu près ; les autres s’occupent comme ils peuvent. Dans le fond de la classe on joue aux cartes. Ailleurs, c’est la même chose. On veut nous apprendre le latin, l’anglais, l’allemand. En attendant nous ne savons pas le français, ni l’orthographe. » En des billets très brefs, destinés aux heureux lecteurs de la Dépêche de Rouen et de Normandie, Alain non seulement « croque » malicieusement pédagogues ridicules, vrais pédants et faux laïcs, mais évoque tous les éternels problèmes de l’école : le constant combat entre fieffés conservateurs et réformateurs acharnés (qui en fin de compte laissent les choses aller leur train), le baccalauréat (on n’hésitait pas, alors, à envoyer des lettres de recommandation aux examinateurs, qui déjà se lamentaient : « On leur demande tout ; ils ne répondent rien, et on leur met la moyenne »), les manuels scolaires, les effectifs, la soumission de l’enseignement au « commerce »(« enseigner, ce n’est point vendre, c’est donner »), les sanctions (« punir sans mépriser »), le rôle du cours d’histoire, les vacances, la discipline… Dans ses propos ironiques perce comme une crainte : qu’à l’école s’affirme aussi, note Emmanuel Blondel, cette « tendance de toute institution à secréter l’inverse de ce qui justifie son existence », autrement dit que le combat contre la bêtise et la soumission, l’obscurantisme et le corporatisme, ne soit pas gagné, que la liberté de jugement peine à s’acquérir, que les inégalités de condition et de chance demeurent, et que des dérives, parfois méchantes parfois stupides, empêchent l’école de faire battre au bon rythme « le cœur de l’idéal républicain ».


Lectures de Sartre Sous la direction Philippe Cabestan et Jean-Pierre Zarader, Ellipses, 2011. Chapitre V : « Passion et liberté. Le programme phénoménologique de Sartre », par Grégory Cormann (gregory.cormann@ulg.ac.be)

[…]Il est temps d’approcher une première fois le sens précis de la référence à la magie. Dans une des citations précédentes, nous avons vu que Sartre définit l’homme comme un sorcier. Dans les mêmes pages, Sartre réactive également la définition qu’Alain donne de la magie : « l’esprit traînant parmi les choses. » (J.-P. Sartre, Esquisse d’une théorie des émotions, p. 58) De nouveau, Sartre prend les choses à rebrousse-poil, en allant chercher dans la philosophie rationaliste le moyen de penser l’inscription concrète d’un homme dans un monde humain, c’est-à-dire non seulement dans un monde où il y a des hommes, mais surtout un monde où les choses du monde sont chargées de significations humaines coulées dans les choses. Lorsqu’il entreprend le projet qui le conduira à publier les Entretiens au bord de la mer en 1931, Alain se dit d’abord incapable de mener à bien cette recherche et contraint de donner un expédient. En 1927 il publie donc Les Idées et les Ages. L’ouvrage est présenté par son auteur comme une « critique de l’imagination », comme « le livre de l’imagination disciplinée, celle qui remplace si bien l’entendement ». Alain y donne une portée originale à la formule cartésienne qui ouvre la première partie des Principes de la philosophie : « Comme nous avons été enfants avant que d’être hommes ». Le recours à l’imagination, commente Alain, est particulièrement développé dans l’enfance, mais, bien au-delà, il remplace souvent, quand on n’y prend garde, le travail de l’entendement. De ce livre, Sartre a retenu essentiellement la troisième section. Alain y part du plaisir que nous continuons d’éprouver à la lecture ou au récit d’un conte : « Alain a bien montré que les contes sont les mythes enfantins qui décrivent l’action par politesse, autorité, séduction ». Avant Sartre, Alain souligne que les explications magiques portant sur le monde physique ne sont que l’extension d’une « magie vraie » (Alain, Les Idées et les Ages, p. 83) qui régit le monde humain. L’intentionnalité de l’homme se porte non immédiatement vers le monde, mais vers la société qui est le premier et le plus puissant secours de l’homme face à l’inhospitalité de la nécessité extérieure : « Nous ne naissons pas au monde, nous naissons aux hommes. D’où cet ordre renversé d’après lequel notre physique est une politique prolongée, adaptée, redressée. » (Alain, Les Idées et les Ages, p. 79) Selon cette perspective, la situation de l’enfant ne fait que dramatiser la dépendance de l’individu humain à l’égard de la société. Les rapports que l’enfant établit avec le monde matériel sont nécessairement médiatisés par l’intervention des parents. On comprend mieux pourquoi l’Esquisse d’une théorie des émotions définit l’émotion comme le retour de la conscience à l’attitude magique. Sartre parle – je le rappelle – d’une magie première ou originelle. On comprend également mieux le projet anthropologique du livre : une herméneutique de l’existence conséquente exige une phénoménologie de l’émotion, parce que l’homme est d’abord « un animal herméneutique » (Voir Thierry Leterre : La raison politique. Alain et la démocratie, PUF). Comme l’écrit Alain : « Une grande part de nos connaissances à tous porte seulement sur les signes. Il est clair que c’est la chose enfin qui décidera ; mais, parce que nous avons été enfants avant d’être hommes, chose que Descartes n’a point dédaigné de dire, il est dans l’ordre que nous ne commencions point par interroger la chose toute nue, mais au contraire, que nous allions à la chose déjà tout pourvus de signes, on dirait presque armés de signes. » Sartre commente ce passage dans ses Cahiers pour une morale. Il y décrit une des conséquences de cette dépendance : l’objectivation de l’enfant soumis aux humeurs parentales, bousculé plus que secouru par le monde des adultes. Cette réflexion de Sartre est toutefois loin d’épuiser la richesse du propos d’Alain et l’importance que celui-ci a pu avoir pour son propre projet philosophique. Quel est le point ? L’enfant a l’avenir des autres, c’est-à-dire un avenir-passé. Sartre sait gré à Alain d’avoir soutenu en même temps que « le monde humain est le lieu de toutes nos erreurs », mais qu’il est aussi « notre premier objet » (Alain, Les Idées et les Ages, p. 155) et qu’à ce titre notre situation originelle réclame une phénoménologie de l’erreur, que L’Idiot de la famille déploiera : « L’enfant est d’abord objet ‘nous commençons par être enfants avant que d’être hommes’, cela veut dire : nous commençons par être objets. Nous commençons par être sans possibilités propres. Pris, portés, nous avons l’avenir des autres. Nous sommes pots de fleurs, qu’on sort et qu’on rentre. » (J.-P. Sartre, Cahiers pour une morale, p. 22) […] De la psychologie phénoménologique des émotions à la psychanalyse existentielle la conséquence serait donc bonne et, par l’intermédiaire de la phénoménologie de l’erreur suggérée par Alain, permettrait de jeter les linéaments de la psychologie de la liberté que Sartre élabore à partir de 1939. Jean Hyppolite, élève d’Alain au lycée Henri-IV, a également été sensible à la part positive de la théorie de l’imagination d’Alain. Il pointe, lui aussi, l’enfance comme moment essentiel de l’existence humaine. D’un mot, l’enfance continue tout au long de la vie et c’est cette thèse qui rapproche Alain de la psychanalyse : « la psychanalyse actuelle ne fait que déceler cette prolongation ou cette rémanence de l’enfance dans la vie adulte. » (Jean Hyppolite, « Alain et les dieux », 1951, dans Figures de la pensée philosophique, PUF) […]