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  • Un propos d’Alain sur l’automne
ALAIN, Propos, 6 octobre 1909

Quand la terre et le ciel se mêlent, quand, vers le milieu du jour, chaque brin d’herbe a sa goutte d’eau sans qu’on sache d’où elle est tombée, alors, c’est bien l’automne. L’eau ne monte plus, alors, des racines aux feuilles. Le nuage qui traîne sur la terre endort les plantes. Quand on peut voir une ou deux étoiles, on s’étonne que le temps ait passé si vite. Car le ciel n’est plus le même qu’aux beaux jours. Les corps célestes, qui font un tour complet tous les jours, avancent en même temps un peu d’un jour à l’autre. Véga, l’étoile bleue, apparaissait presque au zénith, à l’heure où l’on va se coucher ; maintenant, elle tombe déjà vers le couchant. D’autres étoiles se montrent, les brillantes Pléiades, serrées comme un essaim d’abeilles, et, au-dessous, le beau triangle des Hyades, avec Aldébaran, l’étoile rouge, Orion et les Trois Rois ne sont pas loin ; c’est donc le soir de l’année.

Il est très vrai qu’on s’endormirait maintenant avec toutes choses, si l’on se laissait aller. A mesure que les feuilles jaunissent, le sommeil tombe sur les yeux. Un peu de nuit traîne sous les arbres jusqu’au milieu du jour, et le soir ne s’en va jamais tout à fait. L’on pense « bonsoir » par ces temps-là. On devient historien ; on pense aux choses faites. Aujourd’hui penche vers hier, non vers demain. Le soir est l’heure du souvenir.

Selon l’histoire des langues, hier est parent du soir, et demain se dit comme matin. Cela étonne dès qu’on y pense ; mais on le comprend bien vite. Ce n’est pas au milieu de la journée que l’on pense au temps ; on est tout à l’action ; on dévore le temps, sans le compter. C’est le matin et le soir que l’on pense au temps. Le soir, on considère les sillons achevés ; et le matin, on imagine les sillons à faire. Le repos et la fatigue s’accordent bien avec ces pensées-là. Le soir, on constate ; le matin, on invente. C’est pourquoi les images du soir sont liées à l’idée du passé, et les images du matin à l’idée de l’avenir. La même couleur se remarque dans les saisons, et une année est comme une journée.

L’homme résiste à tout cela. Il allume sa lampe : il lit ; il pense. Il risque de trop penser, de ne pas assez dormir, et de trop mépriser les conseils de l’automne ; tout le progrès tient pourtant à cette révolte-là. Nous refusons d’être marmottes. C’est pourquoi il est beau que, justement, dans ces temps-ci, les petits garçons traînent leur sac de livres, et que les écoles s’allument. Il n’est plus temps de louer les abeilles ; quand elles s’endorment, c’est alors que nous nous éveillons par volonté. L’école du soir est une chose humaine.