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  • Alain - De quelques-unes des causes réelles de la guerre entre nations civilisées
    Edité par F. et R. Foulatier et R. Bourgne, incluant les lettres d’Alain à Marie Monique Morre-Lambelin, les photographies de guerre prises par G. Gontier, et « L’itinéraire de l’artilleur Emile Chartier 1914-1917 » par P. Zachary, 1988.
Un texte laissé inédit par Alain, et qui préfigure Mars ou la guerre jugée. Alain arrête le projet de ce livre lors de sa première permission à Paris (9-16 janvier 1916). Il en rédige l’avertissement le 14 janvier, et l’écrit d’une traite du 18 janvier au 17 avril. Il n’y ajoutera que quatre chapitres en juin (« la guerre nue ») et en août.

Sommaire

- Présentation. Chronologie (Alain à la guerre)
- De Quelques-unes des causes réelles de la guerre entre nations civilisées (pp. 15-153) Notes
- Lettres d’Alain à Marie-Monique Morre-Lambelin (157-201)
- Avertissement - Correspondance
- Itinéraire de l’artilleur Emile Chartier, par Pierre Zachary (203-215)
- Appendices : dédicaces d’Alain à Marie-Monique Morre-Lambelin sur ses exemplaires de Mars ou la guerre jugée. Note de Madame Morre-Lambelin sur la rédaction de Mars. (216-234)

Présentation

« Alain entend traiter de la guerre comme fait humain, et sur le mode, non de la catastrophe naturelle, mais du crime passionnel. Si la guerre est un fait humain, c’est dans l’homme qu’il convient de chercher les causes réelles qui la provoquent et l’entretiennent. Or dans l’homme la guerre est un fait de pensée, entendons un fait d’opinion et d’opinion passionnée, régi par un ordre poltiique et soumis à un art politique, qui sont proprement l’état de geurre (ou mobilisation générale) et l’art militaire. Par l’état de guerre, l’homme mis en troupe découvre l’esclavage des temps modernes ; l’ordre politique reproduit à tout niveau et en toute sphère l’empire incontrôlable du pouvoir absolu. Par l’art militaire, le massacre de l’homme par l’homme est géré par une administration puissante, indétournable, indifférente, fonctionnant pour elle-même, écrasant l’initiative et l’invention, et merveilleusement apte à produire des héros. Car c’est par la vertu que le vice triomphe. Par l’honneur, la peur tue. Là porte l’attention aiguë et incrédule, il faut dire irréligieuse, d’Alain. Il s’agit de suivre jusqu’en ses replis mystiques un ouvrage sournois et complexe par son ambivalence ».

(Extrait de la Présentation, p.16)

Le livre ne sera pas publié, faute d’imprimeur suffisamment audacieux, et plutôt que de le présenter à nouveau quelques années plus tard (1919-1920), Alain se replongera dans le travail d’écriture, qui engendrera alors Mars ou la guerre jugée, ouvrage dans lequel certains chapitres de De quelques-unes des causes se trouveront repris. L’ouvrage d’origine, demeuré inédit jusqu’à sa publication par l’Institut Alain, a été joint au texte de Mars pour sa dernière réédition chez Gallimard, dans la collection Folio-Essais (n°262, février 1995). Mais ce volume demeure irremplaçable par la qualité de son appareil critique et de ses nombreux compléments.

Extrait du livre

« Pascal, qui voulait tout rabattre, s’est abaissé lui-même en écrivant : »nous perdons la vie avec joie pourvu qu’on en parle« . Certes le plus ordinaire des hommes montre une tout autre profondeur lorsqu’il considère sa propre destruction comme une chose qu’il faut aller chercher, sous peine de se mépriser soi-même. Arrivé à ce point-là il est bien connu et bien seul. Mettez-vous bien dans la tête que les développements oratoires s’enfuient au premier bruit d’obus. Le combat est entre l’homme et sa propre peur, qu’il ne peut traiter en égale. Et ce combat ne se raconte point. Ici l’homme est seulement homme parce qu’il cesse tout à fait d’être animal ; et il n’estime plus que son espèce, telle qu’il la trouve en lui. De là naît ce sentiment d’amour plein inintelligible, il faut croire, à ces messieurs de l’arrière, et qui fait que l’hommage aux prisonniers, les soins aux blessés, l’honneur aux morts, vont de soi dans les deux camps, et ne sont même pas des choses à examiner. Ainsi pendant qu’à l’arrière la guerre se nourrit et s’engraisse de déclamations et de profits, à l’avant c’est la paix qui s’accroît par la misère et par la souffrance ; mais la paix véritable, celle que la guerre elle-même ne peut détruire ».

Chapitre VII, « Du sentiment chevaleresque », p.33.