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  • André Lhote : Remarques extraites de sa correspondance avec Paulhan
    André Lhote & Jean Paulhan, Correspondance 1919-1961, édition établie et annotée par Dominique Bermann Martin et Bénédicte Giusti Savelli, Paris : Gallimard, coll. « Les cahiers de la NRF », 2009, 688 p.

8 mars 1937 […]cet Alain dit des choses admirables tant qu’il n’a pas abordé la technique ; dès qu’il s’y met, ne vient-il pas nous raconter que l’essentiel de la sculpture est dans la gravure, c’est-à-dire dans la ligne, qui est tout le contraire du plan ? Cette obsession du dessin dans toutes les parties, qui fait que les Florentins, malgré leur génie, sont si souvent irritants, et que la moindre statuette de Tanagra (voir au Louvre les fouilles de Myrina), fait paraître leurs œuvres sèches et maigres […]

1939 ? J’attends ton Alain [1] comme j’attends tout ce que tu écris ; avec impatience et confiance. Je lis Alain la plupart du temps avec intérêt, malgré son ton toujours le même et parfois irritant. Mais, ce qui m’irrite le plus, c’est lorsqu’il parle peinture. Je n’ai presque jamais rencontré chez lui un jugement qui ne fût le contraire de celui qu’il aurait fallu proférer. Mais c’est un penseur ; la preuve, c’est qu’on peut obtenir de lui, sur l’art, d’assez bons jugements si l’on applique, par exemple à la peinture ce qu’il dit du théâtre ou de la musique. Revois, par exemple, dans Système des Beaux-Arts, ce qu’il dit du dessin, c’est simplement ridicule, il confond l’outil et la matière : sous prétexte qu’il s’agit d’un bâton coloré, il en conclut que le pastel est du dessin ! Or, il y a peu de matières plus picturales. La preuve, c’est que les Maroger et autres, en fabriquant leur émulsion, ont tenté d’obtenir la matière picturale la plus riche en isolant les particules colorées entre deux couches de médium, comme dans le pastel se tiennent ces particules, isolées les unes des autres. Le pastel réalise donc la matière picturale idéale. Donc, Alain n’y comprend rien. Si cela t ‘amuse, je pourrai t’envoyer une réfutation en règle de toute la partie du Système des Beaux-Arts qui a trait à la peinture. Je l’ai justement rapporté ici, dans un accès de magnanimité, pour voir si je ne pourrais pas réviser certains de mes jugements. J’ajoute que cette transparence dont il parle, du support, est encore un élément super-pictural : les plus belles couleurs s’obtiennent pas un glacis sur un panneau préparé au blanc pur ; la matière admirable de Breughel n’a pas d’autre source.

Notes :

[1] Il s’agit d’ Alain ou l’ami des règles (1939) qui deviendra Alain ou la preuve par l’étymologie (1953, Éditions de minuit). On aimerait bien connaître ce bouquin dont Paulhan lui-même parle en ces termes : « J’achève mon Alain. (il me semble avoir dégagé le point d’où ses diverses sottises - entre tant de traits admirables - sont explicables et , dans une certaine mesure, admissibles.) »