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  • Fabrice Colonna — La critique de Merleau-Ponty
    Extrait de Renaud Barbaras (éd.) Merleau-Ponty, le Réel et l’imaginaire, n° 5 Chiasmi International Publication trilingue autour de la pensée de Merleau Ponty Vrin, Mimesis, 2005

On trouvera cet extrait dans le colloque édité par R. Barbaras (p. 114 sq), dont Google Book donne un aperçu à l’adresse suivante :

http://books.google.fr/books ?id=t_0chhhXpEYC&printsec=frontcover&source=gbs_ navlinks_s#v=onepage&q=alain&f=false

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[…] Pour Alain comme pour Descartes, la conscience peut s’absolutiser et se purifier au point que le corps n’apparaisse plus quant à lui que comme un principe de distraction. L’imaginaire qui précisément récuse une telle bifurcation ontologique doit alors être ramené à des composantes duelles préétablies. La simultanéité de présence et d’absence caractéristique de l’ imaginaire est comprise comme un mélange accidentel, qu’il faut analyser et purifier. Tout phénomène susceptible de venir occuper cet entre-deux du dualisme est par avance réputé être faux. Dans son cours intitulé « Structures et conflits de la conscience enfantine », dans la section consacrée aux rapports de l’enfant avec l’imaginaire, Merleau-Ponty, prenant acte du refus d’Alain d’envisager le phénomène de l’imaginaire selon son paradoxe propre, faisait valoir contre lui l’insistance même de cet inter-être, coupant court ainsi à sa tentative de réduction : « l’image et l’hallucination comportent une imposture, se donnent comme des quasi-visions.

Le mensonge du fou ne le tromperait pas lui-même ; il y a toujours quelque chose de positif dans sa vision qui fonde son comportement ». Si l’imagination n’était qu’un jugement faux, comme le veut Alain, ce qui rabat l’image du côté de l’absence et du rien, on ne comprendrait pas que celui qui est victime d’une hallucination puisse précisément en être victime : s’il y avait véritablement jugement, qu’il soit vrai ou qu’il soit faux, il ne pourrait s’ignorer lui-même. C’est pourquoi Merleau-Ponty peut préciser qu’une telle manière de repousser le paradoxe aboutit à une contradiction radicale. Tourner le dos au phénomène tel qu’il se montre, si déroutant qu’il puisse être, c’est tôt ou tard vouloir s’enfermer dans l’incohérence : « l’analyse d’Alain comporte une contradiction : il affirme simultanément que l’imaginaire n’est jamais visible et que l’imaginaire est visible parce qu’il résulte d’un jugement et que voir, c’est juger. Le jugement est le nom que donne Alain à l’imposition de sens dont la conscience est l’origine unique. Quelque chose n’apparaît dans la perception que parce qu’une forme a été conférée à la matière brute de la sensation, Alain n’acceptant pas que le sens puisse être immanent au sensible. Dans ces conditions, il faut reconnaître qu’un jugement faux est toujours un jugement : il est bien une prestation de sens qui ouvre une visibilité. Juger faussement, ce n’en est pas moins voir encore. Et ce ci entre en contradiction avec les descriptions d’Alain, à partir des exemples du Panthéon imaginé ou du vertige devant le précipice, qui concluent à une invisibilité de l’imaginaire. Au total donc, une attitude hypercritique, comme celle que ne cesse de revendiquer Alain dans la « destruction des lieux communs », n’est pas de mise : elle ravale les phénomènes au lieu d’en rendre raison. Tout ceci ne fait qu’aboutir à « une négation de l’image qui est insoutenable. »

Eu égard à ce diagnostic, on comprend que Merleau-Ponty adopte pleinement la critique que Sartre fait des conceptions d’Alain. A la fin du deuxième chapitre de L’imagination, Sartre, bien qu’il sache gré à Alain d’avoir évité les contradictions massives des théories de la représentation, lui reproche le prix payé pour ce résultat. L’abandon total de la notion d’image se justifie-t-il ? Alain se place a priori dans une alternative entre le rêve et la veille, entre l’existence distraite et le jugement vigilant. Mais justement, dit Sartre, il y a « un type d’existence intermédiaire entre les assertions du rêve et les certitudes de la veille : et ce type d’existence est évidemment celui des créations imaginaires ». C’est précisément cette essence intermédiaire de l’imaginaire qui retient l’attention de Merleau-Ponty et de Sartre. Cela signifie en premier lieu que lorsque j’imagine le Panthéon, selon l’exemple même d’Alain, je ne porte pas un jugement faux sur l’état de mon corps. Et lorsque je cesse d’imaginer le monument parisien, je ne reviens pas d’un égarement. Ceci conduit à remarquer que les exemples proposés par Alain dans le Système des beaux-arts ne sont en réalité pas sur le même plan. La peur devant le précipice peut relever d’une agitation du corps, d’une passion, non pas l’image des colonnes du Panthéon. Ce que Sartre reproche fondamentalement à Alain, c’est une approche moralisatrice de l’image. Dans la tradition des moralistes français, dont il se réclame, Alain insère la problématique de l’imaginaire dans celle des passions. L’acte purement contemplatif de l’imagination, celui où je sais bien, et cela dès le début, que je ne me laisse pas tromper par une illusion, est englobé à tort dans une analyse de l’esprit et ses égarements. Cela laisse entier le problème de la présence d’une absence qui définit les phénomènes imaginaires. Et l’on peut s’attendre également à ce que l’exemple du Panthéon, qui n’entre pas bien dans la théorie d’Alain, alors même qu’il en est le promoteur, doive faire l’objet d’une reprise dans un autre cadre. D’une approche par les passions, il faut passer à une approche en termes de contemplation, ce qu’est censée assurer la phénoménologie, par sa neutralisation des préconceptions dogmatiques et sa description hors morale des phénomènes.[…]