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  • Alain—deux Propos sur la Toussaint
« Les morts, selon une antique tradition, attendent sépulture, et même sont redoutables tant qu’ils n’ont point sépulture. Entendez qu’il n’est point facile de penser aux morts avec piété tant qu’on n’a pas retrouvé le visage qu’ils doivent avoir, celui qu’ils méritent. »

La toussaint

Il n’est pas étonnant que la Toussaint et la fête des morts, qui ne sont qu’une seule fête en deux pensées, se trouvent placées en ce moment de l’automne où il est clair que tout se défait, et que rien ne s’annonce encore. Tout s’efface par cette pluie infatigable, mais tout n’est pas effacé ; ces feuilles retournent aux éléments, mais elles signifient encore ce qu’elles furent. Ainsi notre pensée remonte contre le temps et médite sur l’irréparable. Et, parce que le spectacle des choses règle nos pensées bien plus que nous ne croyons, nous voilà à commémorer. Une même fête, disais-je, en deux pensées. Car il est naturel que la méditation commune se porte vers les morts qui furent modèles, et que la légende a déjà noblement ensevelis. La mort par eux se trouve purifiée et même belle. Aux saints la première pensée, la plus facile. Mais la commune sagesse a déjà beaucoup gagné depuis le temps où l’on célébrait Hercule, par cette idée admirable qu’il y a bien plus de saints qu’on ne peut dire, et que les moins illustres ne sont pas les pires. Ce mouvement de réflexion ramène déjà à l’ordinaire de la vie, aux œuvres cachées, encore mieux, aux vertus méconnues. D’où l’on célèbre ensemble tous les saints. Telle est la première idée. L’autre est plus près de nous encore, et veut joindre à tous les saints tous les morts par une sorte de pardon. Les morts, selon une antique tradition, attendent sépulture, et même sont redoutables tant qu’ils n’ont point sépulture. Entendez qu’il n’est point facile de penser aux morts avec piété tant qu’on n’a pas retrouvé le visage qu’ils doivent avoir, celui qu’ils méritent. Or ils l’ont brouillé de mille manières, par l’humeur, par l’âge, par la maladie, par toutes les cicatrices des coups reçus, qui ne sont point d’eux. Il faut donc retrouver ce modèle d’eux-mêmes, que leur vie souvent nous cache. Ici est cachée, avec l’idée de sépulture, la grande idée de résurrection. Il faut que les morts cessent d’être morts ; car être mort n’est rien. Ce devoir de penser aux morts, mais comme à des êtres vivants et réels, conduit fort loin. D’autant que cette charité, qui veut qu’on les retrouve en leur puissance d’exister, en leur vertu au sens plein du mot, ne trouve pas ici cette apparence que les vivants tendent toujours. Les morts ne font plus de fautes. La commémoration va donc à purifier, à glorifier, ce qui est bien mieux que pardonner. Il ne nous faut maintenant qu’un peu d’attention, et d’attention à ceci que ce n’est jamais par leur puissance d’être que les hommes sont méchants, mais plutôt par les blessures de rencontre ; ainsi leur méchanceté n’est point d’eux ; c’est comme un malheur qu’ils ont rencontré. Ou bien c’est un vêtement qui s’est posé sur eux, non point attaché à eux. Et c’est leur être propre que nous voulons retrouver. C’est donc le temps de laver et purifier en notre esprit les images chères, à l’imitation de cette pluie infatigable. Cette harmonie des fêtes avec les saisons me conduisait encore à remarquer autre chose. Il se trouve qu’à ces deux fêtes il s’en est joint une troisième, qui ramène notre pensée aux morts de la guerre, à tous les morts de la guerre, et pour un autre grand pardon. Le calendrier ainsi ne cesse pas de s’orner selon la saison ; et ce n’est point miracle. Cette guerre, qui fut toute de passion, devait finir par la fatigue, et au soir de l’année. Souvenez-vous. Ce sommeil des jours, ce brouillard, ce sol boueux où le pas le plus violent est le plus promptement arrêté, tout cela ensemble conseillait la paix, et, bien mieux, imposait déjà comme une trêve et une attente ; d’où les pensées aussi prenaient un autre cours. Une seule fête donc maintenant, en trois journées, en trois pensées. Ici, à ce troisième moment, il n’est plus question de pardon aux morts, mais bien clairement de pardon à soi. Et cela ne peut aller sans quelque ferme résolution. Aussi clair et aussi libre, ce retour de peine, que bientôt le bruit des charrettes sur la terre durcie. Car il est dans l’ordre que l’on revienne du souvenir à l’action, et c’est là que le piquant hiver va promptement nous rappeler.
1er novembre 1926

Tous saints

La Toussaint c’est le temps du souvenir, et le souvenir est pieux ; c’est pourquoi l’âge d’or paraît alors en nos rêveries. Pourquoi le souvenir conserve ce qui est beau et grand, et laisse le laid et le petit ? Cela n’est que physiologie peut-être. Il est pénible de craindre et de haïr, car c’est vivre petitement et en esclave ; c’est se savoir faible ; et au contraire, le sentiment d’admirer est sain. Aussi, quand les êtres sont sortis du cercle de nos intérêts, naturellement nous les voyons beaux. La légende est tonique, et bonne à respirer. Telle est la loi des commémorations ; les affections vives y ajoutent encore quelque chose ; il n’y a point d’autre piété envers les morts que de penser bien d’eux ; prier pour eux signifie justement cela, et les mythes sont sans reproche. Je demande que les fautes des morts soient pardonnées ; c’est d’abord soi-même les pardonner, et par là tout est fait ; les morts sont élevés dans la gloire, et peuplent le paradis de l’âge d’or. L’enfer est moins naturel ; on le promet à ceux qui vivent encore, mais cette promesse n’est pas tenue. Au pis, la mort les efface. On ne voit pas que la commémoration pieuse ait nulle part pour correctif l’exécration solennelle. Ce qui n’est plus, si l’on n’y peut penser que pour le maudire, on l’oublie.

Par ce jeu de l’imagination et par ce jeu des amours volontaires, nous nous trouvons précédés d’une foule de héros et de demi-dieux. Tous saints, la fête elle-même le dit, puisque la Toussaint est la fête de tous les morts. Chacun pense l’époque héroïque. Le noble imagine de très grands nobles, et le notaire imagine de très grands notaires ; le militaire remonte à Napoléon, à Turenne, à César, et se voit petit ; l’ouvrier dit qu’on ne sait plus travailler, et le syndiqué dit qu’on ne sait plus se dévouer. Tous conviennent que les intérêts et les besoins mènent maintenant le monde. Peu savent reconnaître en tous les temps un mélange de grandes idées et de petites ambitions ; peu avoueraient que le besoin de manger et de dormir était le plus fort en César comme en tout homme. Le fait est que les héros n’ont plus ni faim, ni soif, ni fatigue ; et c’est d’après cette supposition que l’histoire populaire est inventée. Homère dit : « Il est rare que les fils soient meilleurs que leurs pères ; la plupart sont pires. » Voilà une touchante idée, mais qui nous persuade aussi que tout va de mal en pis ; à cette pensée la triste saison nous incline. Croyez bien que l’homme a trouvé tout seul de se mettre à genoux, de se mépriser lui-même, et de prier pour les morts.

Ce qui est digne de remarque, c’est que le progrès est assuré par cela même ; seulement on n’en sait rien ; cette source est cachée. Il est pourtant clair que l’ancêtre et le héros, objet réel de tout culte, sont meilleurs que nous, et sont même meilleurs pour nous qu’ils ne furent jamais en leur vie réelle. Car ils étaient soumis, comme nous sommes, à cette loi de fer, que le besoin inférieur, quoique méprisable, est pourtant irrésistible ; le plus grand serment ne tiendra pas un homme quarante-huit heures sans dormir. Mais cela, que nous ne pouvons oublier de nous, nous l’oublions d’eux. Ainsi nous imitons des modèles qui n’ont jamais existé. « Les morts gouvernent les vivants » ; cette grande parole de Comte signifie que les morts sont nos rois, et dignes de l’être. Il n’y a que de grands morts, parce que les morts ne sont que des esprits. Et que seraient-ils d’autre ? En vain nous essayons de greffer nos vices et nos faiblesses sur ces tiges coupées de la terre. Et toujours est-il évident que notre pensée se forme de lire, ce qui est prendre conseil des immortels. Nous, nous ne sommes que matière ; eux, il ne sont qu’esprit. Cela veut dire que nous leur prêtons toutes les vertus que nous voudrions avoir, et que notre corps, exposé à tant de hasards, fait vaciller comme des lampes dans le vent. Eux aussi ils étaient comme nous ; mais maintenant qu’ils sont hors du monde, à jamais délivrés de faiblesse, de maladie et de mort, nous retrouvons leur pure image. Et l’esprit n’est sans doute que ce paradis des grands hommes ; car cette humanité-là, on est sûr qu’elle ne va pas se démettre d’elle-même et se trahir ; elle ne le peut plus. Telle est donc cette puissante fiction de l’Esprit Humain. Et l’esprit ne cesse de croître, car le peuple des morts ne cesse pas de se recruter. C’est pourquoi Comte dit aussi : « le poids croissant des morts » ; et il l’entend en ce sens que les morts sont plus sages que nous. Ils nous assiègent tous, les uns par le courage, les autres par l’intelligence, les autres par la justice et la tempérance. Et, si peu que ces âmes appuient sur nos actions, cette faible pression de tant de modèles ne peut manquer d’élever la foule des hommes un peu au-dessus d’elle-même. Cependant cette foule ne cesse de demander pardon à ses morts d’être tellement indigne d’eux ; cette foule ne cesse de s’humilier et de louer ses ancêtres ; les enfants, qui ne doutent de rien, s’engagent témérairement à égaler les illustres modèles ; et les serments d’enfant sont presque toute la vertu de l’homme. Ainsi par l’idée imaginaire d’une décadence, un progrès réel se fait tout doucement. Tel est l’effet de ce culte des morts, dont, il faut le remarquer, les animaux n’ont pas le moindre souci.