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  • Alain — Extraits sur la Crise économique
    Florilège à partir des Propos d’économique réalisé par Pierre Heudier

Alain publie ses Propos d’économique en 1934, alors que la crise économique de 1929 a atteint la France avec un temps de retard. Ses textes reflètent une réflexion sur la signification de l’économie dans ses rapports avec la société à partir d’une critique radicale du capitalisme financier. Malgré l’admiration d’économistes de haut niveau, comme Alfred Sauvy, la théorie de l’économie telle que la développe le philosophe a été souvent été considérée avec quelque hauteur et est longtemps demeurée incomprise. Elle conjugue en effet deux aspects apparemment contradictoires : d’une part Alain est favorable au libre marché, et à l’entreprise individuelle, qu’il considère comme l’action bénéfique d’un individu sur la collectivité mais aussi sur l’environnement naturel (d’où son hostilité au gaspillage). D’autre part, il critique l’enrichissement excessif, le capitalisme financier, et n’y voit qu’un jeu d’imaginaire, une sorte de loterie à laquelle nous perdons collectivement.

On comprend que de telles positions, dont le florilège qui suit réalisé par Pierre Heudier donne une idée exacte, aient eu tout pour déplaire. A droite comme à gauche, elles ne pouvaient manquer de s’attirer la critique des mouvements anti-libéraux, hostiles à l’entreprise individuelle. Plus grave, elles allaient directement contre le consensus économique qui allait s’imposer avec l’étatisme de la Ve République, centré sur le développement de grandes structures sous une gouverne semi-dirigiste. Enfin, elles ne pouvaient s’attirer la faveur d’un libéralisme s’émerveillant de la prospérité miraculeuse promise par la performance financière.

Alors que nous traversons de nouveau une période de crise économique mondiale, ces Propos retrouvent une actualité qu’ils n’auraient jamais du perdre parce qu’ils nous rappellent quelques principes dont l’oubli, comme nous pouvons le constater aujourd’hui, provoque des dégâts considérables.

[…] Le capitaine du navire est juge des moyens ; il n’est pas juge de la fin. C’est l’armateur qui dit où il faut aller. De même c’est le citoyen qui dit où il faut aller. Mais, répond le tyran, il n’y a point de doute là-dessus ! Vous voulez tous richesse et puissance. A quoi Socrate répondait : « Non pas d’abord richesse et puissance ; mais d’abord justice. » La puissance donne un genre de sécurité ; la justice en donne un autre, qui ne contente pas moins la partie inférieure de l’homme, et qui contente aussi l’autre.[…]
Propos sur les pouvoirs 11 juin 1927

Produire ?


Non, produire n’est pas une fin ; c’est une vie humaine pour tous qui est la fin ; c’est l’individu libre qui est la fin.
ALAIN, Propos d’économique 2 mai 1931

[…] « Produire pour quoi ? Produire pour qui ? Est-ce qu’il n’y a pas assez de produits ? Et s’il n’y en a pas assez, pourquoi tous ces travaux de luxe ? Pourquoi ces avions ? Pourquoi ces automobiles au large dos ? Pourquoi cette folle vitesse ? Pourquoi tant de puissance aux mains de cet homme ennuyé ? Pourquoi ces trains de luxe, et cet écouteur de Radio sur la tête encore ? Pourquoi tant de grandes maisons fermées ? Pourquoi tant de parcs déserts ? Tout dit, au contraire, tout crie qu’il y a assez de produits, mais que les produits sont mal répartis, et de toute manière ; car les travailleurs sont mal payés ; la vraie raison en est que l’on fabrique trop de choses inutiles, ce qui réduit la provision des choses nécessaires ». […]
ALAIN, Propos d’économique 1er avril 1930

Grands enfants

[…] Or ces grands enfants se disent administrateurs, juristes, arbitres en toutes choses. Ils sont fidèles, dévoués, honnêtes à leur manière. Ils ne prennent point ; seulement ils reçoivent, sont reconnaissants et se croient quittes. Et en effet on ne demande rien de plus aux enfants. Mais un homme doit savoir ce que c’est que l’argent, l’achat, l’échange. Il ne peut recevoir un chèque comme il recevrait un bouquet. Or, aux yeux du grand enfant, tout est grâce, tout est cadeau. La richesse s’extrait des riches comme d’une carrière ; et non par la pioche, mais par les paroles. D’où vient cette richesse, quelle en est la source première, combien de coups de pioche réels dans un billet de mille francs, ce sont des questions qui ne viennent jamais à l’esprit de nos grands enfants. Ils demandent, ils plaisent, ils obtiennent ; leur pensée ne va pas plus loin. Ainsi la politesse, la générosité, les grâces du cœur, et enfin tous les fruits de la bonne éducation ne les préservent nullement de voler sans s’en apercevoir ; cela dépend de l’occasion, et non pas d’eux.[…]
ALAIN, Propos d’économique 10 mars 1931

Ordre des choses et ordre humain

[…] Le paysan mesure l’effort, ménage l’outil, administre enfin scrupuleusement son propre bien, qui est le nôtre. Le métallurgiste récupère tout ce qu’il peut de la chaleur du foyer, sauve l’étain qui couvre les rognures, filtre les sous-produits ; en même temps il fait la chasse aux paresseux, réduit la mise en train, unifie les modè¬les, rassemble les efforts, abrège les chemins ; c’est un bon intendant de la commune richesse. Cependant le commerce jette notre richesse au vent, éclaire de mille cou¬leurs le ciel de nos villes, y écrit même, par la fumée des avions, son nom et ses prix. Les intermédiaires pullulent, les agents de publicité courent et crient ; l’idée d’une proportion entre le travail et le profit se perd tout à fait. Il n’est pas rare que l’on laisse se perdre une partie des biens afin de vendre mieux le reste. Nous sommes sauvages par là.
C’est que l’ordre des choses nous rend sages, au lieu que l’ordre humain nous rend fous. On n’obtient rien des choses par l’éloquence ; il faut piocher, il faut limer. Le terrassier se règle sur le caillou, et le menuisier sur le bois ; d’où cette prudence des métiers. Au contraire le commerce est régi par l’éloquence, parce que l’acheteur est sensible à l’éloquence. La foule va aux lumières, comme les papillons, et comme eux s’y brûle, car c’est nous tous qui payons ces lampes, ces affiches, ces étalages. Mais laissons l’argent, qui toujours nous trompe. Tous vivent du travail de tous ; le travail perdu, c’est-à-dire le travail qui ne laisse pas un produit, appauvrit tout le monde. Si ceux qui font des affiches ou qui montent des lampes de toutes les couleurs, ou qui moulent ces innombrables poupées de cire, si tous ceux-là faisaient des maisons, nous aurions assez de maisons.[…]
ALAIN, Propos d’économique 10 janvier 1925

L’âge des actionnaires

[…] Le second âge [du capitalisme] fut celui des actionnaires et des sociétés anonymes. Le maître à mille têtes est plutôt avide qu’avare ; il ne connaît pas le métier ; il ne s’en soucie point. Des gants, des parapluies, des voitures, des rails, fabriquez ce que vous voudrez et vendez ce que vous pourrez ; je ne m’occupe que du profit. Et, selon le profit, je transporte mon argent d’une affaire à l’autre. Par prudence je participe à plusieurs affaires. je n’ai pas à savoir ce que c’est qu’usines, machines, ouvriers, salaires, grèves. Il n’y a pas longtemps j’étais fabricant de chaussures, et je n’en savais rien. Le coupon est le produit uniforme de toute industrie quelle qu’elle soit. Tout le monde est banquier. C’est l’âge des banquiers. Le chef de l’entreprise est étroitement serré entre les exécutants et les prêteurs, qui tous réclament. Et la muette réclamation du préteur est la plus puissante, car, par un simple mouvement de ses capitaux, il écrase une industrie et affame tout un quartier. Mais il n’en sait rien ; ce n’est que placement ou déplacement.[…]
ALAIN, Propos d’économique 12 décembre 1931.

Milliards inexistants

[…] Que signifie cette détresse, cet appel S. 0. S. du grand navire ? Que porter ? Qu’offrir ? C’est l’imagination qui est malade. Ce qu’il faut remuer c’est une masse de milliards, chose inexistante. On ne peut remuer une chose inexistante. Il faudrait faire croire qu’on la remue. Or le croire ne se fabrique pas comme du pain.

Quand une valeur, jusque-là haut cotée, glisse vers zéro, on voudrait se précipiter, agir sur un frein, empêcher l’accident prévu. On le voudrait, on l’a tenté souvent ; mais on ne trouve rien de solide, rien qu’on puisse saisir et soulever. C’est peut-être qu’il n’y a rien ; c’est peut-être qu’une valeur qui s’évanouit était déjà vaine. Un mou¬vement d’imagination ne peut effacer que ce qui était déjà imaginaire. Ces milliards sont sans aucune substance, je le crains. Dans le fait il s’agit de signes et de la valeur que l’on attribue aux signes. Et les signes par eux-mêmes ne sont rien. On ne vit pas de signes ; on ne meurt pas faute de signes. Toutefois ici je me trompe ; on meurt très bien de peur, c’est-à-dire seulement par les signes alarmants, ou faute de signes rassurants. Toujours est-il que nos meneurs de signes, financiers et banquiers, sont bien au-dessous des chefs de gare et pousse-wagons. Un train de blé ou de bœufs serait depuis longtemps arrivé ; un train de milliards ne part même pas ; il siffle ; c’est tout ce qu’il sait faire.[…]
ALAIN, Propos d’économique 23 juillet 1931.

La grande loterie


[…] Personne, ou presque, dans les grands patrons et dans les grands banquiers, n’a cherché la sécurité, l’adaptation aux besoins, l’assurance réelle. Tout au contraire ils ont changé cet immense magasin en un bureau de loterie. On finit maintenant par apercevoir que ce qui a démoli le capitalisme ce n’est pas un vice inhérent au système, mais seulement la fureur de Jouer, l’emportement de risquer pour gagner une grosse partie, c’est-à-dire une méthode très peu raisonnable, et au surplus contraire aux lois et à la probité ; mais tout le monde jouait, par un accord tacite. D’où les sociétés creuses, les valeurs gonflées, les richesses imaginaires, la production démesurée, enfin tout ce qu’il fallait pour transformer en une immense loterie le très sage mécanisme du commerce, de l’industrie et de la banque. Et c’est pourquoi l’état actuel ressemble si peu à ce qu’un socialiste pourrait souhaiter. Chacun sent que, chose étrange, il faudrait revenir à la propriété individuelle, mesurée à la dimension de l’homme, pour restaurer la production, l’échange, et même la monnaie. C’est que la fièvre du jeu saisit presque tous ceux qui ont l’occasion de jouer. Le jeu, quelle qu’en soit la nature, roulette, spéculation boursière, ou loterie, a toujours pour effet d’ôter de la richesse le poids réel, fait de travaux et de produits, et de la réduire à des signes de convention, comme sont les jetons. […]
ALAIN, Propos d’économique 16 décembre 1933

Richesses imaginaires

[…] L’argent dissimule tout. On paye ce qui est demandé. La machine économique résout le problème ; non sans mal ; mais le mal se trouve séparé de l’injustice. Il est clair que le papier porte à son comble une illusion agréable. Car on forme alors aisément l’idée que la richesse n’est pas strictement du travail ; que la chance et la rencontre peuvent donner la richesse à l’un ou à l’autre ; que chacun accepte cette convention, où l’on trouve au moins des espérances infinies ; que le succès de la loterie sert à prouver que ceux qui travaillent acceptent très bien que la richesse soit donnée, et non gagnée. D’où l’on tire que le pouvoir de fabriquer des richesses en trichant sur la loi du travail n’a de limites que la commune confiance, qui est de plus une heureuse confiance. Sur ces axiomes, qui sont plutôt de politique que d’écono¬mique, s’appuie un art étrange de compter, où, en effet, l’unité peut bien être le million ou le milliard, sans la moindre goutte de sueur pour l’habile homme qui manie ces choses. Car un million en travail, c’est long, c’est lourd, c’est encombrant ; cela mange, cela dort, cela réclame. Au lieu qu’un million en papier est léger comme une plume. On le décrète, on le signe ; on le prête, on le donne. C’est une aimable circu¬lation ; au lieu que la circulation des travaux grince et crie. D’où nous nous habituons à cette folle idée qu’on peut se procurer de l’argent, et valable, sans un service équivalent, sans un travail équivalent. C’est rêver. Et de temps en temps le porteur de fardeau nous heurte sans façon et nous réveille. Ce n’est que justice.
ALAIN, Propos d’ économique 2 mars 1934


Vitesse, gaspillage, épuisement des ressources

[…] L’idée fausse, ici, c’est que si l’on va plus vite on a plus de produits, et qu’ainsi le rapport entre le travail et le produit est toujours le même. Or n’importe quel physicien vous prouvera qu’il n’en est rien. Si l’on veut aller deux fois plus vite, ce n’est pas travail double qu’il faut, mais quatre fois plus de travail ; et, pour aller quatre fois plus vite, seize fois plus de travail ; ce rapport est théorique ; comptez que, dans le fait, la vitesse est encore plus ruineuse qu’il ne paraît ici, notamment par l’usure. En sorte que, par les trains rapides, les paquebots de luxe, les avions et la télégraphie sans fil, nous travaillons à perte vraisemblablement. Ce que je dis ici est très obscur, je le sais. Il est clair que si l’énergie humaine dépensée ne trouvait pas dans les produits de quoi se refaire, il faudrait mourir, et nous vivons. Mais l’économie humaine repose sur d’immenses provisions ; et il se peut que nous usions nos provisions sans les rem¬placer, ce qui est se ruiner. Qui fera ces comptes ?[…]
ALAIN, Propos d’ économique 10 mars 1927

[…] La vitesse n’est pas indéchiffrable. Quand vous déchargez des navires trois fois plus vite, vous avez trois fois plus de produits dans le même temps ; mais vous dépensez pour le moins neuf fois plus de travail ; et encore ce rapport, d’après lequel le travail dépensé s’accroît comme le carré de la vitesse, est théorique, c’est-à-dire bien au-dessous de ce qu’on doit attendre d’après la violence des chocs, des frotte¬ments, du freinage, qui usent et disloquent nos mécaniques. Raisonnons sur des vues théoriques que personne ne peut contester ; et, réduisant tout en journées de travail, disons que triple vitesse suppose neuf journées de travail pour une. Et heureusement nous exploitons, par nos machines, des choses comme charbon et pétrole qui ajoutent leur énergie accumulée au travail humain. Si nos machines couraient seulement à force de bras, il y a longtemps que nous serions ruinés. Mais toujours doit-on dire que cette énergie naturelle qui nous est donnée dans le charbon et le pétrole, nous la gaspillons à chercher la vitesse et encore la vitesse. Et comme il n’est point de vent, ni de torrent, ni de houille, qui travaille pour nous sans construction, extraction, sur¬veillance, nous arriverons inévitablement à un moment où la vitesse ne paiera plus, en résultats, le travail humain qu’elle suppose. A ce moment-là, toute l’humanité se ruinera en travaillant, comme font déjà les avions, les paquebots et les trains rapides. Alors on verra s’écrouler les entreprises les plus admirables, et le très sage paysan, l’homme du treuil à main, et le tranquille maçon en recevront les débris sur la tête. N’est-ce pas commencé ?
ALAIN, Propos d’ économique 14 mai 1932


L’envers du décor : l’équipe invisible


[…] Faisons paraître l’équipe invisible. Voici le grand train qui démarre ; deux hom¬mes le traînent ; d’autres hommes sont à demi couchés dans les wagons bleus ; ceux-là font le poids mort. Où est l’équipe ? Il y a chef de gare et pousse-wagons, aiguil¬leurs à leur poste, piqueur avec son marteau, qui chasse les coins. Ces hommes mangent pain et viande, mais ne produisent ni pain ni viande ; ce qu’ils produisent c’est vitesse, voyages d’ennuyés, fumées comme cette fumée là-bas, que le train a laissée autour des arbres. Voici une autre partie de l’équipe ; ce sont des artistes à ceinture rouge qui jour et nuit bourrent le caillou, remplacent traverses et rails ; car le furieux train appuie sur les courbes et arrache la voie. Comprenez-vous que cette voie est tenue à bras ? Autre partie de l’équipe, ceux qui font les rails, la machine, les wagons. Combien dure une roue ? Chacun a vu de ces roues qui voyagent sur les wagons plats. Beaucoup de trains soufflent péniblement au service du grand train bleu. Voici l’usine, elle-même bâtie à bras d’homme, et tournant à bras. Mais oui, à bras, comme le train marche à bras. Comptez les mines de fer et les mines de char¬bon. Le fer n’est pas tout fait ; il faut séparer le minerai, le fondre, le refondre, forger, laminer. Combien de coups de marteau ? Combien d’huile de bras ? Qui comptera les journées de travail que suppose un kilomètre raboté en une demi-minute par le Pullman ?[…]
ALAIN, Propos d’ économique 20 juin 1931