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  • Le témoignage d’Alain sur Lagneau et Renouvier
    Alain, Nouvelle Revue française, 1er octobre 1932, Libres Propos, Nouvelle série, 6e année, n°10, 25/10/1932
Alain a laissé de nombreux témoignages sur son maître Lagneau. Dans ce texte, il retrace le réseau d’influences au centre duquel celui-ci se trouve dans « l’histoire du parti intellectuel ».

L’histoire du Parti intellectuel, cela fait un beau titre ; et les seize chapitres que Thibaudet nous propose valent bien un livre. C’est une rare partie du jugement que de trouver et terminer des divisions ; le moindre fait y prend place, et cela me rendrait historien. Mais respect et prudence devant les archives ! Je veux seulement fixer dans l’imprimé un chemin d’influence que l’excellent biographe de Lucien Herr n’a pas connu. Vers les années 86-89, Herr a vu Lagneau, et fort souvent. L’encyclopédiste alors inconnu monta au troisième étage de la rue Denfert-Rochereau, près du Lion, où il trouva couché et méditant le Grand Solitaire, encore moins connu que lui-même. Il y eut certainement entre ces deux hommes des entretiens amples et serrés, mais de disciple à maître, sans aucune discussion. Herr en avait gardé un respect de souvenir, évidemment pour lui seul et pour son secret développement. Il m’en parla plus de dix fois, sans aucun détail, et seulement avec un ton de haute estime. En épilogue je vis Herr compter et enregistrer pieusement, pour la bibliothèque de l’Ecole, les manuscrits du maître que je lui apportais.

On sait comment Lagneau prit en mains Paul Desjardins, grand éveilleur, mais assez errant en ce temps-là. Herr fut plutôt, je suppose, confirmé que redressé. Lagneau exerçait un pouvoir souverain, par une sévérité incroyable du jugement, ce qui communiquait non pas telle ou telle pensée, mais plutôt une manière de former n’importe quelle pensée. Direction janséniste, mais sans dogmes. Ou peut-être les dogmes, comme on voit en Spinoza, assuraient les différences, et renvoyaient chacun à sa perfection propre, et à sa propre éternité. Herr choisit son centre de résistance ; Paul Desjardins choisit le sien ; les effets furent autant différents qu’un crocodile diffère d’un rossignol ; mais j’ai appris que toutes les natures sont bonnes autant qu’elles conservent leur précieux être. Telle fut la leçon du Solitaire, et telle est l’âme de République que la Métaphysique a semée dans le monde.

Autre suite invisible. La bibliothèque d’étude du lycée de Vanves, composée par Lagneau, offrait tous les livres de Renouvier ; preuve que le radical de la première heure avait trouvé grâce devant le moins politique des philosophes. Ce qui me conduit à traiter sommairement du Journal Vrai, dont Renouvier a laissé une sorte de modèle. Ce premier essai fut repris bien des fois, et vainement ou presque. Je sais pourquoi vainement ; ce sont les vérités qui tuent le journal vrai.

On est déçu à relire les articles de Jaurès et les articles de Herr. Ils semblent immobiles et seuls en un point où personne n’est resté ; c’est peut-être qu’ils voulaient faire de l’histoire sur le moment. Or l’événement fuit ; on dirait presque que des vérités meurent. L’événement ne sera objet de connaissance que lorsqu’il sera fait, lorsqu’il sera un fait, comme on dit si bien. Toutes les vérités de passsage sont seulement alors sauvées par d’autres durables vérités, quelques-unes mêmes éternelles. J’aperçois premièrement l’institution, mais comprise par quelque nécessité vitale, comme les travaux, les échanges, les soins de police. Par exemple l’affaire Dreyfus fut conduite, de part et d’autre, par des gens qui la connaissaient mal, d’après une analyse insuffisante de la fonction militaire. Toutefois, la résistance, qui fut invincible, était fort bien orientée, par un autre genre, ou plutôt par un autre étage de vérités qui étaient de l’ordre moral. L’historien a donc trois fils à tresser ensemble ; au lieu que ceux qui font l’histoire n’ont pas tant besoin d’être informés du détail immense, que de savoir ce qu’ils veulent et ce qu’ils ne veulent pas. Or, autant que cela est déterminé par l’occasion et l’incident, on ne peut dire sur le moment si c’est vrai ou faux, ou mieux si ce sera vrai ou faux. Au contraire ce qui est d’essence comme justice, égalité, charité, ne risque nullement de devenir faux ; et l’évènement n’y peut rien. Telles sont, dans une confusion que l’on pardonnera, quelques-unes des raisons qui font que l’homme qui aime la vérité, et prend charge de la dire quotidiennement, porte dans son projet trop de choses, et d’inégale valeur, les unes nécessaires, les autres libres, d’autres enfin éphémères ; et ces dernières font courir le journaliste avec elles ; car on se hâte de dire ce qui risque de n’être pas vrai longtemps.