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  • Discours au Lycée Corneille
"Discours prononcé par M. Emile CHARTIER (ALAIN), professeur de Philosophie au Lycée Corneille de 1900 à 1902 à la Distribution des Prix du Lycée, le 31 Juillet 1902."

Alain fut professeur de Philosophie au Lycée Corneille de 1900 à 1902. Il enseigna dans la " salle 10 " (au rez-de-chaussée, à droite du Monument aux Morts), dénommée aujourd’hui " Salle du Philosophe ALAIN " où se trouve un très beau portrait du Maître. Ses collègues : MM. DESFOURS (Proviseur), FRONTARD (Censeur), Abbé VACANDARD (Aumônier), DELENS, DUMONT, GIROD, CANONVILLE-DESLYS (Mathématiques), LECAPLAIN, BUGUET (Physique), HAMELIN, TEXCIER, ROCIIE, NEBOUT, ROBINEAU, MONPEURT, ROUX, SAUVAGE, LIGNEAU BARRE, GOISSEDET, LEGRET, DENIS, CIIEVALDIN, DUMONT (Lettres et Grammaire), LE PARQUIER, GUILLON, JOURDAN (Histoire), RANCES, LEBELLE, POZIER (Anglais), BRIOIS, LEGRAND, MONTAILLER (Allemand), ZACHARIE (Dessin), A. DUPRE (Musique), MESLIN, PICHON (Gymnastique).

Chers Elèves,

Je ne sais pas si l’on va proclamer, tout à l’heure, des prix de sagesse. En tout cas, nous savons bien tous que les prix de sagesse, s’il y en a, seront pour les tout petits, dont j’aperçois là-bas les riants visages et les yeux confiants, les yeux largement ouverts sur les choses et sur les hommes. Oui, les prix de sagesse seront pour les tout petits, et non pour nous. Et ce sera justice. Les enfants sont bien plus près que nous de la sagesse, parce que la sagesse leur est plus facile qu’à nous.

Le tout petit enfant, l’enfant que nous avons été, vit le plus souvent dans un monde que la prévoyante tendresse de ses parents a préparé pour lui, dans un petit pays de Cocagne, rempli de choses favorables ou indulgentes. Aussi pense-t-il à tout autre chose qu’au malheur possible. Et surtout, si quelque petit malheur lui arrive, il ne sait pas encore le prévoir de loin, et, ainsi, il en est moins touché ; de même il l’oublie vite, et sourit déjà à travers ses larmes. C’est qu’il est trop occupé du présent pour penser à Hier ou à Demain ; c’est qu’il pense trop aux choses pour avoir le temps de penser à lui : c’est que des choses nouvelles s’offrent sans cesse à sa curiosité toujours éveillée. Et ainsi il ne connaît ni la peur ni la paresse, - je parle des choses qu’il voit, et non des mots dont on l’importune -. II observe, il contemple, de ses yeux largement ouverts. Il étend ses petites mains, bravement, pour saisir le monde. II ne sait pas encore que les choses sont méchantes et que l’homme est petit.

Thalès, lui non plus, ne pensait guère aux choses méchantes. Il contemplait les étoiles, et vint tomber dans une citerne qu’il n’avait point vue. Et Platon nous raconte qu’une servante Thrace, qui le regardait, se mit à rire de cet homme enfant qui se promenait dans les étoiles.

Archimède fut aussi un grand enfant, comme vous savez. Et les servantes Thraces, et toutes les autres créatures avisées qui vivaient en ce temps-là, eurent à rire tout leur content pendant qu’Archimède contemplait les choses éternelles. La fin fut tragique pour tous : Syracuse fut mise à sac. Pendant ce temps-là, Archimède suivait, sur le sable, les droites et les courbes qu’il y avait tracées. Plus de passé pour lui et plus d’avenir ; je dirais presque, plus même de présent  : l’idée seule. Il était son idée et son idée était lui. Les soldats pouvaient bien crier, et les servantes Thraces aussi. A ce moment-là, Archimède était seul à rire.

Vous savez que les soldats, qui le menaçaient en vain, s’irritèrent de son silence et le tuèrent. Eh bien, mes amis, en vérité, mieux vaut mourir ainsi, dans la joie sereine, fille des idées, en s’oubliant soi-même, que vivre dans la pensée de soi, dans la prudence, dans la peur. Car enfin, il faut bien mourir. Les servantes Thraces et les autres créatures avisées étaient mortes, elles aussi. Et nous mourrons tous, d’une façon ou d’une autre, malgré notre prudence. Oui, nous sommes tous les héros d’un combat obscur, d’un combat sans gloire ; et, pour finir, nous serons vaincus. Nous pouvons dire tous, aussi bien que Turenne : " Tu trembles, carcasse, mais tu tremblerais bien plus encore si tu savais où la vie te mène ". Et tu le sais, et tu trembles.

Triste sagesse, mes amis, que celle qui réduirait toute la vie à cette lutte inégale contre les choses. C’est de cette fausse sagesse que nous pourrions dire : " Sagesse humaine, toujours courte par quelque endroit ". Indifférence aux idées, perpétuel retour sur soi, prudence, inquiétude, et enfin désespoir, telle est la vie, si nous pensons à nous. Selon la forte parole de Pascal, le plus puissant des rois est malheureux, tout roi qu’il est, s’il pense à lui-même.

J’avais raison de vous dire que les enfants sont plus sages que nous, puisque, moins que nous, ils pensent à eux-mêmes. Heureux aussi les hommes que le culte de la raison et l’amour des idées ramènent à l’enfance ! Comprendre ; avoir des idées claires et bien ordonnées ; se réjouir de cet ordre et de cette clarté ; se reposer en compagnie des idées sereines, telle fut toujours la vraie sagesse. Les choses méchantes ne peuvent rien sur nos idées. L’évènement passe, mais n’emporte pas avec lui l’idée vraie de l’évènement. La Raison et les idées sont les seuls trésors qui ne peuvent nous être ravis qu’avec l’existence même, les seuls trésors que nous n’aurons jamais à regretter. La richesse et la puissance du sage sont hors des coups du sort. Bias, l’un des sept sages de la Grèce, disait bien, alors que la tempête et le naufrage lui avaient tout enlevé : " Je porte toute ma fortune avec moi ". Un peu de sable suffisait à Archimède pour tracer des figures éternelles. Le vent passe ; le sable roule en tourbillons ; mais Archimède sourit à son idée incorruptible.

Mes chers amis, vous avez tous plus ou moins éprouvé ici les joies pures de l’étude. Vous avez l’âge, à peu près, qu’avait l’humanité au temps d’Archimède  ; et vous avez médité longtemps sur ces problèmes de géométrie pure, aujourd’hui délaissés souvent par les hommes, mais nouveaux pour vous. Ces méditations vous ont révélé votre vraie puissance, et la vraie source de la joie. Vous avez compris alors que la clarté et l’ordre sont pour l’esprit ce qu’un air vif et pur est pour le corps ; vous avez en même temps appris la valeur des mots clairement définis, et la puissance des engagements que l’on prend soi-même envers soi-même ; car rien ne vous obligeait alors, dans vos recherches, que les définitions que vous aviez d’abord acceptées. Et telle a été votre première idée de la probité et de la justice. C’est ainsi que la Mathématique vous a fait faire vos premiers pas, harmonieux et mesurés, dans la voie de la sagesse.

Les plus âgés d’entre vous, enhardis par leurs succès, ont pu aborder, toujours avec la même méthode, et toujours en disciples d’Archimède, les problèmes plus complexes de la Mécanique et même de la Physique. C’était là, sans métaphore, réellement votre début dans le monde ; et déjà l’intérêt et les passions vous tendaient leurs pièges. Oui déjà l’utilité évidente de ces notions, et la puissance qu’elle donne à ceux qui les ont seulement retenues, vous empêchaient de les saisir dans leur clarté et leur pureté. Déjà l’amour de la puissance et du succès précipitait et égarait souvent vos recherches. Vos maîtres ont dû vous avertir plus d’une fois qu’il ne s’agissait pas pour vous d’être informés, mais de comprendre ; que paraître savants n’était pas le tout, et qu’il fallait réellement l’être ; que la façon de savoir importe plus que ce qu’on sait ; et qu’il vous fallait enfin chercher, ici encore, bien moins l’approbation des autres que l’approbation de vous-mêmes.

Malgré ces précieux conseils, la tâche était pour vous de plus en plus difficile. Vous aviez à grand peine la sagesse d’Archimède. Vous écoutiez les cris de guerre et de mort, toutes les menaces de la vie. Au lieu de penser à l’idée même, vous pensiez à vous ; vous pensiez à l’avenir ; vous pensiez au succès. Vous étiez inquiets de l’opinion des servantes Thraces, et des cris enthousiastes dont elles salueraient plus tard vos uniformes, vos toges ou vos simarres ; et, plus prudents que le vieux Thalès, vous regardiez à vos pieds, assez contents d’apercevoir, dans les citernes ouvertes, un pâle reflet des étoiles. Oui, vous cultiviez plutôt, votre mémoire que votre raison. Vous acceptiez de ne pas comprendre, pourvu que vous eussiez l’air d’avoir compris. Soucieux de plaire aux autres, vous vous manquiez à vous-mêmes. Et Satan vous montrait, à vous aussi, les trésors du monde, et vous disait : " Tu régneras sur tout cela, à condition de ne pas régner sur toi-même ". Ainsi déjà la pure et noble sagesse était souvent trahie, par précipitation, par intérêt, et vous eussiez volontiers répété ce que de jeunes gentilshommes disaient à leur maître de mathématiques : " Donnez-nous, disaient-ils, votre parole d’honneur que ce théorème est vrai, et nous vous dispenserons de la démonstration ".

Si vous aviez déjà de la peine à vous élever jusqu’à la science pure dès qu’il s’agissait de pesanteur, de chaleur ou de son, combien eûmes-nous plus de peine encore, lorsqu’il nous fallut traiter ensemble des instincts, des sentiments, des passions, des habitudes, de la volonté, du corps et de l’âme, du bien et du mal, et, en un mot, de la Philosophie. Tous ces problèmes touchaient de bien plus près que les autres à vos intérêts et à vos passions. Comme la tentation était forte ici de s’orienter vers le succès, de prendre les opinions les plus commodes, et de se demander avant toute chose : " Quelle est la réponse qui plaira à l’examinateur ? ", ou, plus généralement, " Quelle opinion dois-je avoir si je veux plaire à ceux dont je dépendrai ? "

Contre la fausse sagesse des servantes Thraces, plus éloquente ici que jamais, nous avons lutté ensemble. A l’exemple de Platon, nous avons écrit sur notre porte : " Nul n’entre ici s’il n’est géomètre " ; et cela voulait dire : " Nul n’est digne d’entrer ici, s’il n’est capable de traiter une question quelconque avec autant d’impartialité qu’il ferait d’un problème de géométrie. Nul n’est digne d’entrer ici s’il ne s’attache à l’idée pour l’idée même, s’il ne renonce à faire de ses peurs et de ses haines la mesure de la vérité  ; s’il n’est enfin, selon la formule célèbre du grand Spinoza, disposé à traiter des sentiments et des passions de l’homme, et de tout ce qui s’y rapporte, comme s’il s’agissait de lignes, de plans et de solides. "

Ainsi avons-nous fait, semblables à de grands enfants, tout entiers à l’idée présente, nous laissant aller à la joie de comprendre, et retrouvant, nous barbares, au fond de nos mystérieuses forêts, le soleil de la Grèce et le sourire de Platon.

Impartialité et sérénité : telle fut notre règle, et telle fut notre récompense.

En vérité, mes amis, je plains les éducateurs qui croiraient pouvoir oublier ces choses, et mépriser la discipline qu’imposent les pures idées ; je plains les éducateurs qui mettraient le succès au-dessus de tout, et qui se préoccuperaient uniquement, - semblables en cela à Protagoras le sophiste - de vous donner des opinions avantageuses. Nous du moins, vous le savez, nous ne tenons pas boutique de savoir garanti à l’usage ; nous ne vendons pas du succès à l’aune ; nous ne sommes pas des maîtres dans l’art de parvenir.

On nous le reproche parfois. Eh bien, nous relevons fièrement ce reproche. Nous ne vous avons pas appris, non, a juger les idées d’après le profit que vous pourrez en tirer. Nous ne vous avons pas appris, non, à demander aux idées qui viennent à vous : " Toi, quels avantages m’apportes-tu ? " " Et toi  ? Combien me feras-tu gagner par an ? "

Nous vous avons présenté les idées dans leur noble simplicité, et selon l’ordre convenable, sans prêter l’oreille aux voix impatientes qui disent : " A quoi cela sert-il  ? " Nous vous avons donné un type de l’idée claire, qui vous permettra dans l’avenir, tel un flambeau dans le souterrain, de surprendre en vous-mêmes et de chasser de vous-mêmes toutes les pensées troubles et louches. Nous vous avons appris l’amour de la lumière, de la simplicité et de la clarté, et cette noble impartialité qui est toute la justice. Nous vous disons maintenant, après vous avoir donné ces armes resplendissantes  : Ne les rendez jamais à personne.

Certes non, ce n’est pas là un art de réussir  ; nous acceptons ce reproche. II n’est pas toujours avantageux pour un homme d’aimer ce qui est clair, net, propre et probe, ni d’avoir le souci de l’accord de lui-même avec lui-même. Ces idées claires, que nous vous avons données, seront pour vous, sachez-le bien, d’exigeantes compagnes. Elles courront à côté de vous, si vite que vous alliez ; elles se lèveront devant vous, lorsque vous serez arrivés ; leur regard franc vous semblera lourd plus d’une fois : plus d’une fois vous regretterez d’avoir disposé vous-mêmes, en plis harmonieux, leurs robes immaculées. A côté de leur blancheur, bien des choses, que chacun prend pour blanches, paraîtront malpropres. Vous aurez là des témoins bien gênants. Non, assurément, nous ne vous avons pas appris à réussir toujours. Je dis, au contraire, que nous vous avons appris à ne pas réussir toujours. Oui, en vous donnant des idées claires, nous vous avons donné quelque chose qui est un grand obstacle dans la vie, je veux dire une conscience.

De cela, je sais bien qu’aucun de vous ne nous fera un reproche. Mais nous espérons, d’une éducation ainsi entendue, d’autres fruits encore. Au fond, nous ne vous sommes pas aussi inutiles que, par respect pour les idées, nous prétendons l’être  ; et vous nous rendrez ce témoignage, plus tard, quand vous aurez longtemps vécu, que, sans y penser, nous vous apprenions aussi l’art d’être heureux.

Le culte de la Raison et des idées est utile par cela seul qu’il est éminemment propre à fonder l’amitié entre les hommes. L’amour de tous les biens matériels divise les hommes et les rend ennemis, parce que nul ne peut jouir de ces biens sans empêcher les autres d’en jouir. Au contraire, les idées sont source de concorde et de paix, parce qu’une seule idée peut être tout entière à tous. Et ainsi l’amour des idées adoucira nécessairement la lutte de tous les jours et fondera de petits groupes d’amis dans la grande mêlée humaine, de petits groupes d’amis, emblèmes et modèles d’une cité plus parfaite.

Mais la Raison est bienfaitrice autrement encore, et mieux. Nul homme ne peut être heureux seul, au milieu d’hommes malheureux. Le bonheur de chacun a pour condition le bonheur de tous, c’est-à-dire l’association de tous. Seulement, ce qui peut ainsi unir les hommes, ce n’est pas l’intérêt présent et pressant ; c’est une vue plus large et plus étendue des véritables intérêts de tous ; ce qui unit les hommes, c’est la contemplation de leurs intérêts groupés en un système harmonieux et intelligible. Et ainsi c’est encore la raison, c’est encore l’amour des idées qui unira les hommes, et qui les sauvera de la haine et de la guerre. D’où nous avons conclu maintes fois, vous vous en souvenez, que le culte de la Raison peut seul donner aux hommes la Paix et la Justice. Les institutions sont peu de chose ; elles ne peuvent faire que les hommes soient réellement égaux, justes et libres, tant qu’ils ne seront pas justes, égaux et libres en esprit. Je ne veux pas ici faire le prophète. Nul n’a le droit exclusif de dire ce que sera la République : elle sera ce qu’il plaira au plus grand nombre qu’elle soit ; et ceux qui ne la jugent pas à leur goût n’ont qu’une chose à faire, parler, écrire, discuter, et, d’un mot, instruire. Mais je sais bien que, tant que les citoyens seront disposés à croire sur parole les plus forts, les plus riches, les plus éloquents ou les plus instruits, tant qu’ils seront incapables de réflexion personnelle et de libre critique, c’est en vain que nous inscrirons sur nos édifices la sublime devise républicaine. Au contraire, dans la mesure où chacun de vous affranchit son esprit du poids de la tradition, des menaces de l’autorité ou des caresses sournoises de l’intérêt, chacun de vous fonde en lui, défend en lui et sauve en lui la vraie République. La sagesse des citoyens, le culte de la Raison, l’amour des idées, tel est le fondement de la République. Et je puis dire qu’elle se dressera sur un piédestal inébranlable que les géomètres auront taillé.

C’est en ce sens que nous aussi, nous vous préparons une vie plus puissante et plus heureuse, quoique nous n’ayons pas l’air d’y penser. Et sans doute il y aura, longtemps encore, pour se moquer de nous, des servantes Thraces. La servante Thrace se moquait aussi de Thalès ; et pourtant Thalès pouvait trouver, dans la contemplation des astres, de quoi sauver, sur la mer, plus tard, bien des servantes Thraces. Et Archimède aussi travaillait au bonheur des hommes, alors qu’il rêvait, en contemplant des droites et des courbes. Vous savez de quelle utilité furent les travaux mathématiques d’Archimède pour les Copernic et les Képler, et ainsi pour tous ceux qui réglèrent ensuite sur les astres la marche de leurs vaisseaux. Pourtant Archimède, lorsqu’il étudiait les sections coniques, ne cherchait pas du tout la route des navigateurs à venir. Il ne la cherchait pas, mes amis ; et c’est pour cela qu’il l’a trouvée.