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  • Jules Lagneau — Simples notes
    « Simples règles pour un programme d’union et d’action » — 1892
Le texte publié par Lagneau le plus célèbre, où il expose dans un texte très dense des thèses sur l’action et la morale qui ont influencé plusieurs générations.

PRÉFACE

Dans quelles pensées devraient se rapprocher et quelles obligations devraient s’imposer en commun, afin de rendre leur union solide et leur action pleinement efficace, ceux qui veulent associer leurs efforts pour accomplir dans toute son étendue profonde le devoir humain et pour entrer dans la vie vraie, telle est la question qui préoccupe l’auteur de ces Notes. Il a voulu non la résoudre en aussi peu de mots, mais indiquer dans quelle voie la solution en doit être cherchée.

Beaucoup penseront qu’il va trop loin, qu’il n’est pas indispensable, pour servir la cause du bien, d’exiger de soi beaucoup plus qu’on ne peut espérer obtenir des autres, ou que cette haute vertu, si elle est nécessaire, ne suppose pas pour subsister d’union réelle, même laïque et ouverte, entre ceux qui la pratiquent, en un mot que l’individu suffit à tout.

Sur le premier point, nous dirons que le levier de l’action morale, c’est la sainteté, c’est-à-dire l’égoïsme assujetti et pacifié, la nature assouplie jusqu’au fond par un vouloir supérieur, surnaturel, l’empire de l’esprit manifesté dans un homme. Celui qui veut élever les autres doit faire sentir en lui-même quelque chose qui le passe, quelque chose de plus qu’humain.

Quant à la seconde opinion, la loi de la nature morale, qui est aussi la loi de la vie, la dément. Vivre, en effet, à tous les degrés, au moral et au physique, c’est s’unir, c’est agir en commun, et agir en commun, c’est d’abord se créer un centre et s’y rattacher par une intime subordination.

Quelques-uns peut-être accorderont ces deux points volontiers, mais nous n’en serons pas plus avancés à leurs yeux : car cette union sous une règle, par quoi subsistera-t-elle à son tour, en l’absence de toutes vues communes sur l’au-delà ? La tentative dont il s’agit a contre elle l’expérience de l’histoire.

Notre manière de voir n’exclut point celle-là. Nous observons seulement qu’il n’y a pas, à proprement parler, d’expérience de l’histoire : car l’histoire a pour objet ce qui ne se répète jamais ; elle ne saurait assigner de limites fixes à la puissance de la nature. La raison est ici notre seul juge. Or la raison, prise au sens concret où on l’entend dans ces Notes, donne à ceux qui la consultent par la réflexion et par l’action, non sans doute des vues sur l’au-delà, mais ce qu’on voudrait pouvoir appeler des vues sur l’en-deçà, ou plutôt son contact même ; c’est-à-dire qu’elle donne en réalité ce que l’imagination, dont procèdent les premières, donne en figure seulement.

Que tous les hommes puissent la connaître de la sorte dans son fond vivant, l’affirmer serait téméraire ; mais plusieurs le peuvent, et cela suffit. C’est par eux, et par ceux qui sentent avec eux, que se conserve ce que l’Évangile appelle « le sel de la terre ». Qu’ils fassent leur œuvre, leur clair devoir. Le reste, s’il est nécessaire, se fera ou se refera à son heure, non sans eux, mais sans qu’ils y songent ou sans qu’ils le veuillent, comme il est toujours, semble-t-il, arrivé jusqu’ici.

manuscrit des Simples notes

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SIMPLES NOTES POUR UN PROGRAMME D’UNION ET D’ACTION

NOTRE ESPRIT

Nous nous unissons pour lutter par notre initiative contre l’affaiblissement chaque jour plus visible et plus menaçant du lien social, qui consiste pour une part dans la conscience de la solidarité des intérêts, mais bien davantage dans le sentiment du droit des autres, dans le respect de la loi et le dévouement au bien public ; nous pensons ne pouvoir réussir qu’en faisant dominer en nous-mêmes d’abord un esprit de raison.

Par raison nous n’entendons pas un principe d’indépendance, d’orgueil, de retour sur soi, mais un principe d’ordre, d’union et de sacrifice. Nous appelons raison le pouvoir de sortir de soi en affirmant une loi supérieure dont l’homme trouve en lui l’idée, et en dehors le reflet seulement, une loi qu’il ne fait pas, mais qu’il peut comprendre, et tout par elle, à condition de l’accepter et de s’y soumettre.

Heureux d’accueillir parmi nous, sans distinction de croyances, les hommes de foi pratique résolus à l’action contre le mal, nous nous adressons surtout à ceux qui n’ont pas de foi positive, mais qui croient que dans l’homme l’esprit doit commander et non servir, parce que seul il a en lui-même sa fin et sa signification, et que la vie n’a de valeur que celle qu’il lui confère en lui mettant sa marque. A ceux qui ont cette conviction, qui pensent que la vérité est le bien de l’homme, qu’il ne doit pas s’en faire un jeu, un amusement, mais la saisir d’une ferme étreinte et s’y attacher, à ceux qui cherchent la paix de la certitude et savent qu’elle doit être non pas conquise une fois, mais reconquise toujours, nous disons : « Vous êtes dans le vrai ; ce que vous faites, d’autres le font comme vous, avec vous ; nous vous apportons dans le combat que vous soutenez et nous vous demandons à notre tour l’appui moral de l’amitié. »

Nous ne sommes donc pas un rapprochement de bonnes volontés sans doctrine commune. Nous pensons que la communauté d’action suppose celle de pensée, et que l’action peut affermir, consacrer une foi commune, mais non créer cette foi. Nous sommes le commencement d’une société qui n’attend son progrès que de sa détermination et de la rigueur de son principe : nous tendons à réaliser l’unanimité ; nous ne prétendons pas en partir.

Mais en déterminant notre pensée, en la mettant dans des formules précises, nous aurons soin de ne nous y pas enfermer nous-mêmes. Nous songerons que la servitude des mots est à la racine du fanatisme et que, s’il détruit la liberté, c’est qu’il procède d’une servitude. Nous songerons que les idées n’ont la vie que si l’esprit la leur conserve en les jugeant toujours, c’est-à-dire en se tenant plus haut, et qu’elles cessent d’être bonnes, qu’elles cessent même d’être des idées, lorsqu’elles cessent d’être à la fois l’assise solide et l’expression en acte de la liberté intérieure.

Le fanatisme nous sera donc étranger. Il est l’ennemi, et nous ne passerons pas à l’ennemi ; il est le mal : nous ne le sèmerons pas, mais nous sèmerons ce que nous voulons récolter.

Nous agirons avec calme et constance autour de nous, en montrant dans la vie de chaque jour l’esprit qui nous anime et l’opposant à tout esprit qui ne sera pas purement raisonnable et purement généreux. Mais nous sympathiserons activement avec tout ce qui sera fait dans tout parti, dans toute église, selon ce pur esprit, sans craindre l’accroissement de forces qui pourra en résulter pour ce parti, pour cette église. Peu nous importe par qui la vérité se fera jour, par qui viendra le salut. Que l’on vienne à nous, comme nous l’espérons, ou que Ton fasse comme nous, à nos yeux ce sera la même chose ; car nous ne ferons pas du moyen le but. Ce qui méritera d’être sera.

NOTRE RÈGLE


Nous voulons faire connaître en nous-mêmes le bienfait de la règle, de la discipline, de la résignation, du renoncement ; enseigner la perpétuité nécessaire de la souffrance, expliquer son rôle créateur ; combattre le faux optimisme, la basse espérance d’un bonheur qui viendrait tout fait, la foi au salut par la science toute seule et par la civilisation matérielle, vaine figure de la civilisation, arrangement extérieur précaire qui remplace mal l’accord intime, le consentement des âmes ; combattre aussi, par l’exemple, les mauvaises mœurs, publiques ou privées, le luxe, la délicatesse, les raffinements, tout ce qui produit la multiplication douloureuse, immorale et antisociale des besoins, tout ce qui excite dans l’âme du peuple les convoitises haineuses et y fonde l’opinion que le but de la vie est de jouir en liberté ; prêcher d’exemple le respect des supérieurs et des égaux, le respect de tous les hommes, l’affectueuse simplicité dans les relations avec les inférieurs et les petits, l’indulgence en tout ce qui ne concerne que nous, la fermeté dans l’exigence des devoirs qui regardent les autres, le public.

Car le peuple est ce que nous le faisons être : ses vices sont nos vices, contemplés, enviés, imités, et, s’ils retombent de tout leur poids sur nous, cela est juste.

Nous nous interdisons toute recherche de la popularité, toute ambition d’être quelque chose ; nous nous engageons à ne point mentir, à quelque degré que ce soit, à ne point créer ou entretenir par nos paroles ou nos écrits des illusions sur ce qui est possible ; nous nous promettons la sincérité active, qui veut voir clair et ne craint pas de dire ce qu’elle voit en toute occasion.

Nous nous promettons la résistance réfléchie aux entraînements de la mode, aux engouements et aux effarements de l’esprit public, à toutes les formes de la faiblesse et de la peur.

Nous nous interdisons l’ironie ; nous parlerons sérieusement, sans sourire, sans railler ou le laisser croire, des choses sérieuses et même de toutes choses : car il y a une gaieté sérieuse.

Nous nous donnerons toujours pour ce que nous sommes, simplement, sans fausse honte comme sans pédanterie, affectation ni orgueil.

NOTRE ACTION

Nous voulons sauver l’esprit public, en nous d’abord et peut-être dans les autres, par notre exemple et par l’ascendant d’une pure et active charité.

Nous n’aurons pas le désir d’acquérir, d’amasser ; nous n’aurons pas même, pour nous du moins, le souci de l’épargne et nous nous défierons de la prudence : cette vertu, excellente à sa place, mais dont une société peut mourir, cédera chez nous le pas à une autre.

Nous nous priverons pour donner. Nous ôterons tout ce que la juste préoccupation du sentiment d’autrui nous permettra d’ôter à notre confort, à notre bien-être, songeant que le nécessaire du lendemain n’est souvent que le superflu de la veille, et que le superflu des uns est fait pour une grande part du nécessaire des autres. Ce que nous aurons conservé de la sorte, nous l’emploierons à créer autour de nous les conditions matérielles de la moralité.

Le bien que nous ferons, nous le ferons autant que possible nous-mêmes, directement : nous connaîtrons et nous serons connus, et la pensée qui nous inspirera sera si supérieure à ses effets et si visible, que notre aumône ne corrompra pas : elle sera le véhicule de l’amour, le coup qui éveille la flamme. L’aumône qui perd, c’est l’aumône anonyme, impersonnelle, mécanique ; la nôtre viendra de la personne et ira à la personne, et sera si enveloppée, si pénétrée d’amour et de raison, qu’elle ne se verra plus et qu’en vérité elle ne sera plus l’aumône. La vraie charité confond celui qui reçoit et celui qui donne. Tout bien vient d’elle ; mais les mauvais fruits condamnent l’arbre. L’aumône qui perd est celle qui attache l’esprit au bien qu’elle fait, au bien sensible ; la vraie charité l’en détache et le porte infiniment plus haut par la contagion de l’amour et du vouloir véritable.

Notre charité sera méthodique et n’étendra son cercle que pas à pas ; elle s’adressera d’abord à ceux qui nous entourent, à ceux qui nous touchent. Notre première pensée, notre première tâche, souvent très difficile, sera de les rendre heureux, en prenant à notre compte leurs désirs raisonnables, en les déchargeant de leur égoïsme et mettant notre amour à la place. Voilà le vrai don, le seul don, et l’instrument parfait du salut. Se faire aimer en aimant du mâle amour qui est vouloir absolu, c’est-à-dire sacrifice, et apprendre ainsi à aimer, tout gît là.

Peu à peu nous irons plus loin, forts de l’autorité conquise, mais de plus en plus défiants de nous-mêmes. Notre principe sera de substituer partout, dans nos rapports avec les hommes, la charité à la justice, ou plutôt de faire de la justice l’occasion de la charité. Nous ne nous croirons quittes envers aucun homme quand nous lui aurons donné ce qu’exige en retour du service rendu la lettre du contrat, du marché. Dans un rayon de plus en plus étendu, nous nous intéresserons à ceux dont nous devons utiliser ou diriger le travail, et, sans nous introduire dans leurs affaires, nous entrerons dans leurs intérêts. La chaîne du service nécessaire est le trait d’union préparé par la nature entre les cœurs et la voie divine de la charité par où nous avons accès dans l’âme du peuple. Nous ne pouvons y pénétrer sûrement que de la sorte, en créant progressivement, naturellement, une société intérieure fondée sur l’amour, la paix et la justice vraie, au sein de la société extérieure fondée sur l’intérêt, la concurrence et la justice légale.

Il n’y a pas d’autre moyen de rétablir l’harmonie sociale : un haut spiritualisme prêché par l’exemple d’abord, par l’action, et gagnant de proche en proche l’âme du peuple pour la détacher de ce qui divise et lui apprendre par l’expérience où est le vrai bien, le bien qui unit. Mais nous ne détacherons personne du bien faux, du bien qui divise, tant que nous continuerons d’y tenir nous-mêmes, et toutes les prédications, tous les concerts de bonnes volontés ne serviront à rien. Il faut que nous fournissions notre preuve d’abord, et qu’au lieu de faire seulement appel à la liberté des autres, nous mettions en mouvement chez eux la puissance du bien par les actes de notre liberté à nous.

Le succès dépend de ce que l’on sait et de ce que l’on ose, mais surtout de ce que l’on donne ou sacrifie.

Nous créons au grand jour, sans arrière-pensée et sans aucun mystère, une union active, un ordre laïque militant du devoir privé et social, noyau vivant de la future société.

Nous espérons obtenir un peu des autres après avoir obtenu beaucoup de nous-mêmes.