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    Silène, Littérature et poétique comparées, Centre de recherches de Paris X - Nanterre
Olivier Abiteboul est professeur de philosophie au Lycée Masséna de Nice et docteur en philosophie et sciences humaines de l’université de Provence (Aix-Marseille I). Il a publié cette analyse dans la revue en ligne Silène


- lire l’article dans son intégralité : http://www.revue-silene.com/f/index.php ?sp=liv&livre_id=79

Extrait :

Dans son Système des Beaux-Arts, Alain marque bien l’opposition qui existe entre prose et poésie. La prose, tout d’abord, « qui est l’art d’exprimer par l’écriture artificielle, doit chercher sa puissance en elle-même, et enfin rester prose, comme la sculpture reste sculpture, et la peinture peinture ». Elle n’a donc rien à voir avec la poésie : « Elle s’affirme en niant et repoussant tout ce qui est propre à la poésie. » La poésie se distingue donc radicalement de la prose. C’est que la poésie présuppose un mouvement oral. Elle est faite pour être dite. Ce qui est primordial, en poésie, ce sont donc les sonorités. Ce qui ne veut pas dire que la poésie s’assimile à l’éloquence, le discours et le poème se rejoignant dans un même lyrisme. Car la poésie suppose des règles, comme les rythmes et les rimes. Alors que l’éloquence vise la conviction et s’adresse à l’entendement, la poésie vise l’admiration et s’adresse plutôt à la sensibilité. En tout état de cause, alors qu’ « un mouvement sans retour emporte l’auditeur avec le poète... la vraie prose, tout au contraire, doit être lue par les yeux ». Il y a bien eu un mouvement de prose poétique, à l’instar de Chateaubriand, mais cette prose poétique n’est pas, pour Alain, prose du tout. C’est une prose qui s’apparente à la poésie et à son rythme oral. Elle est encore tributaire de l’éloquence, et le plaisir pris au poétique y demeure, alors que la prose ne mène pas en premier lieu au plaisir. « On voit que la prose n’entraîne pas, la prose au contraire retient et ramène. » En d’autres termes, la poésie ressemble à la musique, alors que la prose s’apparente « plutôt à l’architecture, à la sculpture, à la peinture qui ne parlent que si on les interroge ». En fait, pour Alain, la poésie est du même côté que l’éloquence, car toutes deux tendent à susciter un mouvement de foule, à produire l’unanimité, tandis que la prose se recueille dans le silence et la solitude : le prosateur y apparaît comme quelqu’un qui écrit pour lui-même et ses lecteurs, qui reçoivent sa prose chacun à sa manière.

Qu’en est-il alors de la prose d’Alain ? On le sait, la prose est d’abord fondamentalement retenue. Elle est donc négation de tout mouvement poétique, de tout élan lyrique. C’est ce qu’Alain regrettait le plus dans son propre style. Son style, en effet, est fait de ruptures, de phrases courtes, dans lesquelles le point-virgule, notamment, hache le mouvement, évacuant toute précaution de style de l’écriture, toute manière de transition. Il ne faut pas que ses phrases s’étendent, qu’elles se laissent entraîner trop loin. Ces phrases sont ramassées, scandées par une ponctuation fréquente, qui empêche la sensibilité de prendre son essor. C’est ce qui apparaît dans l’usage du point-virgule, nous l’avons dit, mais aussi des deux points, des virgules antérieures à la coordination, le « et » proposant quelque chose de nouveau, tout à la fois en liaison avec ce qui vient d’être dit, et préservant son autonomie. Il n’y a pas ici d’articulation à la façon de la pensée oratoire.